Tim jeta un nouveau coup d’œil au tygre (qui s’était remis à arpenter sa cage d’un pas lent et majestueux, comme si le petit garçon n’avait été à ses yeux qu’une brève distraction) puis fonça vers le Dogan. À hauteur de sa tête, de petites fenêtres rondes — aux vitres fort épaisses, lui sembla-t-il — s’ouvraient sur son pourtour. La porte elle aussi était métallique. Il n’y vit ni loquet ni verrou, rien qu’une fente évoquant une bouche pincée. Au-dessus était écrit sur une plaque rouillée :
Il eut du mal à déchiffrer ces mots, car ils étaient rédigés dans un mélange de Haut Parler et de Bas Langage. Mais le gribouillis qui les suivait était facile à comprendre : Tous ici sont morts.
Au pied de la porte se trouvait une boîte qui ressemblait à celle qui servait de fourre-tout à sa mère, sauf qu’elle était en métal et non en bois. Il tenta de l’ouvrir, sans succès. Sur son couvercle étaient gravés des caractères qui lui étaient inconnus. Il s’y trouvait un trou de serrure d’une forme étrange — il pensa à la lettre [1] —, mais pas de clé. Il tenta de soulever la boîte, toujours sans succès. On eût dit qu’elle était ancrée au sol, ou bien fixée à un socle enfoui.
Un rouilleau mort vint s’écraser sur son visage. D’autres cadavres volaient autour de lui en tourbillons de plus en plus rapides. Certains tombaient à ses pieds après avoir rebondi sur le Dogan.
Tim relut les derniers mots figurant sur la plaque : UTILISEZ VOTRE CARTE-CLÉ. S’il avait des doutes sur la signification de ce terme, il lui suffisait de regarder la fente ouverte juste en dessous. Et il croyait savoir à quoi ressemblait une « carte-clé », car il venait juste d’en voir une, ainsi qu’une clé plus classique qui s’insérait sans doute dans le trou en forme de de la boîte métallique. Deux clés — très certainement salutaires —, accrochées au cou d’un tygre sans doute capable de l’engloutir en trois bouchées. Voire deux, vu que sa cage ne contenait aucune trace de nourriture.
Ça ressemblait de plus en plus à une sale blague, une blague qui n’aurait pu amuser qu’un esprit cruel. Le genre qui mourrait de rire en envoyant une fée égarer un petit garçon dans un périlleux marécage.
Que faire ? Et pouvait-il seulement faire quelque chose ? Tim aurait bien aimé s’en remettre à Daria, mais son amie du disque — une bonne fée pour compenser celle que lui avait envoyée le Collecteur — était morte, victime de la Directive numéro Dix-neuf.
Il s’approcha lentement de la cage, progressant désormais contre le vent. En le voyant, le tygre cessa de tourner autour du trou pour se poster près de la porte. Il baissa sa tête imposante et le fixa de ses yeux mouillés. Le vent faisait frémir sa fourrure, et ses rayures semblaient ondoyer comme du sable jaune et noir.
Le vent aurait dû emporter le seau de fer-blanc, mais il ne bougeait pas. À l’instar de la boîte, il semblait ancré au sol.
C’est pour moi qu’il a laissé ce seau, pour que je me fasse avoir par ses mensonges.
Tout ceci n’était qu’une sale blague, dont la chute se trouvait dans ce seau — le genre de saillie qui déclenchait des rires gras : Faut pas confondre la fourche et la pelle ! Imbécile — change de trou ! Mais puisque sa fin était proche, pourquoi ne pas rigoler un peu ?
Tim attrapa le seau et le souleva. S’il avait cru découvrir la baguette magique du Collecteur, il fut plutôt déçu. La blague était encore plus tordue. Il avait devant lui une nouvelle clé, splendide et ouvragée. À l’instar de la bassine du Collecteur et du collier du tygre, elle était en argent. Un morceau de papier y était attaché par un bout de ficelle.
