Выбрать главу

Sachant que cet homme l'aimait et lui était dévoué, Laura ne pouvait s'empêcher d'éprouver de la honte à la pensée de ce qu'il aurait subi, mais elle savait aussi qu'attacher son sort à celui de Madame Royale eût exigé ce sacrifice, léger en comparaison du bonheur de veiller sur " elle " et de la suivre dans son exil. A présent, le rêve s'était évanoui, ce rêve assez séduisant pour la faire renoncer à tout, même à sa vengeance... même à son amour pour Jean de Batz sur lequel elle n'essayait plus de se leurrer, et elle avait l'impression d'être au centre d'un grand vide...

Elle n'avait reçu aucune nouvelle, vu venir personne, pas même son ami Pitou, pas même Julie -les Talma se faisaient tout petits depuis la fuite des Girondins, ne voyant guère que David qui étendait sur eux un bras sarcastique mais protecteur. Pas même Marie Grandmaison qui venait parfois la chercher pour courir les boutiques ! Elles parlaient de tout et de rien, allaient manger une glace ou boire un chocolat, puis Marie, toujours étroitement gardée par Biret-Tissot, repartait pour sa maison de Charonne qui faisait à Laura l'effet d'un paradis perdu. Y vivre était exaltant, passionnant, même quand plusieurs jours s'écoulaient sans que retentisse la voix chaude et joyeuse qui en était l'âme et dont l'écho faisait battre plus vite le cour de Laura. Et elle s'en voulait, à présent, d'avoir choisi cette solitude, cette demeure où elle espérait secrètement que Jean viendrait parfois chercher refuge et qui ne l'avait vu qu'une seule fois.

Ce matin-là, elle descendit dans son petit jardin où Jaouen s'occupait à tailler les bordures de buis. Elle sentait qu'il l'évitait depuis son aventure et elle souhaitait alléger l'atmosphère. Elle resta un moment à le regarder, admirant l'adresse du manchot : le crochet de fer maintenait les branchettes que la faucille tranchait net. Comme il paraissait ne pas s'apercevoir de sa présence, elle soupira :

- Si nous repartions pour la Bretagne, Jaouen ? J'ai envie de rentrer chez moi.

- Vous n'y êtes plus chez vous, remarqua-t-il en évitant de la regarder, sachant bien qu'elle portait, ce matin, la robe de jaconas blanc qu'il aimait parce qu'elle l'habillait de clarté et dégageait avec tant de grâce la naissance des épaules et le long cou flexible sur lequel glissait une boucle de cheveux cendrés.

- A Komer, je suis toujours chez moi.

- Peut-être... mais qu'y feriez-vous? Prier, pleurer dans la chapelle, regarder les nuages courir au-dessus de la forêt?

Elle recueillit un brin de buis qui allait tomber et s'en caressa la joue :

- Ce ne serait peut-être pas si mal ! J'ai souvent eu l'impression que c'était ma vraie place. Mais je songeais plutôt à Saint-Malo. C'est là qu'il faut aller si je veux atteindre Pontallec. Il se croit l'unique héritier de ma mère et tôt ou tard il y reviendra. Il n'est pas homme à laisser une fortune lui échapper.

- Ça, je le sais depuis plus longtemps que vous, mais ce n'est plus rien qu'un émigré. La municipalité a dû mettre le grappin sur la maison d'armement... et le reste. Que pourrait-il venir chercher sinon des ennuis ? Tout comme vous, d'ailleurs, si vous vous y montrez...

Soudain, il abandonna son travail et se tourna vers elle :

- Que se passe-t-il ? Vous en avez déjà assez de la vie parisienne et de vos amis ?

Dieu qu'elle était jolie ce matin ! Le soleil caressait ses cheveux au reflet argenté où Jaouen rêvait d'enfouir un jour son visage. Des rubans de satin bleu retenaient négligemment une masse soyeuse qui à chaque instant semblait prête à s'écrouler.

Laura détourna les yeux de ce regard qui la dévorait :

- Il se peut que je m'ennuie parce que je me sens inutile...

