— Papiers, fit le gangster.
Heller les lui montra.
Dans l’ascenseur, il y avait une petite cabine téléphonique recouverte de velours. L’autre décrocha le combiné. Impossible de distinguer la moindre parole. Puis il dévisagea Heller en plissant les yeux, le fouilla rapidement en effleurant ses vêtements, inspecta son sac à dos et lui fit signe de monter dans l’ascenseur.
C’était un ascenseur direct qui s’arrêtait uniquement au dernier étage. Le gangster ouvrit la porte et poussa Heller devant lui. Avec de petites tapes dans le dos, il le fit avancer dans un couloir joliment décoré. Ils parvinrent à la porte du fond. Le gangster l’ouvrit et poussa Heller à l’intérieur.
C’était une pièce somptueuse. Moderne. Beige et or. Une grande fenêtre donnait sur un vaste parc et une baie.
Une femme était confortablement installée sur un divan. Elle portait un pyjama de soie beige. C’était une blonde aux yeux bleus. Ses cheveux soyeux étaient relevés en un chignon tressé qu’elle avait enroulé au-dessus de sa tête. Ça lui faisait comme une couronne. Elle avait la quarantaine.
Elle posa le magazine de mode qu’elle était en train de lire et se leva.
Dieu qu’elle était grande !
Elle regarda Heller et traversa la pièce pour se porter à sa rencontre. Elle faisait au moins dix centimètres de plus que lui ! Une véritable montagne !
Elle souriait.
— Ainsi vous êtes un ami de ce cher Jimmy. Ne soyez pas timide. Il m’a souvent parlé des amis qu’il avait dans les gangs de jeunes. Mais vous ne leur ressemblez pas du tout.
Elle avait parlé d’une voix affectée – une sorte de roucoulement – et en imitant à la perfection l’accent de Park Avenue.[9]
— Je vais à l’université, dit Heller.
— Oh, fit-elle, comprenant brusquement. C’est la chose la plus intelligente qu’on puisse faire de nos jours. Je vous en prie, asseyez-vous. Les amis de Jimmy sont toujours les bienvenus ici. Désirez-vous boire quelque chose ?
— Il fait très chaud aujourd’hui. Vous n’auriez pas une bière ?
Elle agita le doigt d’un air badin et dit :
— Petit voyou. Oh, le vilain petit voyou ! Vous savez bien que ce serait illégal. (Puis elle leva la tête et aboya :) GREGORIO !
Un Italien basané portant une veste blanche apparut dans la seconde qui suivit.
Va chercher du lait pour le jeune gentleman et apporte-moi de l’eau gazeuse.
Gregorio la regarda, interloqué.
— Du lait ? On n’a pas de lait, Babe !
— Eh bien, sors et trouves-en, (bip) de (bip) ! tonna Babe Corleone.
Puis elle alla se blottir sur le divan et se remit à parler avec des intonations affectées.
— Comment va ce cher Jimmy ?
— Il allait très bien l’autre jour, répondit Heller. Il était en plein travail.
— Oh, ça fait plaisir à entendre, roucoula Babe. Et c’est tellement gentil de sa part de nous faire parvenir de ses nouvelles.
— Et comment va la famille ?
Aïe ! Ce sombre crétin voulait parler de la famille au sens habituel du mot. Dans ce pays et sur cette planète, le mot « famille » signifie souvent : gang de mafiosi !
Le visage de Babe s’emplit de tristesse.
— Pas très bien, je le crains, dit-elle. Voyez-vous, mon cher « Saint Joe » – ah, qu’il me manque – était un homme très attaché à la tradition. Il avait l’habitude de dire : « Si ça convenait à mon père, ça me convient aussi. » C’est pourquoi il s’en est toujours tenu au bon vieux trafic d’alcool et à la contrebande. L’honnêteté même. Et, bien entendu, nous devons respecter sa volonté. De toute façon, les drogues, ça ne vaut rien.
— Rien du tout ! appuya Heller avec conviction.
