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Certes, il serait tout à fait erroné de penser qu’il existait un modèle unique, non contradictoire, de la cité grecque. De même que les modalités par lesquelles l’État pouvait s’enrichir, l’utilisation de l’argent public faisait objet de débat. Fallait-il distribuer des misthoi, des rétributions pour les services rendus à la cité par les magistrats ou commissaires ? La démocratie athénienne le fit très largement, au grand dam des éléments conservateurs, qui considéraient que le service de la cité devait être assuré gratuitement, manière pour eux de réserver l’accès aux magistratures aux seuls membres de couches possédantes. De manière générale, les cités démocratiques avaient beaucoup plus de magistrats que les cités conservatrices. De même, si l’on compare les cités démocratiques de l’époque classique et les cités à tendance plus conservatrice de l’époque hellénistique (même si elles étaient officiellement des démocraties), on constate une réduction du nombre des magistratures. Cependant, par delà les différences très importantes qui pouvaient les séparer sur la manière de les acquérir et sur la manière de les utiliser, le point commun entre toutes les cités grecques était toujours le principe que la cité devait engranger des prosodoi. Mais la question de fond qui subsiste encore est celle de l’existence ou de l’absence de structures de marché dans la Grèce des cités.

Le marché et la cité

La “Nouvelle Orthodoxie” considère que le marché n’existait pas dans les sociétés anciennes. Or, non seulement le marché existait bel et bien, mais on peut même dire que, comme structure politique et sociale, il était un élément clé du dynamisme des sociétés civiques, et faisait toute leur spécificité par rapport aux sociétés orientales, qui. elles, fonctionnaient principalement sur le mode de la redistribution. On voit que, sur ce point, le désaccord ne saurait être plus net.

L’agora comme structure de marché

On connaît le mot de Cyrus qui. selon Hérodote (1.153). définissait les Grecs en disant que c’étaient des gens qui au milieu de leur ville avaient un endroit où ils pouvaient se tromper mutuellement par des serments, désignant ainsi l’agora où l’on pouvait acheter et vendre[1080]. La formule était polémique, mais pas inexacte. Ce qui dans le monde grec fondait l’existence du marché était l’égalité juridique et politique entre des partenaires libres et formellement égaux, rapport dont l’agora était la matérialisation. Naturellement, le groupe des citoyens était plus ou moins large, et il suffirait de renvoyer ici aux concepts d’oligarchie ou au contraire de démocratie. De l’archaïsme à l’époque hellénistique, les communautés civiques ont toute une histoire, qu’il serait vain de vouloir évoquer en quelques mots et qui au demeurant est bien connue dans ses grandes lignes, parfois aussi dans le détail, du moins pour une cité comme Athènes. Ces communautés étaient plus ou moins ouvertes, les unes comme Sparte “archaïques”, restrictives et hiérarchisées, d’autres comme Athènes, nombreuses et égalitaires. Cependant, pour ce qui est de la circulation des biens, même si c’était à des degrés fort divers, elles partageaient toutes les mêmes caractéristiques de fond : d’où la tentation de séparer agora politique et agora marchande, puisque sur cette dernière le statut n’intervenait plus dans les rapports d’achat et de vente[1081]. Pas de cité grecque, y compris Sparte, sans agora, sans espace défini et contrôlé par la cité, où pouvait s’effectuer l’échange des biens par achat et vente entre partenaires formellement égaux en droit dans le cadre de cette relation. On a défini (à juste titre) la cité grecque comme un club de guerriers. Mais on pourrait aussi la définir comme un club fermé d’acheteurs et de vendeurs.

Dans les sociétés du Proche-Orient asiatique, la Phénicie mise à part, c’était la redistribution qui réglait encore l’essentiel de la circulation des biens et des richesses, l’échange marchand ne jouant qu’un rôle structurellement secondaire[1082]. En Grèce, depuis le temps des palais, la redistribution avait disparu. Dans le monde des cités, c’était l’achat et la vente qui réglaient la circulation des biens. Ce principe de marché était lié a la capacité pour tout homme libre de conclure une transaction ayant pleine valeur légale. De même, il était possible de passer librement un contrat qui aurait une valeur juridique absolue dans le cadre de la communauté où il avait été conclu et qui pouvait éventuellement aussi avoir une forme de reconnaissance juridique dans d’autres cités[1083]. Au plan des échanges, le contrat (συμβολαῖον, συγγραφή, συνάλλαγμα ou συνθήκη) était un élément essentiel du fonctionnement social de la cité grecque. Certes, la notion de contrat n’est nullement spécifique à la Grèce : la Babylonie ou l’Égypte pharaonique ont elles aussi connu un système de contrat qui. dans la forme, n’était pas très éloigné de celui que connaissait la Grèce. Mais là n’est pas l’essentiel : la différence entre le monde grec et le monde des empires tient au fait qu’en Grèce tout homme libre était susceptible de passer un contrat ayant valeur juridique universelle, alors qu’en Babylonie ou en Égypte le fait du prince pouvait de droit annuler tout contrat passé par des particuliers. En outre, dans le monde des cités, un contrat avait valeur légale pleine et entière même s’il était passé avec un étranger, et le fait que le contractant soit grec ou non ne lui donnait même aucun caractère particulier. Le système des procès d’affaires (dikai emporikai), qui se met en place à Athènes au ive s., est le point d’achèvement d’une tendance de fond qui voulait que ce type de procès ne soit pas jugé en fonction de la personne mais en fonction de la nature de la cause[1084].

