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Et il s’éloigna en clopinant, tête basse.

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Heller était assis dans le hall du Gracious Palms et lisait le Evening Libel[11]. Quelques heures s’étaient écoulées depuis sa rencontre avec Epstein. Nous étions en début de soirée. Il portait son vieux complet bleu, celui qui était trop petit. Il avait jeté son costume « jetable » dès qu’il était rentré, car il était imprégné des odeurs de l’Hudson. Comme les tailleurs n’avaient pas encore livré sa nouvelle garde-robe, il avait dû se rabattre sur le complet bleu.

L’article qu’il était en train de lire disait :

Mr Don Hernandez O’Toole, maire de New York, a donné aujourd’hui une conférence de presse dans laquelle il n’a pas mâché ses mots. En effet, il a adressé un blâme cinglant à l’antenne new-yorkaise de l’Internal Revenue Service.

« Il serait souhaitable que l’IRS perde la détestable habitude de faire sauter des propriétés non imposables, a déclaré M. Hernandez. Cela met la ville de New York en péril. »

Ce blâme fait suite à une explosion qui s’est produite cet après-midi dans la 125e Rue alors que des agents de l’IRS visitaient un immeuble non imposable.

Selon Flame Jackson, capitaine des Pompiers de New York, il s’agit d’un attentat prémédité, car des bâtons de dynamite ont été retrouvés dans l’une des voitures des agents de l’IRS.

La cause officielle de cette explosion est : « Dynamitage prématuré. »

Un porte-parole du gouvernement américain a déclaré : « L’IRS est parfaitement en droit de faire ce qui lui plaît quand ça lui plaît aux victimes qui lui plaisent, que cela plaise ou non à la ville de New York. » Selon l’opinion publique, cette déclaration est la preuve que l’IRS est, comme à l’accoutumée, couverte en haut lieu.

Il n’y a eu aucune victime importante parmi les personnes qui ont trouvé la mort dans cette explosion.

Heller tourna la page et j’aperçus deux cases de ma bande dessinée préférée : Bugs Bunny ! Mais ma joie se mua aussitôt en irritation car quelqu’un vint interrompre Heller dans sa lecture et celui-ci posa le journal sans que j’aie pu voir la fin de la bande.

Heller leva la tête. C’était Vantagio.

— Tu t’es inscrit ? demanda-t-il.

Il avait parlé avec nervosité. Avais-je également décelé une note d’hostilité dans sa voix ?

— Si tu t’es inscrit, pourquoi ne m’as-tu pas tout de suite prévenu ?

— Eh bien, disons que rien n’est fait pour le moment, dit Heller. C’est à cause de mes notes : 5 sur 20 de moyenne. Et comme en plus je demande à être admis directement en dernière année, il y a des chances pour qu’on refuse de me prendre.

Vantagio avait-il blêmi ? C’était difficile à dire car il se tenait dans l’ombre d’un palmier.

— Qu’est-ce qu’on t’a dit, exactement ?

— Que ma candidature va passer devant le conseil d’orientation. Je dois retourner là-bas demain matin à neuf heures.

— Sangue di Cristo ! rugit Vantagio. Et tu attends huit heures du soir pour m’annoncer ça !

Et il se précipita dans son bureau dont il claqua violemment la porte. Il était salement en colère.

Oui, pas de doute, Vantagio était jaloux d’Heller. Peut-être me serait-il possible d’exploiter cela à mon avantage ?

Mais j’eus bientôt l’occasion d’observer quelque chose de bien plus intéressant : vers neuf heures, Heller se débarrassa poliment d’un diplomate africain qui lui tenait la jambe et prit l’ascenseur pour regagner sa suite. Il sortit au dernier étage et que vis-je au fond du couloir ? La porte de son appartement grande ouverte !

Une jolie brune était à moitié allongée dans l’encadrement et tendait la main vers lui. D’une voix musicale, elle lança :

— Viens vite, mon joli. Tu nous fais attendre !

