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C’était la canicule à New York. On était en début d’après-midi et les passants se traînaient, la veste jetée en travers du bras, essuyant la sueur qui baignait leur visage. On aurait pu croire qu’ils remarqueraient l’apparence d’Heller, mais New York est un endroit singulier : personne ne fait attention à qui que ce soit, ou presque, et vous pouvez violer ou assassiner en toute impunité. Il arrive même que les cadavres sur les trottoirs ne soient ramassés que lorsque le département de l’hygiène reçoit une plainte – et encore, tout dépend du budget mensuel qu’on lui a alloué. Bref, tout cela pour dire qu’Heller passait inaperçu.

Hé, attendez ! Je faisais erreur !

Heller regarda brièvement derrière lui et je vis quelqu’un se cacher en toute hâte. Était-ce Raht ? Ou Terb ? Je repassai l’enregistrement sur l’autre écran et effectuai un arrêt sur image. Non, ce n’était ni Raht ni Terb. Mais le coup d’œil d’Heller avait été si rapide qu’il était impossible d’identifier la personne qui le filait. En tout cas, quelqu’un l’avait vu sortir du Gracious Palms.

Sur les trottoirs du quartier des vêtements, il y a constamment des livreurs qui courent comme des fous en poussant devant eux de grands chariots grillagés remplis d’habits, et Heller n’arrêtait pas de faire des sauts de côté pour les éviter. Finalement il entra dans une boutique dont l’enseigne annonçait :

GRANDES TAILLES MASCULINES

Il se trouva bientôt en train de chercher quelque chose qui lui allait. Mais ce n’était plus la saison pour l’achat des costumes d’été et c’était encore trop tôt pour les vêtements d’hiver. Et comme les affaires ne marchaient pas très fort, les vendeurs étaient tout sauf serviables.

Heller finit par dénicher un costume léger bleu foncé. Il ne trouva pas de chemise classique à sa taille et dut se rabattre sur trois chemises en coton infroissable à col Eton ![7] Le genre porté par les étudiants anglais !

Le tailleur qui s’occupait des retouches était en vacances et son assistant fit un travail de sagouin : Heller, une fois de plus, eut droit à des jambes de pantalon et à des manches trop courtes !

Heller mit quand même le costume. Avec son complet bleu nuit et son col Eton, il faisait plus jeune que jamais !

Il fit cadeau à la boutique de sa veste à carreaux rouges et de son pantalon à rayures bleues. C’étaient les vêtements qui contenaient les mouchards et qui permettaient à Raht et Terb de localiser Heller. Je songeai avec amertume que ces deux crétins allaient maintenant monter la garde devant la boutique !

Aucunes des chaussures en magasin ne plurent à Heller et il garda aux pieds ses souliers de base-ball. D’une pichenette, il rejeta sa casquette rouge en arrière sur sa tête, puis il sortit.

Peu après, il se livrait de nouveau à ce qui semblait être devenu son passe-temps favori : l’examen des carrosseries des véhicules garés.

Dans le champ de vision d’Heller, j’entrevis une fois encore la mystérieuse silhouette de tout à l’heure. Pas de doute, il était filé !

Mais faisait-il quelque chose pour semer son poursuivant ?… Fonçait-il à travers un grand magasin doté de deux entrées ?… Essayait-il de se perdre dans la foule ?… Non, pas Heller ! Il ne regardait même pas par-dessus son épaule ! Quel amateur !

Il s’agenouilla devant l’aile d’une voiture ultra-moderne et l’enfonça d’une simple pression du doigt – un truc à la portée de n’importe qui. Il regarda rapidement autour de lui pour voir si quelqu’un avait remarqué son acte involontaire de vandalisme,, puis, sans doute pour dissimuler le renfoncement dans la carrosserie, il se retourna et s’appuya contre la voiture, les bras croisés. Ce qui eut pour effet de déformer complètement l’aile !

Il s’éloigna du véhicule. Et alors, brusquement, il s’engagea dans une série d’actions complètement dingues – encore plus dingues que toutes celles auxquelles il s’était livré jusque-là !

