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Je grommelai. C’était un vrai feu d’artifice ! Le pire des myopes le repérerait au premier coup d’œil. Et il n’en avait même pas conscience ! Non, ce qui le préoccupait, c’était l’esthétique, pas la discrétion !

Mary s’agitait dans le lit mais elle dormait encore. Heller referma doucement la porte et, sans un coup d’œil à la voiture, s’éloigna au pas de course sur la pelouse du motel.

Il y avait un dinner à proximité. Heller y entra et lut d’un air perplexe le menu, ignorant visiblement ce qu’étaient toutes ces choses. Mais le breakfast comportait des numéros et il demanda le « Numéro 1 ». Ce qui correspondait à du jus d’orange, des flocons d’avoine, du bacon et des œufs. La serveuse, d’âge mûr, ne lui servit pas de café. Elle posa devant lui du lait, qu’il observa puis goûta d’un air soupçonneux. Elle lui dit de le boire et qu’il était trop jeune pour avoir droit à du café. Il couvait les tartes du regard mais elle refusa de lui en servir et lui conseilla d’apprendre à contrôler son appétit. Elle ajouta qu’elle avait l’intention de rester là jusqu’à ce qu’il ait fini ses flocons d’avoine. Elle devait avoir la cinquantaine, le genre maternel, et elle avait plusieurs fils. Les garçons, dit-elle à Heller, n’en faisaient qu’à leur tête et si on ne faisait pas attention à ce qu’ils mangeaient, ils ne grandissaient pas. Elle s’occupa même de son argent, lui dit de ne pas le montrer, pour éviter de se le faire voler, et de cacher quelques billets dans ses chaussures. Elle se prit un dollar de pourboire.

Après ce breakfast autoritaire, Heller put s’évader et gagna la rue principale de la ville. Il partit au pas de course, longeant les vitrines.

Ne cours pas ! le suppliai-je mentalement. Marche calmement, n’attire pas l’attention des gens ! On te recherche, mon vieux ! Mais il continuait de trottiner à petites foulées. Croyez-moi, dans le Sud, on ne court jamais ! Jamais.

Il entra soudain dans un magasin de vêtements, s’aperçut en quelques secondes que rien n’était à sa taille et ressortit aussi vite.

Droit devant lui, il y avait une boutique de soldes, le genre d’endroit où les Virginiens revendent ce qu’ils ont fauché aux touristes. Heller s’arrêta devant la vitrine avant d’y entrer. Il y avait des rayons remplis de saletés démarquées, des soldes de tous les côtés.

Le type qui tenait la boutique avait ouvert avec l’espoir, néanmoins, de pouvoir se réfugier au fond pour faire une petite sieste, aussi il ne se montra pas très coopératif.

Heller lui désigna un article : une caméra 8 mm Nikon.

— Eh, mon gars, tu vas pas acheter ça. De toute façon, y a plus de films en vente pour ce genre de truc.

Mais Heller examinait attentivement le grand logo noir et or de Nikon. Il demanda au vendeur de descendre une autre caméra et les posa toutes deux côte à côte sur le comptoir. Puis, dans un bac, il vit des moulinets de pêche plus ou moins cassés et des bobines de fil emmêlé. Il en prit quelques-unes au hasard.

— C’est pour la pêche à fond, le prévint le vendeur. La réserve de pêche du lac Smith Mountain a fait faillite. Tout ça est hors d’usage.

— La pêche ? demanda Heller.

— Oui. Pour attraper du poisson. C’est un sport. Allons, mon garçon, tu le sais bien. Tu n’es pas idiot à ce point. Aujourd’hui, je ne suis vraiment pas d’humeur à me faire charrier. Si tu veux quelque chose, tu me le dis, tu le prends et tu t’en vas ! D’accord ? Je n’ai vraiment pas le temps de m’amuser, moi !

Heller choisit quelques moulinets parmi les plus impressionnants, des cannes cassées et un agglomérat immonde de fil. Il y ajouta des hameçons triples, des cuillères et tout un tas de plombs ronds, avec des hameçons. Il déposa le tout sur le comptoir. A ce moment-là, il vit, sur un présentoir en carton, des radiocassettes AM/FM qui pouvaient aussi enregistrer.

