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Cooper fumait cigarette sur cigarette ; il s’est levé en grommelant, sans faire de commentaires. Comme il s’apprêtait à quitter la pièce, mon père l’a apostrophé :

— Et si le tueur se manifeste ? Il n’y a personne pour assurer notre protection ?

— Si, a répondu Cooper d’une voix blanche : moi.

Avec son air de pirate, je me suis demandé s’il n’avait pas une tête de mort gravée sur la crosse de son revolver.

Tom Kirk était l’unique représentant de la loi sur l’île de Great Barrier. La quarantaine, ayant visiblement un peu forcé sur les sodas et le beurre de cacahuète, Kirk devait bien peser cent kilos et ne se déplaçait jamais sans son mouchoir, avec lequel il épongeait sa sueur.

Il avait pris le poste à la suite de Fitzpatrick, parti à la retraite après vingt ans de bons et loyaux services, et avouait encore mal connaître les habitants de Great Barrier. Ils étaient à peine un millier sur l’île, résidant pour la plupart aux alentours du port de Tryphena, où accostait le cargo ; le reste de la population était disséminé à travers le bush, qui s’étendait à perte de vue. Une tribu maorie vivait retirée sur la côte nord, près des vignobles qui depuis peu produisaient un vin de bonne qualité, mais Kirk n’avait jamais affaire à eux.

J’étais en train de déjeuner sur la terrasse de la cabane quand les deux hommes sont apparus.

— On a besoin de toi, Alice, a dit le lieutenant Cooper. Pour identifier le Maori.

J’ai jeté un œil vers les parents, qui ont acquiescé.

— Je la ramène dans deux heures, a-t-il ajouté à leur intention.

Ça secouait drôlement le long de la piste ; le 4 x 4 des policiers rebondissait sur les racines et les nids-de-poule, le bush s’épaississait à mesure que nous nous enfoncions à travers la végétation. Nous avons roulé au pied d’une montagne verdoyante sortie tout droit du film King Kong (le vieux, avec Jessica Lange, entre nous bien plus émouvant que la dernière version, où il n’y a même pas Johnny Depp), avant d’atteindre le village maori.

Je m’attendais à des sortes de huttes traditionnelles, de l’artisanat polynésien… Nous avons trouvé un village quasi désert, avec des baraquements en mauvais état, voire carrément inhabités : aucun magasin en vue, aucune enseigne ni école…

— C’est plutôt sinistre, votre village maori, j’ai fait remarquer.

Cooper a écrasé sa cigarette dans le cendrier, sans répondre. J’ai vu alors qu’il portait un anneau à la main gauche. Cooper, marié ? Avec quelle beauté glacée ? À ses côtés, Kirk a écrasé sa canette de Coca entre ses gros doigts boudinés. Pas le même genre.

L’ambiance était tendue dans le village maori. La poignée de jeunes qui traînaient sur le bord de la piste nous regardaient avec des yeux méfiants. Le lieutenant a garé le 4 x 4 à hauteur du plus vieux d’entre eux, et lui a demandé où était le chef de la tribu. La réponse qu’il a obtenue n’a pas semblé lui plaire. Personnellement, je n’ai rien compris :

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Que le chef a quitté le village, a répondu Cooper. Tamu, c’est son nom. Il est parti s’installer de l’autre côté de l’île.

— Dans le genre solidaire, on a vu mieux, j’ai soupiré.

Le policier a esquissé un sourire, qui n’a pas duré. Il s’est tourné vers Kirk.

— Jonah Tamu : you know this guy ?

Mais le policier de l’île ne connaissait pas ce type. Il connaissait surtout l’épicerie qui vendait du Coca et les gens qu’il y avait autour, pour le reste il serait d’un secours très relatif.

— Well, a soupiré Cooper, on va aller lui parler, à ce chef… Let’s go[2].

6

La forêt de kauri

Jonah Tamu, le chef maori de l’île, habitait une maison sur pilotis qui donnait sur la baie de Tryphena. À peu près cinq fois plus grande que la cabane louée par ma mère, elle bénéficiait de tout le confort moderne : télévision géante avec écran plat, DVD, parabole, ordinateur dernier cri sur un bureau de ministre ; il y avait aussi un 4 x 4 rutilant et un hors-bord sous le préau. Rien à voir avec les pauvres hères que nous avions croisés au village.

Jonah Tamu nous a reçus dans le salon de sa maison, en tous points splendide, avec sa terrasse en bois de kauri et sa vue imprenable sur la baie… Je m’attendais à un vieil homme un peu farouche, le chef maori s’est avéré au contraire des plus aimables : la soixantaine décontractée, vêtu d’un pantalon et d’une chemise en lin blanc très chic, Tamu nous a invités à le suivre sur la terrasse où sa femme Tara prenait un bain de soleil.

— Hi[3] ! a-t-elle fait en nous voyant.

Tara n’était pas une Maorie mais une pakeha pure souche, une grande blonde bronzée qui parlait en hennissant et avait bien trente ans de moins que son mari.

Je ne sais pas pourquoi, mais elle ne m’a pas plu du tout. Faut dire que je ne suis pas très bijoux — Tara en avait trois tonnes à chaque poignet, sans compter les perles d’huîtres à son cou et les lustres pendus à ses oreilles… La blonde s’est levée de son transat avec des gestes compliqués et a jaugé l’inspecteur venu d’Auckland :

— Do you want something to drink ? Something special[4] ?

— No, a répondu Cooper, chaleureux comme une volée de grêle dans la figure.

Tara a souri quand même et, à pas chaloupés, est partie chercher des sodas dans la cuisine. Il y a des gens comme ça, on a toujours l’impression qu’il y a une caméra de cinéma qui les filme…

Cooper a expliqué la situation à Jonah Tamu (la police recherchait un Maori au visage tatoué soupçonné de tentatives de meurtre) mais le chef n’a pas paru surpris outre mesure : si lui avait réussi dans la vie, la plupart des Maoris qui restaient sur l’île étaient selon lui des bons à rien, qui passaient leur temps à boire de la bière et refusaient de travailler. C’est pour ça qu’ils restaient pauvres. Que l’un d’eux soit impliqué dans une affaire de meurtre était la suite logique des choses.

Le chef maori n’avait aucune compassion pour la condition des gens de son village :

— They are lazy ! a-t-il lâché comme une évidence.

Des fainéants.

Tamu a pris Kirk à témoin. Gêné, le policier de l’île n’a pas pu nier que les derniers Maoris de Great Barrier étaient presque tous chômeurs, subsistant grâce à la pêche et aux allocations du gouvernement.

Cooper écoutait, énigmatique derrière ses lunettes noires. En me tournant vers la maison, j’ai aperçu Tara devant le miroir du salon, qui se parfumait et arrangeait sa coiffure, un peu nerveuse. Après quoi, elle est revenue vers la terrasse le plus tranquillement du monde servir les rafraîchissements, vaporeuse dans sa robe en voilage.

— Ha ha ha ! a-t-elle ri en servant le lieutenant.

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2

« Allons-y. »

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3

« Salut ! »

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4

« Vous voulez quelque chose à boire ? Quelque chose en particulier ? »