- Croyez-vous que je ne sache pas à qui vous voudriez tant être utile ? A ce Jean de Batz qui est venu l'autre nuit mais que l'on n'a pas revu? Qu'est-il au juste pour vous ?

Il allait trop loin. Laura, blessée peut-être parce que Jaouen avait frappé trop juste, redevint instantanément la grande dame qu'elle ne voulait plus être :

- Vous vous oubliez, Jaouen! Je ne vous ai jamais donné le droit de juger mes amis et encore moins mes sentiments pour eux. C'est à vous que la vie de Paris ne vaut rien, vous devriez rentrer chez vous!

La colère est contagieuse. Laura vit monter celle de Joël et crut même un instant qu'il allait la frapper, mais sous le regard impérieux de la jeune femme il se calma :

- Non. Je resterai. Vous avez besoin de moi.

- Je n'en suis plus certaine. Parlons franc, Jaouen, vous m'aviez jadis avoué nourrir des idées que je ne partage pas. Pour ces idées vous avez versé votre sang, ce qui me les rend infiniment respectables, mais ne touchez pas aux miennes !

- Comment pouvez-vous y demeurer attachée? Le Roi est mort !

- Le Roi ne meurt jamais : c'est la loi des dynasties. Louis XVI est mort mais Louis XVII vit. C'est un enfant et il a besoin que sa mère vive.

- Vous la haïssiez pourtant !

- Ne m'avez-vous pas expliqué vous-même que j'avais tort? Finissons-en, Jaouen, et prenons un parti ! Si vous vous sentez incapable de me servir sans intervenir dans mes actions, sans faire tous vos efforts pour éloigner mes amis, sans tenter de leur nuire - me mettant ainsi en danger -, je préfère que vous repartiez pour la Bretagne. Je n'ai pas besoin de quelqu'un en qui je ne peux avoir confiance...

Il devint tout à coup semblable à un enfant malheureux :

- Vous n'avez plus confiance en moi?

- Je n'ai pas dit cela et il dépend de vous qu'elle ne me quitte plus. Je veux votre parole !

- Que je ne tenterai rien contre vos amis quels qu'ils soient? Vous l'avez mais...

- Pas de mais, Jaouen!

- Si. Un seul ! S'ils faisaient quoi que ce soit dont vous pourriez avoir à souffrir, ils me trouveraient devant eux. C'est à vous seule que je me suis voué ! A personne d'autre ! Il ne faut pas demander à un chien de garde de faire de la politique. Il n'est ni royaliste ni républicain et ne connaît que son maître. Si celui-ci est attaqué, il mord. Je suis exactement comme lui... Vous comprenez?

Des paupières elle fit signe que oui, puis sourit et posa sa main sur le bras valide :

- Merci, Jaouen! De cela je n'ai jamais douté... mais faites un peu meilleure mine à votre ancien ami Pitou ! Vous le traitez fort mal et il ne le mérite pas.

- Ça, c'est autre chose. Quand je l'ai connu, il était ardent à la défense des Droits de l'homme et de la liberté...

- Il l'est toujours. Ce sont les hommes qui ont changé depuis ce temps et Pitou n'admettra jamais que l'on tue sans discernement, que l'on tue dans les prisons, qu'un tribunal fanatique et borné envoie n'importe qui à l'échafaud, que l'on pille et que l'on vole. Et puis il est arrivé à Pitou quelque chose qu'il n'attendait pas : il a eu un entretien avec la Reine [xv]...

- Et alors ?

- C'est une étrange expérience, soupira Laura. Il y a en elle quelque chose qui attire et retient. Qu'il parle quelques minutes avec elle et le paysan le plus fruste sent pousser à ses talons les éperons d'or du chevalier. Ce qu'on lui fait subir est indigne, immonde : lui arracher son fils pour le jeter à une brute ignare ! Qui sait même si on lui laissera sa fille... cette petite Marie-Thérèse si mignonne, si... Oh, Jaouen, on ne peut voir cette petite fille sans l'aimer..,

- Et vous l'aimez ?

- Oui... En la regardant, il m'a semblé voir Céline au même âge. Ce sont de ces choses qui arrivent dans la vie et je ne cesse de trembler pour elle... et pour son petit frère.

вернуться

xv

Voir tome I.