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Ce qui n’empêche pas Ed Porter de bosser ; c’est un des meilleurs producteurs de Passionet, il est en poste à Honolulu pour couvrir le Pacifique, et bien qu’il soit désormais coupé du reste du monde, il a largement de quoi s’occuper à Oahu. S’il a refusé d’être évacué, c’est parce qu’il se doutait que le lieu où il se trouvait, à savoir les hauteurs de Dowsett Highlands, représentait un abri sûr.

Pour l’instant, il ne dispose que d’une équipe réduite à deux personnes, ce qui en temps ordinaire ne lui permettrait de composer qu’un documentaire des plus minces. Mais Candy et Bill n’ont rien d’ordinaire, et Ed se dit une fois de plus que Doug Llewellyn est un homme rusé.

Ce qu’il n’admet qu’à contrecœur, car son travail sur Lune de miel de rêve est carrément chiant.

Bill et Candy n’ont pas été altérés ; les seins et les fesses de Candy doivent tout à la nature, les muscles de Bill n’ont pas été gonflés, et ni l’un ni l’autre n’ont été formés à maintenir une personnalité hors transmission.

À l’origine, c’était une promo : si vous acceptez qu’on vous installe une fiche trois mois avant le mariage, on vous paie une lune de miel de luxe pendant un an. Certes, le concours était un peu truqué, dans la mesure où l’on n’acceptait que des candidats du style Bill et Candy, de jeunes Américains aisés peu soucieux des modes et plutôt partisans des valeurs traditionnelles.

La coiffure de Candy a cinq ans de retard sur les canons du moment, son maquillage en a une bonne dizaine, et sa conversation se limite en grande partie au coût de la vie et aux menus des restaurants. Bill s’habille comme un directeur adjoint chargé du traitement des données pour une agence bancaire – ce qui est d’ailleurs sa profession – et ne cesse de se plaindre de la nourriture – s’il le pouvait, il ne mangerait que des steaks, des pizzas et des tacos car il déteste la « cuisine étrangère ». Il semble toujours déçu de constater à quel point le reste de la planète diffère de Sylvania, Ohio.

Ed Porter les considère comme les êtres humains les plus chiants qu’il ait jamais enregistrés, mais Lune de miel de rêve bat tous les records d’audience, et comme ce qui se prépare va être repris par les infos, le succès du show ne pourra qu’en bénéficier.

Pour l’instant, Bill et Candy se trouvent dans le Royal Hawaiian Hotel, où il ne reste plus que deux ou trois membres du personnel désignés volontaires pour fermer boutique avant de fuir. Bien qu’il soit bâti sur la plage de Waikiki, le Royal Hawaiian a survécu à pas mal de catastrophes, ce qui fait que nos deux tourtereaux sont sans doute en sécurité… et dans le cas contraire… Porter chasse cette idée de son esprit. Évidemment qu’ils ne risquent rien.

Mais dans le cas contraire, Passionet va produire la bande la plus populaire de la décennie.

Bill et Candy contemplent la plage depuis leur immense baie vitrée. Ed leur a suggéré de s’habiller en prévision d’une fuite précipitée, mais bien entendu ni l’un ni l’autre n’a pensé à emporter une tenue de randonneur, et comme il a convaincu Bill qu’ils ne risquaient rien, Candy porte le genre de nuisette transparente et bon marché qui est de rigueur[8] pour les jeunes mariées depuis les années 70. Elle a posé près de la porte un jean, des baskets, une petite culotte et un tee-shirt beaucoup trop léger, de façon à les enfiler si jamais l’hôtel menace de s’effondrer.

Bill a posé ses fringues à côté de celles de sa femme. Pour l’instant, il n’est vêtu que d’un slip de bain, et Ed se surprend à glousser. Non seulement Candy pense qu’elle aura le temps de se changer en cas d’urgence, mais Bill pense qu’il aura tout le loisir de mettre un slip propre.

Porter active le signal de réception…

… Bill est plus inquiet qu’il ne le montre, et même si tous les représentants de Passionet ont été sympa avec eux ces dernières semaines, il est bien obligé d’admettre qu’aucun n’est à ses yeux ce qu’il est convenu d’appeler un ami. (Porter décide de censurer ces réflexions mais de conserver l’anxiété de leur auteur.) Bill se demande comment diable il a fait pour en arriver là.