Il arrêta un taxi et, tout en feignant l’essoufflement, il dit au chauffeur :

— Vite ! Conduisez-moi au terminus de la ligne d’autobus. Cinq dollars de pourboire pour vous !

Ils se dirigèrent vers l’ouest. Sans se presser spécialement. Heller descendit lorsqu’ils furent arrivés au terminus de la ligne de bus et régla le chauffeur.

Tout de suite après, il sauta dans un autre taxi et dit d’une voix pressante :

— Vite ! Conduisez-moi à Manhattan, à la station de navettes de l’aéroport ! Je suis en retard ! Cinq dollars de pourboire !

Aha ! Je comprenais enfin. Ou du moins je croyais comprendre. Il avait remarqué que quelqu’un le filait et il essayait de le semer !

Traverser New York, ça prend du temps, et le trajet fut long et ennuyeux.

Arrivé à destination, Heller paya le chauffeur et descendit.

Puis il remonta une file de taxis libres en stationnement tout en examinant leur carrosserie et leurs pare-chocs. Il en trouva un passablement bosselé. Il appartenait à la Compagnie des Really Red Cabs.

Heller monta à bord et dit :

— .Vite ! Il faut que je sois à l’angle de Broadway et de la 52e Rue dans deux minutes et dix-neuf secondes ! Cinq dollars de pourboire !

Ignorant les autres chauffeurs qui l’invectivaient parce qu’il n’avait pas attendu son tour pour prendre un client, le chauffeur lança son véhicule hors de la file et enclencha directement la vitesse supérieure, faisant hurler son moteur. Il coupa un virage, défonça l’aile d’une voiture qui le gênait, brûla un feu rouge, envoya dinguer un panneau « Travaux » et pila à l’angle de Broadway et de la 52e Rue. Heller regarda sa montre. Deux minutes !

Heller paya la course et les cinq dollars de pourboire.

ET DEMEURA TRANQUILLEMENT ASSIS DANS LE TAXI !

Le chauffeur, qui s’était attendu à ce qu’Heller se précipite au-dehors, se retourna et le dévisagea d’un air stupéfait.

— Qu’est-ce que vous diriez de m’apprendre à conduire dans New York ? demanda Heller.

Oh, mes Dieux ! Heller n’essayait pas de semer le type qui le suivait. Il cherchait un chauffeur de taxi casse-cou ! Heller était un incurable idiot !

— J’ai pas le temps, mon pote, dit le chauffeur.

— Pour cent dollars, vous auriez le temps ?

Silence.

— Pour deux cents dollars, vous auriez le temps ?

Silence.

Heller ouvrit la portière et fit mine de descendre.

— J’ai quasiment fini ma journée, dit le chauffeur. Je vais foncer jusqu’à la « grange » pour déposer la recette et je reviens te prendre. Attends-moi ici. Non… Viens avec moi. Je vais ramener cette épave et me procurer un taxi digne de ce nom.

Il démarra aussitôt et fila en direction du dépôt de la Compagnie des Really Red Cabs.

— Comment tu t’appelles ? cria-t-il à travers la vitre de séparation ouverte.

— Clyde Barrow.

J’émis un reniflement de colère. Encore un gangster célèbre ! Il n’y avait donc rien de sacré pour lui ?

— Je vois sur la carte d’immatriculation que vous vous appelez Mortie Massacurovitch. Ça fait longtemps que vous conduisez des taxis ?

— Moi ? fit le chauffeur en se retournant vers Heller sans tenir compte de la voiture qu’il était en train de frôler. (Je vis qu’il n’était plus tout jeune et qu’il avait une tête de dur à cuire.) Mon vieux a été taxi dans ce bled et j’ai tout appris de lui. A tel point que, durant la dernière guerre, on m’a mis conducteur de tank.

— Vous avez eu des médailles ?

— Non. Ils m’ont renvoyé chez moi en disant que j’étais trop brutal avec l’ennemi !

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7

Grand col qui recouvre largement les revers de la veste. (N.d.T.)