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Après le déjeuner avalé dans un café, Ivan fut soudain pris du désir de lui montrer l’endroit précis où son père, lord Padma Vorpratil, avait été assassiné par les forces de sécurité de Vordarian durant cette même guerre. Pour ne pas rompre le fil de cette lugubre leçon d’histoire qui avait duré toute la matinée, Mark se sentit obligé de ne pas refuser. Ils repartirent à pied vers le sud. Petit à petit, l’architecture se transformait, le stuc du premier siècle de la Période d’Isolement laissait la place aux grosses briques rouges plus tardives. Ils s’engageaient dans le Caravansérail proprement dit.

Cette fois, Seigneur, il y avait bien une plaque, un carré de bronze serti dans le macadam : les voitures roulaient dessus.

— Ils auraient pu au moins la mettre sur le trottoir, nota Mark.

— Ma mère a insisté pour qu’elle soit posée à l’endroit précis.

Par décence, Mark attendit un moment pour laisser Ivan se recueillir. Celui-ci ne tarda pas à lever les yeux et à annoncer gaiement :

— Un dessert ? Il y a une délicieuse petite pâtisserie vers Keroslav. Mère m’y emmenait toujours quand on venait ici brûler les offrandes chaque année. On dirait un trou dans le mur mais les gâteaux sont excellents.

Mark n’avait pas encore digéré son repas mais l’endroit se révéla aussi délectable à l’intérieur qu’il était lamentable à l’extérieur. Il se retrouva avec un sac en papier contenant des beignets ronds et des tartes aux myrtilles. Pendant qu’Ivan choisissait un assortiment de douceurs devant être livrées à lady Vorpratil et engageait une douce négociation avec la jolie serveuse – difficile à dire, d’ailleurs, s’il était sérieux ou si seuls ses réflexes de séducteur agissaient – Mark sortit l’attendre dehors.

Galen avait autrefois installé dans ce quartier un couple d’espions komarrans, se souvenait-il. Le cas échéant, ils devaient lui servir de contact. Ils avaient sans nul doute été découverts depuis deux ans par la sécurité barrayarane mais Mark se demandait s’il aurait été capable de les retrouver si les rêves de vengeance de Galen étaient devenus réalité. La planque devait être tout près d’ici : à droite dans cette rue-là… Ivan bavardait toujours avec la fille. Mark se mit en marche.

Il eut la satisfaction inutile de trouver l’adresse moins de deux minutes plus tard et préféra ne pas vérifier à l’intérieur. Il repartit sur ses pas et emprunta une ruelle qui semblait être un raccourci jusqu’à la rue principale et la pâtisserie. Elle se révéla être un cul-de-sac. Il fit demi-tour vers l’entrée de l’impasse.

Une vieille femme et un gamin maigre étaient assis sur les marches devant l’une des maisons. Ils ne l’avaient pas lâché des yeux depuis son entrée dans la ruelle. À présent qu’il se rapprochait à nouveau d’elle, le regard morne de la vieille s’emplit d’hostilité.

— Ce n’est pas un gamin. C’est un mutant, un avorton, persifla-t-elle vers le gosse (son petit-fils ?). Un avorton qui se promène dans notre rue.

Cet énoncé fit se dresser le garçon qui se posta devant Mark. Celui-ci s’arrêta. Le garçon était plus grand que lui – qui ne l’était pas ? – mais pas beaucoup plus lourd. Ses cheveux graisseux accentuaient la pâleur de son teint. Les jambes écartées, il lui bloquait agressivement le passage. Ô Seigneur, des indigènes. Dans toute leur sale gloire.

— Tu d’vrais pas t’balader par-là, avorton, cracha le gosse, jouant les terreurs.

Mark faillit éclater de rire.

— Tu as raison, acquiesça-t-il en abandonnant l’accent barrayaran pour le patois traînant des Terriens de Londres. Cet endroit est un trou.

— Un ippy[1] ! couina la vieille avec une hargne décuplée. Va faire un saut en enfer, ippy !

— C’est déjà fait, à ce que je vois, répliqua Mark sèchement.

Mauvaises manières mais il était de mauvaise humeur. Si ces paumés le cherchaient, ils allaient le trouver.

