Il lui fut impossible de fermer les courroies des valises à cause de la surcharge. Il remit un peu d’ordre dans son sac de sport, et il fut prêt.
Pendant que je priais avec mon sira, il était allé chercher un petit pain, du lait et du café et il essayait à présent de réveiller Mary Schmeck, avec douceur. Elle le repoussa. Il était évident qu’elle voulait encore dormir. Je voyais ses pupilles contractées. Le café, le lait ou le petit pain ne l’intéressaient absolument pas.
— Il faut partir, dit Heller.
Cela la fit réagir.
— On va à Washington ?
— Oui, on va passer par Washington, DC.
— Il y a sûrement de la came à Washington, marmonna-t-elle. Il y en a toujours. Plein. Bon Dieu, il faut qu’on y aille. (Elle voulut se lever et poussa un cri :) Mes jambes ! Oh, mon Dieu, mes jambes !
Ses muscles se nouaient et elle se laissa retomber en arrière en gémissant.
Heller prit les bagages et sortit pour aller les poser sur la banquette arrière de la Cadillac. Puis il revint, souleva Mary Schmeck et alla la déposer avec douceur sur le siège du passager. Il posa les chaussures de la jeune femme sur le plancher, à côté de ses pieds, et installa le café, le lait et le pain sur le plateau à boissons.
Il avait la clé de la chambre dans la main et ne savait pas quoi en faire. Il était incapable de comprendre qu’il suffisait de la mettre dans la serrure et de filer. Une femme noire approchait, venant de la chambre voisine ;
Oh, mes Dieux ! Il se dirigea droit sur elle et lui tendit la clé ! Le moyen parfait d’attirer l’attention sur lui ! Mais on ne fait JAMAIS ça en mission ! Et, pour rajouter encore à ce comportement de traître, il lui demanda :
— Est-ce que vous savez quelle route conduit à Washington ?
Non seulement elle l’avait vu, mais elle savait où il allait !
Et la police commence toujours par chercher dans les motels quand elle est sur la piste d’un criminel !
— Y a qu’à prendre l’US 29 jusqu’à Charlottesville, puis Culpeper et Arlington, ensuite vous traversez le Potomac et vous y êtes. Ma sœur, elle habite à Washington et je m’ demande pourquoi je suis pas avec elle alors qu’ici, en Virginie, on nous traite encore comme des vrais esclaves !
Je me fis la réflexion qu’elle ne se serait jamais permis de dire ça à un Virginien adulte. L’esclavage a ses avantages ! Mes pensées dérivaient vers Utanc quand il se passa quelque chose qui me ramena fermement dans le chemin du devoir.
Heller fit reculer la voiture, se pencha par la portière et lança :
— En tout cas, merci pour le séjour. C’était super !
La femme noire sourit et resta là à le regarder, appuyée sur son balai. Je la voyais nettement dans le rétroviseur, qui regardait la voiture s’éloigner. Pire encore : le journal qui était censé dissimuler la plaque d’immatriculation s’était envolé. Elle ne risquait pas d’oublier cette Cadillac. Ce (bip) d’Heller !
Mais non, il ne fallait pas que je le voue aux Enfers ! Il fallait au contraire prier pour qu’il s’en sorte !
Il trouva sans difficulté l’US 29 et partit en direction de Charlottesville. La Cadillac bourdonnait doucement, harmonieusement sur l’autoroute à quatre voies et Heller admirait le magnifique paysage de Virginie dans la lumière du matin.
Cette journée d’août promettait d’être particulièrement torride et Heller se mit à tripoter l’air conditionné. Il le régla sur 22 degrés, le mit en automatique et, après un moment, quand l’air chaud eut été chassé de l’intérieur, il remonta les vitres. Tout cela dans un silence surprenant !
Ils suivaient une clôture blanche. Un panneau annonça :
Jackson Horse Ranch
Quelques chevaux s’ébattaient dans la prairie. Heller dut faire une association d’idées car il se mit à rire :
— Alors, ce sont des chevaux ! (Il tapota le tableau de bord d’un air idiot.) Mais ne t’en fais pas, ma Cadillac Brougham Coupé d’Elegance à moteur chimique : je t’aime bien, même si tu n’as aucune de ces bêtes sous ton beau capot !
Je ne comprendrai jamais les types de la Flotte. Comparé à un aircar voltarien, n’importe lequel de ces véhicules terriens est nul ! Et Heller le savait ! Brusquement, je compris : c’était un jouet pour lui. Pour les officiers de la Flotte, n’importe quoi pouvait être un jouet, des engins d’atterrissage jusqu’aux planètes elles-mêmes en passant par les vaisseaux de guerre. Ils n’ont pas le moindre respect pour la force ! Non, je me trompais. En fait, c’était juste du fétichisme.
Il s’aperçut qu’il pouvait conduire d’un genou et il se laissa aller en arrière, les bras croisés sur le haut du siège. Cela me rendit nerveux – jusqu’à l’instant où je pris conscience qu’il y avait quand même 105 degrés de longitude qui nous séparaient.
Mais j’eus bientôt droit à un autre choc. Heller venait de jeter un coup d’œil au compteur. Il faisait du 100 ! La vitesse est limitée à 90 sur les autoroutes américaines et elles sont toutes sous contrôle-radar. C’est du moins ce qu’indiquent régulièrement les panneaux.
Il ne conduisait pas par rapport au compteur mais en s’alignant sur le flot de la circulation : voitures et camions. Ce qui faisait, évidemment, qu’il dépassait la vitesse limite. Les flics adorent arrêter une voiture au hasard. Comme ça. Ils pouvaient coffrer Heller d’un instant à l’autre. Constatant cela, j’allai me verser un peu de sira.
Il passa Charlottesville sans ennuis. Mary, qui était demeurée jusque-là dans une sorte de coma agité, se réveilla.
— Oh, qu’est-ce que je me sens mal ! Mes jambes ! Je souffre dans toutes les articulations ! On est encore loin de Washington ?
— On est presque arrivés à Culpeper.
— Ça nous fait encore du chemin ! gémit-elle.
— Disons une heure environ.
— Seigneur, qu’est-ce que je déguste ! Mets-nous un peu de musique. Peut-être que ça me remettra les yeux en place !
Heller tripota les touches de la radio et capta une station de jazz.
— Oh, mes pauvres jambes ! pleurnicha Mary.
— Oh, Seigneur ! fit Mary.
— Arrête ça ! cria Mary.
Heller éteignit la radio. Dommage. C’était la première chose plaisante que j’entendais depuis des jours ! Mary avait la chair de poule.
— Je suis gelée ! geignit-elle.
D’un geste rapide, Heller régla le thermostat sur 26.
Mais, avant même que cela ait pu avoir de l’effet sur la température, Mary lança :
— Je crève de chaud !
Heller redescendit le thermostat.
Et elle continua comme ça, se plaignant tantôt du froid, tantôt de la chaleur. Pour moi, c’était évident. Elle était entrée dans la troisième phase des symptômes de manque. Très pénible.
5
Et seulement six sont revenues !