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- Dans ce cas...

Lepitre avait répondu du bout des lèvres, pas convaincu le moins du monde, et ce détail n'avait pas échappé au baron. Il n'en fit pas moins bonne figure à son invité tout en pensant qu'il fallait soit le surveiller, soit l'écarter du complot. Cette dernière solution, radicale, ne le satisfaisait pas : commissaire au Temple et à la tête du service des passeports officiels - on pouvait toujours en fabriquer et Batz connaissait la manière, mais les fugitifs ne seraient jamais mieux protégés que sous l'égide procurée par leurs ennemis -, Lepitre était difficile sinon impossible à remplacer... On verrait donc à le surveiller mais à qui en confier le soin ? L'idéal serait le garde national Pitou à qui son uniforme permettait d'aller partout. Seulement, où se trouvait Pitou et quand rentrerait-il? Toulan et Jarjayes devaient souhaiter enlever les précieux prisonniers le plus tôt possible et Batz les approuvait... Le mieux serait peut-être de rassurer Lepitre ?

L'instant semblait favorable. Réconforté par le bon repas, les vins chaleureux et le sourire de Marie, le professeur, enclin à s'attendrir sur lui-même, confiait à son auditrice qu'il avait composé, en compagnie de Mme Cléry, une romance, " La piété filiale ", inspirée par la mort du Roi et dédiée au jeune Louis XVII, romance qu'il avait présentée à la Reine. Et même, tirant un papier de sa poche, il entreprit d'en donner lecture :

" Eh quoi tu pleures, ô ma mère ? Dans tes regards fixés sur moi Se peignent l'amour et l'effroi. J'y vois ton âme tout entière... "

A mesure que les vers se déroulaient, des larmes emplissaient ses yeux. Il acheva, en reniflant furieusement, son texte dont la fin était consacrée à Madame Elisabeth :

" Ah, souviens-toi des derniers voux Qu'en mourant exprima ton frère ; Reste toujours près de ma mère Et ses enfants en auront deux. "

Pour lui donner le temps de se remettre quand il eut fini, aidé d'un vaste mouchoir pour étancher son émotion, Marie applaudit avec enthousiasme, intimant d'un oil sévère à Jean d'en faire autant.

- C'est vraiment très beau ! s'écria-t-elle. Quelle âme dans ce poème et comme vous le dites bien ! La Reine a dû sentir une vraie consolation à l'entendre...

- Je le crois car j'en ai reçu le plus beau des remerciements. Lorsque je suis revenu au Temple huit jours plus tard, on me fit entrer dans la chambre de Madame Elisabeth et j'ai eu la joie inexprimable d'entendre ma romance chantée par le jeune roi accompagné au clavecin - un vieux clavecin trouvé par moi dans le grenier du Temple et que j'ai fait accorder! - par la petite Madame Royale... Ah, quel instant! Sa Majesté ne retenait pas ses larmes et, d'ailleurs, nous pleurions tous...

Batz, qui trouvait l'anecdote un peu forte, faillit demander si le ménage Tison pleurait aussi et comment il avait apprécié un instant si émouvant. Il se retint : il fallait utiliser au mieux l'émotion où baignait Lepitre, portée à son comble par les louanges de Marie. Le professeur de belles-lettres goûtait là un instant d'intense admiration pour lui-même...

- Cher ami, reprocha-t-il doucement, il me semble que vous avez pris de bien grands risques en cette occasion que j'ignorais. Étant donné les projets que vous m'avez confiés, vous avez peut-être fait preuve d'une noble imprudence et il vous faut maintenant jouer plus serré... vous tenir un peu plus en retrait, ouvrer dans une ombre plus épaisse. En vérité, il serait tragique que votre dévouement vous mette trop en danger...

- Vous voulez que je me retire ? suggéra Lepitre, une note d'espérance dans la voix.

- Non, je vous crois indispensable. Mais je vais vous faire une proposition et je vous supplie de n'y voir aucune offense, aucune atteinte à votre désintéressement. Je tiens absolument à vous remettre ces jours prochains une... certaine somme... en or, afin qu'au jour même où nous réaliserons notre plan, vous puissiez quitter le pays avec Mme Lepitre et vivre hors des frontières de la façon qui vous conviendra...

