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— C’est donc ça, un poulet ! marmonna-t-il.

Son cas était désespéré ! Absolument désespéré !

Lorsqu’il eut dépassé l’aéroport principal de Wilmington, il s’engagea sur la droite pour prendre le gigantesque pont sur la Delaware. Mais pensez-vous qu’il avait la tête à sa mission ? Non, bien sûr que non !

Il s’arrêta ! Au beau milieu du pont, comme ça, sans s’occuper des klaxons et des coups de freins !

Un énorme poids lourd se déporta en catastrophe sur le côté, bloquant toutes les voies !

Il sortit, abandonnant sur la voie de droite la Cadillac dont le moteur tournait toujours. Il jeta à peine un regard au pandémonium qu’il venait de déclencher !

Il s’approcha de la rambarde et se pencha au-dessus de la Delaware.

— Par tous les éclateurs ! s’écria-t-il en voltarien. C’est bien ça !

Et que regardait-il ? Les eaux brunes et bouillonnantes, et qu’y avait-il à voir ? Des flaques d’huile, des vieux pneus emportés à la dérive, des chats crevés. Bien sûr, je reconnais que la Delaware est plutôt grande, surtout à l’endroit où se trouvait Heller, puisqu’elle devient la baie de la Delaware qui fait en quelque sorte partie de l’Atlantique.

Le conducteur du poids lourd qui avait failli bousiller la Cadillac ne pouvait plus redémarrer à cause de la circulation. Il s’approcha d’Heller en hurlant et en agitant le poing. Je le distinguais à la limite du champ de vision car Heller ne le regardait pas. Non, il avait les yeux fixés sur le nord-est, vers l’amont du fleuve. Le bruit était à présent assourdissant. Tout le monde klaxonnait, tout le monde criait, et il y avait en plus les hurlements de ce chauffeur de poids lourd. Je dus encore baisser le son.

Heller, quant à lui, ignorait les insultes et les poings levés. Au beau milieu des vociférations de l’autre, il demanda :

— Est-ce qu’il y a une ville par là ?

Seigneur ! éclata le conducteur du poids lourd. Mais de quel trou tu sors ?

Et Heller, plongé dans ses réflexions, répondit :

— Manco.

Et comme l’autre se lançait dans une tirade du style : « Qu’est-ce que j’en ai à (biper) de l’endroit d’où tu viens ! », il ajouta :

— Je vous ai posé une question : est-ce qu’il y a une ville en amont de ce fleuve ?

Foutre ! Il avait employé le ton cinglant, haut perché, des officiers de la Flotte ! Rapidement, je baissai encore le son.

— Philadelphie, espèce de (bip) de crétin !

Mais Heller demanda aussitôt :

— C’est l’égout alors ?

— Bien sûr que oui, c’est leur (bip) d’égout !

— Mon Dieu ! fit Heller.

Ignorant l’homme, la foule, les poings menaçants, il remonta dans la Cadillac et redémarra.

Il secouait la tête.

— Il doit bien y avoir cent millions d’habitants dans cette ville et ils n’ont pas de tout-à-l’égout. Seigneur ! Quelle PO-LLU-TION !

Comme je l’ai déjà fait remarquer, il n’avait vraiment pas la tête à sa mission. N’importe quel tireur embusque l’aurait abattu sans problème.

Mais je le tenais à présent. Il venait de révéler à un Terrien de quel endroit il était originaire ! Je me mis à noter soigneusement cette violation, puis je me dis que je ferais tout aussi bien de relire une fois encore le Code, article a-36-544 M Section B. Je ne me souvenais pas vraiment si cela pouvait être interprété comme le fait de « faire connaître à un étranger qu’on a débarqué sur sa planète ». Je n’en étais pas certain. Est-ce que le chauffeur du poids lourd avait vraiment compris la réponse d’Heller ? Mais je ne réussis pas à remettre la main sur le Code.