Le rapport politique fondateur de la cité était donc aussi constitutif du marché. La spécificité de la société grecque par rapport aux sociétés orientales ne tenait pas à l’existence de lieux d’échange ou d’une catégorie de marchands : l’Assyrie par exemple avait été très en avance par rapport à la Grèce et. au premier millénaire, il existait en Mésopotamie des groupes de marchands actifs et dynamiques[1085]. La richesse globale ne peut davantage être un critère déterminant. Si les Grecs disposaient d’un net avantage technologique dans certains domaines précis, ceux ci restaient limités – une question qu’on ne saurait traiter ici –, et ce n’étaient certes pas les richesses naturelles dont ils pouvaient disposer qui leur auraient donné une quelconque supériorité : au contraire, le potentiel agricole de l’Égypte ou de la Mésopotamie était très largement supérieur à celui de la Grèce. L’essentiel est ailleurs et réside dans la différence de rapport juridique entre la Grèce et les sociétés orientales.

On voit qu’a été ici mise entre parenthèses la distinction entre le marché au sens de “lieu de marché” – concrètement, dans les cités grecques, il s’agissait de l’agora – et le principe abstrait de marché, où s’opère la formation des prix par le jeu de la loi de l’offre et de la demande. En fait, en Grèce ancienne, l’existence de l’agora était l’une des conditions de l’existence du marché. La fixation des prix de gros, s’effectuait à l’emporion, celle des prix de détail à l’agora selon des règles fixes et précises et sous le contrôle des magistrats de la cité. Or. fondamentalement, elle s’établissait selon la loi de l’offre et de la demande, c’est-à-dire selon le rapport entre les quantités effectivement disponibles et la demande solvable. La question clé demeure en effet celle du mode de formation de prix, aussi bien à l’échelle locale qu’à l’échelle internationale. On se concentrera ici sur la question des prix du grain, une denrée fondamentale dans les échanges en Grèce ancienne[1086].

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1080

Le paradoxe est que c’est au héraut de Sparte, la cité qui a la réputation d’être la moins tournée vers l’échange, que Cyrus est censé avoir adressé ces propos. Sur l’agora de Sparte, cf. aussi Xén., Hell., 3.3.5.

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1081

Arist.. Pol., 7.12.3-7, s’appuyant sur l’exemple de la Thessalie.

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1082

Sur l’économie tributaire de l’empire perse, voir ainsi Briant 1996, 434-487.

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1083

Voir brièvement chapitre VII. part. 138-141. Nous reviendrons ailleurs sur la question des contrats, dans une étude qui n’a pu trouver place dans cet ouvrage.

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1084

Sur les dikai emporikai, cf. Gauthier 1972, 198-201 et Velissaropoulos 1980, 235-267.

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1085

Sur les colonies marchandes assyriennes du début du iie millénaire a.C. (xxe-xixe siècles), cf. Kuhrt 1995, I. 90-95, et Kuhrt 1998 ; aussi Kuhrt 1995, II, 535-537, sur l'activité marchande au sein du Nouvel Empire assyrien du ier millénaire (jusqu’à 609).

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1086

Les travaux de L. Migeotte ont traité de manière approfondie la question des distributions du grain dans les cités. P. Garnsey (1988) a traité de l'approvisionnement d'Athènes (mais cf. aussi Whitby 1998). Pour le ive s., on trouvera une synthèse rapide chez. Austin 1994, 558-564 (“The Corn Supply of Greek States”). Néanmoins, une étude générale sur le commerce des grains en Grèce ancienne fait encore défaut. Le mode de formation des prix en dehors du marché, tel que le conçoit P. Milieu (1990), est notoirement contredit par les faits. Ainsi, pour les grains, son interprétation (ibid, 193) de la kathestèkuia timè comme “prix conventionnel” (donc en dehors des contraintes de l’offre et de la demande) doit maintenant être abandonnée (cf. chapitre IX).