- M'exiler? Mais... et mon école?

- Je crains que, tôt ou tard, vous ne soyez obligé d'y renoncer. Alors autant prendre les devants. Vous n'aurez qu'à en ouvrir une autre, à Londres par exemple pour les nombreux enfants émigrés, puis, quand tout sera fini - car tout finira un jour ! -, revenir rue de l'Observatoire... à moins que le nouveau roi, reconnaissant à juste titre, ne vous propose la direction d'un collège royal. Ou mieux encore, une chaire au collège de France ?

A cette glorieuse évocation, les étoiles se multiplièrent dans les yeux un peu ternes de Lepitre. Il n'avait jamais été séduisant : la taille courte, le ventre rondelet, en outre affligé d'une légère claudication, le brave garçon n'avait rien d'un Apollon, mais devant les perspectives ouvertes par Batz, il devint presque beau. Son hôte glissa le dernier argument :

- Naturellement, vous partirez en même temps que la famille royale. J'y veillerai personnellement...

Les étoiles tenaient toujours bon quand le professeur de belles-lettres prit congé.

- Eh bien, mon ami, soupira Marie quand il eut disparu, vous en avez fait un autre homme.

- C'est ce que j'espérais. Heureux que vous l'ayez remarqué.

- Il était triste à mourir en arrivant. Mais vous êtes vraiment en train de comploter avec lui ? Ce n'est guère rassurant.

- Lorsqu'il est entré, tout à l'heure, j'ignorais tout de ce complot, mais je le trouve intéressant...

- Et c'est lui qui en est l'âme ? Batz se mit à rire :

- Dieu du ciel, non! Ce malheureux est tiraillé entre son désir de se dévouer au service du Roi et sa crainte des dangers que cela lui fait courir. Tant que les plans restent sur le papier, il se sent la force d'un lion, mais dès qu'ils prennent consistance, il devient peureux comme un lièvre. Cela dit, mon ange, je vais à Paris... en passant par le couvent.

Comme si le froid extérieur venait d'entrer dans la maison, Marie resserra autour de ses épaules le châle en laine fine et poil de chèvre du Tibet, d'un beau rouge profond, que Jean lui avait rapporté de Londres.

- Traduction : je ne vous verrai pas ce soir... ni peut-être de plusieurs jours ?

- Pas ce soir, en effet. Le chevalier de Jarjayes que je veux rencontrer habite rue Helvétius [vii] comme notre ami Roussel. Je dormirai chez lui. Embrassez-moi tant que j'ai encore quelque chance de vous plaire. Ce ne sera plus le cas d'ici une heure...

Une heure plus tard, en effet, dans la " loge de théâtre " qu'il avait aménagée dans la sacristie du couvent déserté de la Madeleine de Traisnel, rue de Charonne, Batz procédait à l'un de ces changements de personnalité dont il avait le secret. Dédaignant pour ce soir le ronchonnant citoyen Agricol ou le silencieux porteur d'eau de la rue des Deux-Ponts, il opta pour le citoyen Hans Mùller, jeune Alsacien candide mais fervent républicain, venu de son Colmar natal pour se placer à Paris afin d'y voir de plus près les grandes choses qui s'y déroulaient et les grands acteurs de ces faits admirables. Ce résultat était obtenu au moyen d'une perruque blonde et frisée, d'énormes lunettes qui ressemblaient à des tessons de bouteilles, de boules de latex placées dans les joues pour arrondir le visage et de vêtements étriqués mais chauds - fils du Sud-Ouest, Batz était frileux ! -, pouvant convenir aussi bien à un domestique de bourgeois modestes qu'à un petit instituteur. Un furieux accent tudesque déguisait entièrement sa voix. En effet, outre sa connaissance de l'allemand, de l'anglais et de l'italien, un de ses talents consistait à emprunter de façon tout à fait naturelle tel accent qui lui plaisait. Pour ce costume, la neige justifiait les bottes courtes, le gros manteau porté sur une carmagnole bien-pensante et le tricorne usagé, à l'ancienne mode, enfoncé jusqu'aux sourcils, et même la grosse canne, en bois noueux, qui pouvait servir de gourdin et renfermait aussi un long et solide poignard.

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vii

Actuelle rue Sainte-Anne.