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LA LOUVE DE FRANCE

« Louve de France, dont les crocs acharnés

Déchirent les entrailles de ton époux mutilé… »

Thomas Gray

PROLOGUE

…Et les châtiments annoncés, les malédictions lancées du haut de son bûcher par le grand-maître des Templiers, avaient continué de rouler sur la France. Le destin abattait les rois comme des pièces d’échecs.

Après Philippe le Bel foudroyé, après son fils aîné, Louis X, au bout de dix-huit mois assassiné, le second fils, Philippe V, paraissait promis à un long gouvernement. Or, à peine cinq années écoulées, Philippe V mourait à son tour avant d’avoir atteint trente ans.

Arrêtons-nous un instant sur ce règne qui ne se présente comme un répit de la fatalité qu’en regard des drames et des écroulements qui allaient lui faire suite. Règne pâle, semble-t-il à celui qui feuillette l’Histoire d’un geste distrait, sans doute par ce qu’il ne retire pas de la page sa main teinte de sang. Et pourtant… Voyons de quoi sont faits les jours d’un grand roi quand le sort lui est contraire.

Car Philippe V le Long pouvait compter au nombre des grands rois. Par la force et par la ruse, par la justice et par le crime, il avait, jeune homme encore, saisi la couronne mise aux enchères des ambitions. Un conclave emprisonné, un palais royal enlevé d’assaut, une loi successorale inventée, une révolte provinciale brisée par une campagne de dix jours, un grand seigneur jeté en cachot, un enfant royal tué au berceau – du moins à ce que chacun croyait – avaient marqué les rapides étapes de sa course au trône.

Le matin de janvier 1317 où, toutes cloches sonnant dans le ciel, il était sorti de la cathédrale de Reims, le deuxième fils du Roi de fer possédait d’évidentes raisons de se penser triomphant, et libre de reprendre la grande politique qu’il avait admirée chez son père. Sa turbulente famille s’était, par obligation, inclinée ; les barons, matés, se résignaient à son pouvoir ; le Parlement subissait son ascendant et la bourgeoisie l’acclamait, tout à l’enthousiasme d’avoir retrouvé un prince fort. Son épouse était lavée des souillures de la tour de Nesle ; sa descendance semblait assurée par le fils qui venait de lui naître ; le sacre enfin l’avait revêtu d’une intangible majesté. Rien ne manquait à Philippe V pour jouir du relatif bonheur des rois, et pas même la sagesse de vouloir la paix et d’en connaître le prix.

Trois semaines plus tard, son fils mourait. C’était son seul enfant mâle, et la reine Jeanne, désormais frappée de stérilité, ne lui en donnerait plus d’autres.

Au début de l’été, une famine ravageait le pays, jonchant les villes de cadavres.

Puis, bientôt, un vent de démence souffla sur toute la France.

Quel élan aveugle et vaguement mystique, quels rêves élémentaires de sainteté et d’aventure, quel excès de misère, quelle fureur d’anéantissement poussèrent soudain garçons et filles des campagnes, gardiens de moutons, de bœufs et de porcs, petits artisans, petites fileuses, presque tous entre quinze et vingt ans, à quitter brusquement leurs familles, leurs villages, pour se former en bandes errantes, pieds nus, sans argent ni vivres ? Une incertaine idée de croisade servait de prétexte à cet exode.

La folie, en vérité, avait pris naissance dans les débris du Temple. Nombreux étaient les anciens Templiers que les prisons, les procès, les tortures, les reniements arrachés sous le fer rouge et le spectacle de leurs frères livrés aux flammes avaient rendus à demi fous. Le désir de vengeance, la nostalgie de leur puissance perdue et la possession de quelques recettes de magie apprises de l’Orient en avaient fait des fanatiques, d’autant plus redoutables qu’ils se cachaient sous l’humble robe du clerc ou le sarrau du tâcheron. Reformés en société clandestine, ils obéissaient aux ordres, mystérieusement transmis, du grand-maître secret qui avait remplacé le grand-maître brûlé.