De l’autre côté du canyon, les arbres explosaient dans des craquements. Et voilà que des vagues de poussière déferlaient sur lui, s’effilochant en rubans évanescents.
Le mot du Collecteur était des plus bref :
Salut, ô Courageux Enfant plein de ressource ! Bienvenue dans la Forêt de Kinnock Nord, qui fut jadis la Porte du Monde de l’Extérieur. Je t’ai laissé ici un Tygre contrariant. Il est AFFAMÉ ! Mais, comme tu l’as peut-être déjà deviné, la Clé de ton REFUGE est pendue à son Cou. Et, comme tu l’as peut-être également deviné, la Clé que voici ouvre sa Cage. Sers-t’en si tu l’oses ! Avec tous mes compliments à ta Mère (dont le Nouveau Mari ne tardera pas à REVENIR), je reste ton Fidèle Serviteur,
Il était difficile de surprendre l’homme — si c’en était bien un — qui avait rédigé ce message, mais peut-être aurait-il été surpris par le sourire du petit garçon lorsqu’il se redressa, la clé à la main, et shoota dans le seau en fer-blanc. Le vent, qui tournait carrément à la tempête, l’emporta au loin. Il avait accompli son office et ne recelait plus aucune trace de magie.
Tim fixa le tygre. Le tygre fixa Tim. Il ne prêtait aucune attention à la tempête qui se levait. Sa queue fendait doucement l’air.
— Selon lui, je préférerais périr de froid ou me laisser emporter par le vent plutôt que d’affronter tes crocs et tes griffes. Peut-être qu’il n’a pas vu ceci. (Il dégaina son quatre-coups.) Il a réglé son compte à la créature des marais, et je suis sûr qu’il ne ferait qu’une bouchée de toi, Sai Tygre.
Une nouvelle fois, il fut bouleversé en sentant à quel point le pistolet dans sa main lui semblait juste — si simple, si clair. Tout ce qu’il voulait, c’était tirer. Et Tim avait le même sentiment.
Sauf que…
Oh ! il a vu ce qui allait venir, reprit-il en souriant. (Ce fut à peine s’il sentit ses lèvres s’étirer, tant le froid en était venu à l’engourdir.) Ouair, il l’a vu et bien vu. Pensait-il que j’arriverais jusqu’ici ? Je ne le crois pas. Pensait-il que j’irais jusqu’à te tirer dessus pour survivre ? Pourquoi pas ? Lui-même en serait bien capable. Mais pourquoi t’enverrait-il un petit garçon ? Oui, pourquoi, alors qu’il a sans doute fait pendre un millier d’hommes, égorger une centaine d’autres, et chassé de leur foyer quantité de veuves comme ma pauvre mama ? Peux-tu répondre à cela, Sai Tygre ?
Le tygre le fixa sans broncher, baissant la tête et battant la queue de droite à gauche.
D’une main, Tim repassa le quatre-coups à sa ceinture, tandis que, de l’autre, il glissait la clé d’argent ouvragée dans la serrure de la cage.
— Sai Tygre, je te propose un marché. Donne-moi la clé pendue à ton cou pour que j’ouvre cet abri, et nous aurons tous deux la vie sauve. Mais si tu me réduis en pièces, nous périrons tous les deux. Intuites-tu cela ? Si tu l’intuites, fais-moi signe.
Le tygre ne broncha pas. Le regarda sans rien dire.
Tim n’avait pas vraiment espéré de réponse, et peut-être n’en avait-il pas besoin. Il y aurait de l’eau, si Dieu le voulait.
— Je t’aime, mama, dit-il en tournant la clé dans la serrure.
On entendit un bruit sourd lorsque pivotèrent les antiques goupilles. Tim agrippa la porte et la tira, arrachant à ses charnières un horrible grincement. Puis il recula d’un pas et se planta les poings sur les hanches.