Une cascade de gloussements s’échappa de la suite.

L’interférence revint – je commençais à être habitué.

Mais j’avais pu observer quelque chose de très intéressant : Heller ne fermait jamais sa porte ! Les filles entraient dans son appartement comme dans un moulin !

Il conviait virtuellement les gens à venir le cambrioler !

Cet après-midi-là, je fis une sieste très agréable durant laquelle je dressai de nombreux plans pour mettre à sac l’appartement d’Heller.

Je dormis plus longtemps que prévu, mais quoi de plus naturel ? Ces derniers jours, je n’avais pas osé me coucher de peur de rater quelque chose d’important. Par bonheur, les choses se déroulaient enfin comme je voulais. Tandis que je me réveillais, je vis qu’Heller descendait du métro à la station de la 116e Rue ; nous étions déjà le lendemain. Je regardai mon écran avec une certaine indulgence. Le sort d’Heller était quasiment scellé.

Il se rendit directement à la salle des inscriptions. L’endroit était bourré d’étudiants qui achevaient de remplir leurs papiers de candidature. A en juger par la cohue, c’était sans doute le dernier jour d’inscription.

Je me calai confortablement dans mon siège, savourant à l’avance la rebuffade qu’Heller allait essuyer. Il ne faisait aucun doute que la dénommée Miss Simmons allait rejeter sa candidature. Ses notes étaient trop mauvaises. Et alors, tous ses plans tomberaient à l’eau.

Je la vis bientôt sur mon écran. Ah, la brave femme ! Elle finit d’inscrire l’étudiant qui se trouvait devant Heller, puis leva la tête avec un sourire terrifiant, le genre de sourire qu’arbore l’araignée femelle avant de se repaître du mâle.

— Tiens, tiens, le jeune Einstein, dit-elle d’une voix glaciale. Asseyez-vous.

Heller s’exécuta et Miss Simmons se mit à farfouiller dans une pile de paperasses.

— Il semblerait, reprit-elle avec toujours le même rictus hideux, qu’on se fiche complètement de savoir qui va faire sauter la planète ces jours-ci.

— Hier, vous m’appeliez Wister, l’interrompit Heller.

— Oui, mais les temps changent à une telle vitesse, pas vrai, Einstein ? Dites-moi, je ne savais pas que vous comptiez Dieu parmi vos relations.

— Est-ce que ma candidature est passée devant le conseil d’orientation ?

— Ça, vous pouvez le dire. Sachez que, normalement, nous refusons de prendre les étudiants d’une autre école dans nos classes de dernière année.

— Si vous le voulez, je peux passer l’examen de rattrap…

— Silence, Einstein. Il semblerait que vous soyez un cas à part. Votre candidature a été acceptée. Et en plus on vous a placé d’office dans notre très respectable École d’Ingénierie et de Sciences Appliquées, alors que vous auriez dû passer un examen d’entrée.

— Je vous suis très reconn…

— Silence, Einstein. Vous n’avez pas tout entendu. D’ordinaire, il faut aussi passer le Test américain de Connaissances Générales et obtenir un tiers de réponses exactes. Mais vous, Einstein, vous en avez été apparemment dispensé..

— Mais c’est formid…

— Oh, mais ce n’est pas tout. Un étudiant qui veut faire l’école d’ingénierie doit également passer le Test d’Aptitudes Scolastiques et obtenir plus de 700 sur 1 000 à l’écrit comme à l’oral. Mais pas vous, Einstein, pas vous. Ce test ne vous est pas demandé.

— C’est merv…

— Attendez, ce n’est pas fini. Il faut 15 sur 20 de moyenne pour être admis chez nous. Eh bien, vos 5 sur 20 ont suffi. N’est-ce pas fabuleux ?

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11

Littéralement : Calomnie Soir (N.d.T.)