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Aussitôt que l'on parlait affaire, Lullier se transformait, retrouvait tout naturellement, derrière le fonctionnaire pointilleux, l'agent d'affaires habile et aimable. C'était en effet avec un talent extrême et sans oublier son profit personnel qu'il gérait dans la discrétion les biens de certains émigrés. Aussi fut-ce avec beaucoup de naturel qu'il conclut son discours :

- Mais vous parliez à l'instant du futur? Auriez-vous quelques idées... intéressantes ? ajouta-t-il en baissant la voix de plusieurs tons.

- Oui, répondit Batz jouant le même jeu. J'ai réalisé récemment certains biens pour le placement desquels j'aurais besoin de conseil. D'autre part, je crois savoir que des denrées comme le savon et la chandelle vont bientôt manquer et...

- Chut ! fit Lullier en mettant son doigt sur sa bouche. Il vaut mieux éviter ici ce genre de sujets.

- Bah! je vous prends où je vous trouve, mon cher ami, et c'est vous qui dirigez le débat.

- Je ne demande pas mieux, mais ailleurs. Pourquoi ne viendriez-vous pas un soir prochain, chez moi ? Nous y serions parfaitement tranquilles : je n'ai toujours ni femme ni enfants ! Et je ne sors jamais.

- Avec joie, mon cher Lullier ! C'est donc dit : je viendrai rue Vendôme... ou n'est-ce pas rue de la Grande-Truanderie, comme on me l'a assuré ?

Lullier ne put s'empêcher de rire :

- Cette dernière adresse ne pouvait convenir à un homme occupant mes fonctions, dit-il en désignant son chapeau. C'est désormais au n° 15, rue

Où les choses se compliquent

Louis-le-Grand. Sachez que vous y serez toujours reçu... en toute sécurité et quelles que soient les circonstances, ajouta-t-il avec un regard qui fit passer un frisson de joie le long de l'échiné du baron.

- Je n'en ai jamais douté, dit-il doucement. Mais, alors, cet ordre d'arrestation ?

- Même s'il porte ma signature je n'y suis pour rien, et je vais essayer de savoir qui est derrière tout ça !

Les deux hommes se serrèrent la main, comme pour signer un pacte, puis se séparèrent. Batz quitta l'Hôtel de Ville en fredonnant un petit air. Non seulement il venait de parer à un grave danger, mais il s'était acquis une retraite dans le camp même des enragés qui faisaient à Paris la pluie et le beau temps. Aussi était-il d'excellente humeur en regagnant le cher ermitage de Charonne. Il pensa même que la journée était vraiment heureuse quand Biret-Tissot lui apprit qu'Ange Pitou venait d'arriver et qu'il était avec Marie dans le salon ovale.

- Miss Adams n'est pas avec lui?... Elle a dû monter dans sa chambre...

- Non, monsieur le baron. Il est seul.

- Seul?

La joie de l'instant précédent s'effaça avec une soudaineté qui lui fit peur, mais il ne s'attarda pas à cette impression tellement inhabituelle. Si Laura n'était pas revenue avec Pitou, il fallait savoir pourquoi.

En pénétrant dans la grande pièce tiède et accueillante, il vit Pitou assis près de la cheminée avec Marie. Celle-ci tenait les mains du jeune homme avec, sur son charmant visage, le reflet du chagrin inscrit en toutes lettres sur celui du journaliste. Batz se sentit pâlir :

- Où est-elle ? demanda-t-il sans s'encombrer de périphrases. Elle n'est pas... morte, au moins?

- Non, dit Marie. Seulement, personne ne peut savoir où Laura se trouve à cette heure-ci. Mais Pitou vous en dira davantage...

Celui-ci tendit à son chef le dernier billet de Laura en se contentant de préciser :

- En arrivant à Cancale, j'ai trouvé porte close. Nanon Guénec, la voisine, m'a donné ça...

- Sang du Christ! gronda Batz lorsqu'il eut achevé sa brève lecture. J'aurais dû me douter qu'elle mijotait quelque chose dans ce goût lorsque je ne l'ai pas vue à Jersey ! Avez-vous cherché à la joindre ?

- Elle ne le voulait pas, fit Pitou avec un haussement d'épaules accablé. J'avoue lui avoir obéi sans beaucoup de peine : je me sentais tellement las, tellement découragé ! Je m'en veux aujourd'hui : la voilà dans la nature sous la seule protection d'un manchot...

- Non. Vous avez bien fait! Votre temps et la cause que nous défendons sont trop précieux pour les dépenser en recherches d'une femme que je finirai par croire complètement folle !