Ce furent ces hommes-là qui, un hiver, se muèrent soudainement en prêcheurs de village et, pareils au joueur de flûte des légendes du Rhin, entraînèrent sur leurs pas la jeunesse de France. Vers la Terre sainte, disaient-ils. Mais leur volonté véritable était la perte du royaume et la ruine de la papauté.

Et le pape et le roi demeuraient également impuissants devant ces hordes d’illuminés qui parcouraient les routes, devant ces fleuves humains qui grossissaient à chaque carrefour, comme si la terre de Flandre, de Normandie, de Bretagne, de Poitou avait été ensorcelée.

Dix mille, vingt mille, cent mille… les « pastoureaux » marchaient vers de mystérieux rendez-vous. Prêtres interdits, moines apostats, brigands, voleurs, mendiants et putains se joignaient à leurs troupes. Une croix était portée en tête de ces cortèges où filles et garçons s’abandonnaient à la pire licence, aux pires débordements. Cent mille marcheurs en guenilles qui entrent dans une ville pour y demander l’aumône ont vite fait de la mettre au pillage. Et le crime, qui n’est d’abord que l’accessoire du vol, devient bientôt la satisfaction d’un vice.

Les pastoureaux ravagèrent la France pendant toute une année, avec une certaine méthode dans leur désordre, n’épargnant ni les églises, ni les monastères. Paris affolé vit cette armée de pillards envahir ses rues, et le roi Philippe V, d’une fenêtre de son Palais, leur adresser des paroles d’apaisement. Ils exigeaient du roi qu’il se mît à leur tête. Ils prirent d’assaut le Châtelet, assommèrent le prévôt, pillèrent l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Puis un nouvel ordre, aussi mystérieux que celui qui les avait assemblés, les lança sur les chemins du sud. Les Parisiens tremblaient encore que les pastoureaux déjà inondaient Orléans. La Terre sainte était loin ; ce furent Bourges, Limoges, Saintes, le Périgord et le Bordelais, la Gascogne et l’Agenais qui eurent à subir leur fureur.

Le pape Jean XXII, inquiet de voir le flot se rapprocher d’Avignon, menaça d’excommunication ces faux croisés. Ils avaient besoin de victimes ; ils trouvèrent les Juifs. Les populations urbaines, dès lors, applaudissant aux massacres, fraternisèrent avec les pastoureaux. Ghettos de Lectoure, d’Auvillar, de Castelsarrasin, d’Albi, d’Auch, de Toulouse ; ici cent quinze cadavres, ailleurs cent cinquante-deux… Pas une cité du Languedoc qui n’ait eu droit à sa boucherie expiatoire. Les Juifs de Verdun-sur-Garonne se servirent de leurs propres enfants comme projectiles, puis s’entr’égorgèrent pour ne pas tomber aux mains des fous.

Alors le pape à ses évêques, le roi à ses sénéchaux donnèrent ordre de protéger les Juifs dont les commerces leur étaient nécessaires. Le comte de Foix, se portant au secours du sénéchal de Carcassonne, dut livrer vraiment une bataille rangée où les pastoureaux, repoussés dans les marécages d’Aigues-Mortes, moururent par milliers, assommés, percés, enlisés, noyés. La terre de France buvait son propre sang, engloutissait sa propre jeunesse. Clergé et officiers royaux s’unirent afin de pourchasser les rescapés. On leur ferma les portes des villes, on leur refusa vivres et logement ; on les traqua dans les passes des Cévennes ; on pendit tous ceux qu’on captura, par grappes de vingt, de trente, aux branches des arbres. Des bandes errèrent encore pendant près de deux ans, et il alla s’en perdre jusqu’en Italie.

La France, le corps de la France était malade. À peine apaisée la fièvre des pastoureaux, apparut celle des lépreux.