Que les cités grecques aient pu mener une politique visant à assurer la permanence de ces achats n’a donc rien pour surprendre. Il ne s’agit même pas d’une spécificité des cités grecques antiques. Tout État se trouvant de manière analogue dans une grande dépendance à l’égard d’une source d’approvisionnement extérieure est amené à avoir une attitude similaire. A long terme, la dépendance de la plupart des sociétés développées à l’égard du pétrole importé est un fait incontournable[1071] : or, ils ont presque tous développé une politique de cet ordre. Dans l’Antiquité comme de nos jours, tout en comptant sur le marché, les états les plus puissants mènent officiellement ou officieusement une politique de contacts directs de nature politique pour s’assurer soit des parts de marché qui leur garantiront un minimum d’arrivages en toute circonstance, soit la sécurité des routes d’approvisionnement, éventuellement en occupant des points d’appui sur les routes maritimes pour faire face à toute éventualité en cas de crise.
Mais la seule politique d’importation ne saurait suffire à rendre compte de l’attitude des cités à l’égard du commerce extérieur. C’est ainsi qu’on doit mettre l’accent sur des accords internationaux, conclus entre cités pour s’assurer des avantages réciproques, dont il est vain de vouloir nier la nature commerciale[1072]. La réflexion d’Aristote montre que l’autarcie n’était nullement une fermeture au commerce extérieur : il s’agissait en fait d’une pratique consistant à offrir à une autre cité, donc de préférence dans un rapport dual, le surplus d’une production qui se trouvait être excédentaire, la cité partenaire fournissant de son côté de la même manière le surplus d’une production différente qu’elle avait en excès, chacune important ce qui lui manquait[1073]. Une cité ayant des excédents de blé et manquant de vin pouvait ainsi nouer un accord profitable avec une cité se trouvant dans le cas inverse. De la sorte, dans la conception d’Aristote, la cité pouvait éviter de tomber dans la “chrématistique”, dans l’attitude consistant à faire du commerce non pas pour satisfaire des besoins, mais pour la simple recherche de gain. En somme, ce qu’Aristote refusait était que le commerce et l’accumulation ne devinssent une fin en soi, hors de tout cadre civique et ne pussent au contraire menacer le cadre de la vie civique.
L’intérêt de la cité pour le commerce extérieur ne se manifestait pas seulement, si cela paraissait utile, par la conclusion de traités d’importation et d’exportation, mais aussi par une politique de réglementation pouvant aller jusqu’à l’interdiction d’importer un produit qui aurait été susceptible de faire concurrence aux produits du pays : c’est de cette manière que l’on peut expliquer les restrictions mises par la cité de Thasos, grande cité viticole, à l’importation de vin dans la zone commerciale qu’elle contrôlait[1074].
Enfin, les cités qui comptaient en leur sein des communautés importantes de marins ou de commerçants pouvaient aussi être amenées à développer des structures institutionnelles leur permettant d’exercer leurs activités dans un cadre juridique favorable. Le cas de l’emporion de Naucratis, en Égypte, révèle que c’étaient bien neuf cités d’Asie Mineure, en tant que cités, et non de manière informelle des marchands originaires de ces cités, qui assuraient la gestion du sanctuaire de l’Hellénion[1075]. On doit mesurer pleinement la signification de cette constatation. D’abord, Naucratis était sous la 26e dynastie le seul port égyptien ouvert aux commerçants grecs. En outre, dès avant le milieu du vie s. des cités grecques – celles qui étaient alors les plus avancées et les plus engagées dans les processus d’échanges – étaient suffisamment impliquées dans les échanges extérieurs pour nouer ensemble et avec le pharaon d'Égypte un accord international qui permettait de donner à leurs représentants sur place, en Égypte, un rôle de contrôle administratif sur les échanges du port, naturellement sous la haute main des autorités égyptiennes. Au delà du rôle global de régulation des échanges, la possession d’un siège dans l’Hellénion conférait du prestige mais assurait aussi certainement à la cité qui en était titulaire une position lui permettant d’accorder une aide particulière à ses propres commerçants. C’est la raison pour laquelle les cités qui n’étaient pas membres de l’Hellénion désiraient tant pouvoir aussi en faire partie, comme l’indique Hérodote[1076]. L’inscription relative à l’emporion de Thrace intérieure révèle des mécanismes de nature identique[1077].
Sans l’ombre d’un doute, on voit que les cités pouvaient développer des politiques d’importation, mais on voit aussi combien il serait réducteur de considérer que les cités grecques, en tant qu’États, ne manifestèrent jamais d’intérêt pour le commerce extérieur, sinon pour assurer l’alimentation de leur population.
Cependant, la “Nouvelle Orthodoxie” dispose encore apparemment en dernier recours d’une carte maîtresse : l’analyse selon laquelle, dans les sociétés antiques, comme au reste dans toutes les sociétés préindustrielles, les faits économiques étaient “immergés dans le social” et n’avaient pas d’autonomie propre. En fait, cette conception repose sur une double dichotomie implicite : d’une part, sur l’opposition entre économie concrète et structures sociales ; d’autre part, sur la distinction qui est celle des économistes libéraux contemporains selon laquelle l’économie relève de la sphère de l’activité privée, tandis que l’État doit se borner à son rôle d’autorité régalienne. Or, dans l’Antiquité, le partage entre le public et le privé était fort différent de ce qu’il est aujourd’hui[1078]. La distinction du système libéral contemporain entre le public. i.e. l’État, et le privé, i.e. l’économie, n’existait pas dans le monde de la cité grecque antique. C’est en fait la catégorie des prosodoi qui est décisive pour pouvoir analyser ces sociétés.
L’État-polis n’était nullement “à l’écart de l’économie”. Il n’était pas seulement un État arbitre, cette fonction n’étant au demeurant apparue que peu à peu, en un long développement historique. Bien au contraire, au même titre qu’un particulier mais en utilisant des moyens qui lui étaient propres et qui ne devaient pas se confondre avec ceux du particulier, il se devait d'acquérir des prosodoi, des revenus. C’est naturellement la guerre comme moyen d’établir une domination sur les autres collectivités qui en était le vecteur principal[1079]. La cité grecque, comme État, était donc sur ce point fort différente des États contemporains. La polis, qui était une sorte de club de citoyens, était un moyen d’enrichissement collectif, car c’était directement au bénéfice de ses membres que devaient fonctionner les institutions civiques. Le C. Callimaque d’Isocrate (§ 58-60) décrit la situation de découragement des triérarques athéniens après la bataille d’Aigos Potamoi, leur regret d’avoir tant investi pour rien et leur repli sur leurs activités privées. Même pour les riches, dépenser son argent pour la collectivité était en quelque sorte faire un investissement collectif dont ils savaient pouvoir à terme être les bénéficiaires du fait de la prospérité générale de la cité. C’est là, on le voit, un facteur d’altérité par rapport aux principes qui régissent les rapports entre la sphère du privé (l’économie) et du public (État) dans le monde contemporain.
1073
Sur ce point. M. Weber ([1998], 65) lui aussi tenait pour une vision purement négative d’une autarcie ramenée à une entière autosuffisance.
1078
Voir en détail chapitre XI. On retrouve l’habituel placage “primitiviste” des catégories modernes sur la situation antique dans l'étude de Salmon 1999, même si l’article n'est pas sans intérêt.
1079
Sur le rôle de la guerre comme moyen d’établir une domination, cf. Garlan [1999] et Finley [1999],