- Ne soyez pas trop dur, Jean, plaida Marie. Imaginez un peu ce qu'elle a dû ressentir en apprenant que sa propre mère s'est laissé séduire par Pontallec au point de prendre sa place encore chaude dans le lit de celui-ci ?

- Vous avez de ces images ! grommela Batz. J'admets que ce doit être horrible, mais je la crois capable des pires sottises dès l'instant où cet homme apparaît à son horizon. A Hans, j'étais persuadé qu'elle l'aimait encore, et cela confirme mon jugement [viii] !

- Il n'est pas facile de juger une femme comme elle, dit Marie, et je ne crois pas que l'amour entre pour quelque chose dans la décision qu'elle a prise. Je pencherais plutôt pour une envie de vengeance... ou peut-être de protéger sa mère... de lui ouvrir les yeux ?

- Elles n'ont jamais été proches. Si la mère est amoureuse, elle n'aura qu'une envie : se débarrasser de sa fille. Ou alors, elle chassera peut-être Pontallec mais Laura redeviendra Anne-Laure... et la victime désignée de ce misérable.

- Non, assura Marie. Moi je lui accorde toute ma confiance. Elle dit, d'ailleurs, qu'elle reviendra. Je pense qu'il nous faut à présent attendre, et prier Dieu ! L'homme qui l'accompagne est-il sûr, Pitou ?

- Joël Jaouen? Très sûr, bien qu'il ait été le compagnon d'enfance de Josse de Pontallec et son factotum. Je le connais et je sais quel amour sans espoir il porte à notre amie. Il se fera tuer pour la défendre, mais ce qui était une force de la nature est amputé d'un bras. On est beaucoup plus facile à éliminer dans ces conditions. Si Pontallec met la main sur lui, il ne lui fera pas de quartier car il a la rancune tenace. Et une fois Jaouen mort... Laura ne pèsera pas lourd !

- Oh, je m'en doute! soupira Batz. Pourtant, dans les circonstances actuelles, je ne peux envoyer personne à Saint-Malo. Nous avons beaucoup à faire ici. Où est Devaux ?

- Dans votre cabinet de travail. Il y a des messages qu'il doit décoder.

- Venez, Pitou, nous allons le rejoindre et je vous raconterai ce que m'a appris le chevalier de Jarjayes...

Le moins que l'on puisse dire est que le plan d'évasion, dans l'état où il se trouvait ce jour-là, ne souleva pas l'enthousiasme de Michel Devaux, le fidèle secrétaire de Batz, ni celui de Pitou. Si les projets de Toulan et du chevalier leur parurent généreux, intelligents et même habiles, l'annonce des hésitations angoissées de Lepitre fit le plus mauvais effet :

- Un homme aussi peu sûr ne peut que tout faire rater, déclara Devaux. Pour qu'un tel plan réussisse, il n'y faut pas la moindre faille. Or j'en vois une énorme. Lepitre est un brave homme, débordant de bonnes intentions, mais ce n'est pas un homme brave, et fonder tant d'espoirs sur un sursaut de courage est insensé. On ne devrait pas se mêler de ça, baron !

Il y avait un reproche dans la voix du jeune homme, et Batz y fut d'autant plus sensible que ces remarques répondaient à ses pensées intimes.

- Je vais me borner à assister à l'une de ces fameuses réunions, à leur donner l'argent dont ils ont besoin et à préparer la sortie de France des prisonniers... mais à ma façon. Pas question de les faire partir tous ensemble et par le même chemin !

- Sans doute, mais il se peut que nous n'ayons pas le temps de mettre cela en place. Vous rentrez tout juste de Londres et peut-être ne vous a-t-on pas dit encore qu'ici les choses changent vite. Ce que je crains, c'est que la surveillance de la Reine soit renforcée. Nous avons là un billet venu d'Allemagne : sitôt connue la mort du Roi, son frère, Monsieur, a donné tous les signes d'une grande douleur, pris le deuil, mais s'est d'abord déclaré régent de France, avec la bénédiction des princes du Rhin mais pas celle de l'empereur d'Autriche : celui-ci réclame la régence pour la reine Marie-Antoinette, sa sour, et la réclame très haut. Comme ses armées sont aux frontières, le peuple de Paris le prend très au sérieux et les têtes se montent contre " l'Autrichienne ". Nos vaillants conjurés vous ont-ils dit que, chaque jour, des énergumènes vont hurler à la mort sous les fenêtres de sa prison?

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viii

Voir tome I.