— Les Barrayarans ! reprit-il. Il n’y a pas pire que les Vors sinon les imbéciles qui sont sous leurs ordres. Pas étonnant que dans toute la galaxie on considère cette planète comme un tas d’ordures.

La facilité avec laquelle sa rage s’exprimait le surprenait… et lui faisait du bien. Mais mieux valait ne pas aller trop loin.

— Je vais te faire la peau, l’avorton, promit le gamin de son air le plus menaçant.

La sorcière, pour l’inciter à passer aux actes, adressa un geste obscène à Mark. Etrange association : les vieilles dames et les voyous étaient normalement des ennemis naturels mais ces deux-là s’entendaient à merveille. Des citoyens de l’empire, unis contre l’ennemi commun.

— Mieux vaut un avorton qu’un abruti, fit Mark sur un ton cordial.

Les sourcils du gamin se nouèrent.

— Hein ? C’est de moi qu’tu causes ? Hein ?

— Tu vois un autre abruti ici, toi ? (Suivant le regard du gamin, il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.) Oh… Excuse-moi. En voilà deux autres. J’comprends qu’t’aies eu du mal à comprendre.

L’adrénaline qui ruisselait en lui gâchait irrémédiablement son repas. Deux autres garçons. Plus grands, plus lourds, plus vieux… Mais ils restaient quand même des adolescents : vicieux, sûrement, mais peu ou pas entraînés. Hum… où était Ivan maintenant ? Où était ce maudit garde invisible censé veiller sur lui ? Il faisait peut-être lui aussi la pause déjeuner.

— Vous ne devriez pas être à l’école ? Vous allez manquer votre cours sur la morve.

— Comique, l’avorton, fit un des nouveaux venus.

Il ne riait pas.

L’attaque fut soudaine et faillit surprendre Mark. Il s’imaginait que l’étiquette exigeait qu’ils échangent encore quelques insultes et il était justement en train d’en chercher de nouvelles. L’excitation se mêlait étrangement avec l’attente de la douleur. Ou alors, c’était l’attente de la douleur qui l’excitait. Le plus costaud essaya de le frapper au bas-ventre. Lui attrapant le pied au passage, Mark le fit lourdement chuter sur le dos. L’autre en eut le souffle coupé. Le deuxième tenta un coup de poing. Mark lui saisit le bras. Ils tournoyèrent et le voyou se retrouva éjecté vers le plus jeune. Malheureusement, ils se trouvaient à présent tous les deux entre lui et la sortie de l’impasse.

Eberlués et outragés, ils se relevèrent tant bien que mal. Mais qu’espéraient-ils, bon Dieu ? Foutre une raclée à un nain. Ses réflexes s’étaient émoussés depuis deux ans et il avait déjà le souffle court. D’un autre côté, ses kilos supplémentaires lui donnaient une meilleure assise. Trois contre un ippy minuscule et grassouillet ? Ça vous paraît pas trop inégal, hein ? Venez, venez à moi, mes petits cannibales. Il serrait toujours dans son poing le sac de gâteaux. Absurde. Il ricana en ouvrant les bras en signe d’invite.

Ils bondirent tous en même temps. Leurs attaques étaient téléphonées et, pendant un bon moment, les katas purement défensifs suffirent. Ils se jetaient sur lui puis se retrouvaient éjectés, s’écrasant au sol en secouant la tête pour retrouver leurs esprits, victimes de leur propre agression. Mark remua sa mâchoire qui avait reçu un poing maladroit mais pas assez appuyé pour lui faire perdre ses esprits. Le round suivant ne fut pas autant couronné de succès. Il finit par se mettre hors de leur portée en effectuant une roulade, perdant finalement son sac de gâteaux qui fut aussitôt écrasé par un pied rageur. Il n’avait plus de souffle. Il ne pourrait plus tenir très longtemps ainsi. Il envisagea un bras d’honneur et un bon sprint jusqu’à la rue : une bonne façon d’en finir, ils auraient eu un peu d’exercice et voilà tout. Mais l’un de ces idiots eut la mauvaise idée en se relevant de sortir une vibro-matraque et de la brandir dans sa direction.

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1

Ippy vient ici d’Extra-Planetarian, extra-planétaire : E.P. prononcé à l’américaine : Ippy. (N. d. T.)