— Donnez-moi un de ces trucs, dit-il.

— Tu veux dire que tu vas vraiment m’acheter quelque chose ?

— Oui, dit-il en sortant quelques billets.

— Bon Dieu, mais j’ai cru que t’étais comme tous les gosses du coin. Ils regardent mais ils n’ont pas de fric. On dirait que t’es pas d’ici, hein ?

Il prit un radiocassette couvert de poussière, l’ouvrit pour mettre des piles et ajouta un paquet de cassettes. Il regarda l’argent qu’Heller avait dans la main et fit semblant de calculer le total.

— Eh bien, voilà. Ça fera cent soixante-quinze dollars.

Heller paya. Le vendeur mit tous ces achats bizarres dans plusieurs sacs et Heller quitta le magasin. Pour ma part, je me dis qu’il était bien aussi idiot que le pensait le vendeur. Il avait acheté des caméras archaïques, des moulinets de pêche fichus et des mètres de fil emmêlé. Un vrai crétin.

Toujours à petites foulées, Heller avisa un magasin et y pénétra. Il montra la vitrine, et un jeune vendeur aux cheveux hirsutes s’y précipita et en sortit une paire de chaussures de base-ball.

Heller les examina. Elles étaient noires, lacées à la cheville, avec une longue languette qui se repliait sur le lacet. Heller les tourna et les retourna entre ses mains. Les chaussures n’avaient pas de talon mais seulement deux cercles de pointes d’un centimètre, solidement fixées sous la semelle et le talon par une plaque.

— Pour ça, je peux te faire un prix, lui dit le vendeur.

On en a une tonne. Le moniteur de sports du collège de Jackson High avait commandé des tenues de base-ball pour toute son équipe. Quand on nous les a livrées, il a dit qu’elles étaient trop grandes et n’en a pas voulu. Sur ce, il s’est taillé avec la prof d’anglais et la caisse des sports.

— Base-ball ? fit Heller.

Le vendeur tendit le bras vers une pile de balles, avant de grommeler :

— Bon, ça va, petit : laisse tomber.

De toute évidence, Heller avait retenu certaines leçons, car il demanda :

— Est-ce que vous les vendez ?

L’autre se contenta de le dévisager. Heller s’approcha de la pile de balles. Elles étaient un peu plus grosses et plus dures que les balles du jeu de boule-balle[4].

Tout au fond du magasin, il y avait une cible de tir à l’arc.

— Vous permettez ? demanda Heller.

Il prit la balle, plia le poignet, puis la lança droit sur la cible. J’entendis distinctement le sifflement. La balle arriva en plein dans le mille, traversa la cible, fracassa l’éventaire et s’écrasa contre le mur du fond.

— Seigneur ! s’écria le vendeur. T’es un vrai lanceur !

Heller alla récupérer la balle. Le cuir avait éclaté. Il examina l’intérieur avec curiosité, puis dit, comme pour lui-même :

— Bon, ce n’est pas si bien que ça, mais ça ira…

— Nom d’un chien, reprit le vendeur. Tu sais que tu es doué ? Écoute, ça ne te fait rien si je garde cette cible ? Je la mettrai en vitrine quand les Yankees de New York l’auront engagé. Je peux ?

Heller cherchait un sac. Il en trouva un qui pouvait se porter sur l’épaule. Il y jeta des balles de base-ball. Le vendeur, pendant ce temps, essayait de savoir à quelle équipe universitaire il appartenait, quand il comptait passer professionnel, et il s’excusait parce que Heller avait l’air si jeune, et que personne n’aurait pu se douter que c’était un vétéran et tout ça… Heller, lui, ne disait pas grand-chose. Il faisait du shopping. Il mit la main sur un bouquin : L’Art du base-ball à l’usage des débutants. Le vendeur tiqua quand il le mit sur la pile de ses achats. Il en ajouta un autre : L’Art de la pêche à l’usage des débutants.

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Voir le tome 1, Le Plan des Envahisseurs.