Elle lui décocha un regard approbateur avant de poursuivre :
— Faustino « la cravate » Narcotici est intenable depuis qu’il possède tous ces appuis en haut lieu. Il nous a volé une partie de notre marché de New York et maintenant il essaye même de se faire une place dans le New Jersey. Quand il a descendu « Saint Joe », ça n’a été que le début. (Elle leva la tête et regarda Heller avec tristesse et détermination.) Mais nous essayons de continuer malgré tout.
— Oh, je suis sûr que vous y arriverez, dit Heller d’un ton courtois.
— C’est très gentil de votre part de me dire cela, Jerome. Je peux vous appeler Jerome, n’est-ce pas ? Tout le monde m’appelle Babe.
— Bien sûr, madame Corleone.
Le parfait officier de la Flotte.
Et c’est alors qu’il dit quelque chose qui me fit craindre le pire.
— Madame Corleone, puis-je vous poser une question indiscrète ?
— Allez-y.
Il me sembla que Babe était brusquement sur ses gardes.
— Êtes-vous caucasienne ?
Oh ! Mes Dieux ! Il était reparti dans ses délires à propos de la légende du Prince Caucalsia ! Elle avait les cheveux blonds et elle était aussi grande que certaines femmes mancos de la région d’Atalanta.
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
— A cause de votre visage, dit Heller. Il est très beau et allongé.
— Oh !… Vous vous intéressez à la généalogie ?
— J’ai fait quelques études.
— Mais oui ! Bien sûr ! Vous êtes à l’université !
Et elle se précipita vers un bureau sculpté, l’ouvrit et en sortit une grande carte et quelques feuilles de papier. Ensuite elle prit une chaise qu’elle plaça à côté d’Heller. Elle s’assit et étala les feuilles sur ses genoux.
— Ces documents ont été spécialement établis pour moi par le professeur Stringer ! annonça-t-elle avec emphase. C’est le meilleur généalogiste du monde !
Aha !… Je n’ignorais pas que les arbres généalogiques sont l’un des dadas des femmes américaines ! Ça devait rapporter gros à ce petit malin de Stringer.
Babe se mit à gesticuler. Fidèle à la tradition italienne, elle parlait avec les mains, la tête et le corps.
— C’est incroyable les préjugés que peuvent avoir certaines personnes ! J’étais l’une des actrices vedettes du Roxy Theater quand ce cher Joe m’a épousée.
Ce souvenir interrompit le cours de ses pensées pendant un instant et ses yeux s’embuèrent.
Hoho ! Je pigeais tout à présent. Elle avait été danseuse au Roxy ! Les girls du Roxy mesurent toutes deux mètres.
Babe se reprit et continua :
— Un capo est censé épouser une Sicilienne et toutes les vieilles peaux se sont mises à s’agiter, à piaffer et à critiquer. Surtout la femme du maire. Alors mon cher Joe a fait dresser cet arbre. Ça les a drôlement remises à leur place ! Je garde toujours ces papiers à portée de la main pour pouvoir rabattre le caquet à ces (bipasses) !
Elle déploya la carte. C’était un grand parchemin en forme d’arbre dont les branches étaient recouvertes de portraits et d’inscriptions pleines de fioritures.
— Maintenant, fit Babe sur un ton professoral, en tant qu’étudiant, vous avez sans doute appris tout cela, mais je vais quand même reprendre depuis le début. C’est une bonne chose de réviser ce qu’on a appris. Bien… La race nordique se compose du type caspien, du type méditerranéen et du type proto-négroïde…
— Caspien ? coupa Heller. La mer Caspienne borde le Caucase.
— Heu oui, fit Babe d’un air vague, avant de poursuivre avec fougue : Comme vous pouvez le voir, les races germaniques viennent d’Asie, elles ont émigré. Les Goths ont traversé l’Allemagne et sont descendus jusqu’en Italie du Nord au Ve siècle, puis jusqu’en Lombardie au VIe siècle. Et leurs descendants, ce sont les éléments dolichocéphales de la population italienne, c’est-à-dire les gens qui ont un crâne allongé – autrement dit ceux qui sont intelligents. Ils sont grands et blonds.