Quand je revins devant l’écran, Heller était sur l’autoroute du New Jersey, roulant tranquillement à 80. Il avait retrouvé tout son calme. Les vitres de la Cadillac étaient remontées et il avait mis l’air conditionné. Il devait faire très chaud.

La circulation était particulièrement dense. L’échangeur du New Jersey est certainement l’une des voies les plus surchargées de la planète Terre. Elle draine trois fois plus de véhicules qu’elle ne peut en contenir, et Heller était littéralement cerné par des chargements d’oranges de Floride.

Il roula comme ça un moment, puis, sans doute parce qu’il pensait que les oranges avaient un parfum – un poids lourd avait répandu une partie de son chargement sur la chaussée à la suite d’une collision – il baissa sa glace.

Il renifla.

Et soudain, il secoua la tête.

Il renifla de nouveau.

Puis éternua !

L’État du New Jersey, surtout aux abords de l’échangeur, a le taux de pollution d’air le plus élevé de la planète. J’aurai pu le lui dire. Tout le monde sait cela.

Camions ou pas, il sortit un calepin et inscrivit quelques chiffres sur le taux de bioxyde de soufre, plus quelques autres symboles dont j’ignorais le sens. Ils concernaient tous sans doute les miasmes de l’atmosphère.

Il remonta ensuite sa glace. Et il s’adressa à la planète tout entière :

Dans cette atmosphère, il va bientôt falloir une hache pour frayer un chemin aux avions ! Comment faites-vous pour tout polluer aussi vite ? Depuis ma dernière mission d’observation, le taux a augmenté de 0,06 pour cent !

Quelques minutes après, il ajouta :

Il est temps que je me mette au travail.

Mais ce ne fut que quelques kilomètres plus loin qu’il entra en action. Et ce qu’il fit n’avait aucun sens.

Il accéléra comme un idiot. S’il comptait semer comme des poursuivants, je n’avais jamais vu pire !

En tout cas, il avait dû dépasser les convois d’oranges île Floride. Devant lui, il y avait deux voies absolument libres. Tout était plat, sans la moindre bosse, le plus petit virage.

Et puis, brusquement, malgré les avertissements solennels de Cretinsky et Cassglutch, il écrasa l’accélérateur et la Cadillac atteignit bientôt le 140 ! Je me dis : Ça y est, il a enfin retrouvé un peu de bon sens ! Il essaie de les semer !

Mais il était loin de sa vitesse maximum ! S’il voulait vraiment leur échapper, il avait intérêt à garder le pied au plancher !

Mais il continua à cette allure, tout en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur de temps à autre.

Il était parfaitement visible ! Comment comptait-il leur échapper comme ça ?

Puis, cinq kilomètres plus loin, toujours parfaitement repérable, comme s’il désirait vraiment qu’on le voie, il se présenta à un péage, paya, et sortit de l’autoroute. Il fit une marche arrière et se gara sur le côté, hors de vue cette fois. Il resta assis au volant, observant le péage.

Au bout d’un moment, il prit un des journaux à côté de lui et se mit à lire, non sans jeter régulièrement un regard en direction du péage.

Il trouva un article qui parut le fasciner. C’était dans le New York Daily Scum[6] :

LE JOURNALISTE EXPLOSIF EXPLOSE !

Mucky Hack, vétéran des journalistes en affaires criminelles du Daily Délation, s’est éclaté sur toute lu chaussée de la 34e Rue la nuit dernière. Sa Mercedes Benz Phaeton, un modèle spécial, était piégée et a fait BOUM !

Selon le Boyd’s, la seule compagnie d’assurances qui avait accepté de garantir le véhicule, celui-ci était assuré pour la somme de 89 000 dollars. On a prétendu que c’était un présent de l’I.G. Barben Pharmaceutical Co, à Hack. Tous les fans de voitures regretteront de ne plus voir la Mercedes Benz Phaeton à l’habituelle Parade Annuelle d’Atlantic City.

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6

Le New York Daily Poubelle, en quelque sorte. (N.d.T.)