Mais de toute façon, il serait sûrement venu à Hawaii – ça fait partie de la tradition familiale : une lune de miel hawaiienne, des études à l’U de Toledo, une carte de membre au Country Club de Sylvania… un peu comme ces gens qui vont à l’église presbytérienne ou méthodiste, qui votent républicain ou qui ne manquent jamais une réunion d’anciens élèves.

Bill a quelque difficulté à formuler ses réflexions. Il serait quand même venu à Hawaii, mais s’il n’y avait pas eu Passionet… eh bien, peut-être n’auraient-ils passé qu’une ou deux nuits au Royal Hawaiian. Voire aucune. En fait, il se demande si les additions ne sont pas gonflées, il trouve la cuisine plutôt fade, le matelas plutôt dur, l’intérieur de l’hôtel ressemble à un musée et sa façade évoque un château fort en béton rose aux allures de devanture de magasin de jouets. Il se serait parfaitement contenté d’un hôtel plus moderne et à peine plus éloigné de la plage.

Candy tremble, et ce n’est pas de froid.

Pourquoi s’est-il laissé convaincre de rester ici ? Porter, ce type qui semble toujours ricaner quand il n’y a rien de drôle, est parti se planquer dès que possible, et le voilà ici, tout seul avec sa jeune épouse…

Mon épouse, se dit Bill, et il attire Candy contre lui. Voilà l’explication. Il ne pouvait pas se permettre de paraître terrifié devant elle. Elle comptait sur lui pour se montrer courageux. S’il s’était trouvé seul avec Porter, il l’aurait sûrement persuadé de les laisser partir dans la montagne, mais comme Candy était là… et merde, inutile de pleurer sur le lait renversé. Il l’étreint farouchement et s’efforce d’oublier que sa présence le rassure.

Porter s’affaire à remodeler la transmission ; ce brave Bill éprouve tout un tas d’émotions fabuleuses, en particulier une terreur pure à peine maîtrisée et un désir de se réfugier sous les jupes de sa femme qui a de savoureux relents œdipiens, mais il ne cesse de ressasser leur situation, et le nom de Passionet doit être excisé de ses pensées – les branchés n’aiment pas qu’on leur rappelle que les stars ont une fiche dans la nuque, ni qu’un technicien sert de relais entre eux et leur expérience.

Passons à Candy. Oh ! formidable. Elle est morte de trouille et commence à se demander si Bill n’est pas un crétin fini, mais elle se sent aussi dans la peau d’une petite fille quémandant la protection de son papa.

Elle contemple les grosses vagues – rien à voir avec un raz de marée, celui-ci ravage la côte opposée de l’île, mais les rouleaux nés de la tempête battent néanmoins de nouveaux records – qui montent de l’océan enténébré et festonné d’écume blanche. Elle retient son souffle lorsque l’une d’elles déverse son chargement d’écume sur Kalakua Avenue et il lui semble percevoir sous l’épaisse moquette les vibrations de la charpente du bâtiment.

Elle se blottit contre Bill et s’efforce d’avoir des pensées positives ; c’est un don qu’elle a toujours eu. Ils sont en train de vivre une grande aventure, après tout, et peut-être qu’une des clauses de leur contrat leur garantit un bonus en cas de circonstances exceptionnelles comme celles-ci. Ce sera une histoire fabuleuse qu’ils raconteront plus tard à leurs enfants. Quand viendra l’aube, tout sera fini, et lorsqu’ils se réveilleront, les employés de l’hôtel auront regagné leurs postes et Bill aura droit à un petit déjeuner copieux.

Ricanement de Porter. Bill a bon appétit, d’accord, et il n’est pas précisément mince, mais Candy n’a rien à lui envier ; son joli petit cul commence à s’élargir et, si ses seins sont encore fermes, ça ne va sûrement pas durer : dans cinq ou six ans, elle sera devenu une laitière à l’image de sa mère et de ses sœurs. Ce ricanement lui fait du bien – il lui remonte le moral et efface l’angoisse que lui a transmise Candy. Le problème avec ce type de boulot, en particulier quand on a affaire à des amateurs, c’est que même le technicien le plus blasé finit par avoir de la sympathie pour ses sujets. Et Porter déteste ça.

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En français dans le texte. (N.d.T.)