La réponse vint de sous la masse brillante de boucles brunes qui cachaient complètement le visage enfoui dans la courtepointe.
- Oh si!...
Et soudain Marie se redressa, offrant le spectacle navrant d'un visage fait pour le sourire et brouillé par les larmes.
- Vous êtes même la seule à qui je puisse me fier en dehors de ma vieille Marguerite et de Nicole. Mais, je vous en prie, oubliez tout cela et ne vous inquiétez pas. J'ai trop demandé à mes nerfs ces temps derniers : ils ont craqué. Des nerfs de comédienne, vous savez...
- N'essayez pas de me leurrer, Marie! Je vous connais à présent et je sais quelle femme courageuse vous êtes. Pour que vos nerfs " craquent ", comme vous dites, il faut une raison grave. Et vous devez me la confier parce que, sans aide, vous ne résisterez plus bien longtemps, je le crains, à la tension que vous subissez depuis des mois. Il y a eu cette agression dont vous avez été victime le jour de la mort du Roi [xvi], puis notre départ à tous pour l'Angleterre alors que vous demeuriez ici. Certes, Batz est revenu mais il ne reste jamais longtemps : il replonge dans Paris sous un aspect ou sous un autre pour tisser la toile d'araignée où il espère prendre la Convention et la Commune. Il joue sa vie à chaque instant et, vous, l'angoisse ne vous quitte plus. C'est bien cela ?
Marie fit un effort pour esquisser un sourire. En même temps, elle répondit d'une voix un peu trop rapide, un peu trop mécanique :
- Oui... oui, c'est cela!
Laura fronça les sourcils, saisit les mains de son amie pour l'obliger à la regarder.
- Non. Vous ne me dites pas tout ! Je viens de vous offrir une échappatoire et vous l'avez saisie, mais il y a autre chose, Marie. Autre chose qui vous torture... depuis que vous avez reçu la visite d'une jeune fille en deuil-Lé cri de protestation de Marie lui apprit qu'elle avait touché juste. Les larmes d'ailleurs revenaient :
- Oh! pourquoi, murmura Marie, pourquoi Nicole et Marguerite vous ont-elles raconté cela ?
- Justement parce qu'elles vous aiment et que vous pouvez leur faire confiance pour vous défendre. Mais contre qui ? Cette fille venue l'autre jour, que voulait-elle de vous ? Qui était-elle ?
- La fiancée de Jean...
- La... qu'est-ce que c'est cette histoire et d'où sort-elle, celle-là?
- De la réalité, hélas, et d'une excellente famille de robe originaire de Bordeaux. Son père, Jacques Thilorier est... ou plutôt était avocat au Parlement et ce sont, je le sais, d'excellents amis de Jean, qui les a mentionnés à plusieurs reprises. Elle s'appelle Michèle. Sa sour aînée a épousé un d'Epremesnil. Elle a vingt-deux ans...
- Ne vous attendrissez pas ! Ce n'est pas une jouvencelle et je vous rappelle que vous n'en avez vous-même que vingt-six. Et que voulait-elle ?
- Que je renonce à Jean... que je lui rende sa liberté...
- Comme s'il l'avait jamais perdue auprès de vous! Jamais femme aimante n'a laissé homme plus libre de ses mouvements que vous ne l'avez fait! Pour en faire quoi de cette liberté? L'épouser?
- Bien entendu... et surtout partir avec lui pour l'Angleterre afin de le soustraire à ses nombreux ennemis !
Laura se pencha pour regarder son amie au fond de ses beaux yeux gris noyés de larmes et se mit à rire :
- Vous avez cru ça? Marie, soyez raisonnable! Vous avez eu affaire à une folle. Vous imaginez Batz plantant là tous ses grands projets, son désir forcené de sauver le jeune roi et sa mère, pour suivre béatement en Angleterre une fille de robin qui en a décidé ainsi ? C'est à pleurer de rire !
- Non, c'est à pleurer tout court ! Si je m'éloigne de lui, elle se fait fort de l'emmener... quand il saura !
- Quand il saura quoi ? Pour Dieu, Marie, il faut vous arracher les mots, s'écria Laura qui sentait la moutarde lui monter au nez,
- Qu'elle... attend un enfant...
Et Marie, secouée de sanglots, enfouit de nouveau son visage dans la courtepointe, laissant Laura assommée par ce qu'elle venait d'entendre.
- Un enfant ? répéta-t-elle d'une voix blanche.
- Co... comment voulez-vous... que je... lutte... contre cela ? hoqueta Marie Laura, elle, luttait contre la colère qu'elle sentait monter en elle et qui pour l'instant l'aveuglait. Les oreilles bourdonnantes, la gorge étranglée par la fureur, elle éprouvait l'irrésistible envie de casser quelque chose.
- Non... non... c'est impossible! Pas Jean! Il n'aurait jamais fait une chose pareille. Il vous aime, Marie... cela crève les yeux! Ou alors c'est le plus habile des comédiens.
Elle regretta aussitôt d'avoir dit cela parce qu'elle savait, et Marie aussi, que Jean était, justement, un merveilleux comédien. Quand elle évoquait le porteur d'eau de Saint-Sulpice, le garde national de la Force, l'austère Dr John Imlay, le médecin quaker de la route de Valmy et du château de Hans - encore ne connaissait-elle pas tous ses avatars ! - il lui fallait bien reconnaître qu'elle ignorait tout de la nature profonde d'un homme infiniment trop séduisant pour le repos moral des femmes qu'il rencontrait.
- Vous lui avez parlé de cette visite ? demanda-t-elle avec une certaine brusquerie.
Marie se redressa aussitôt et lui fit face :
- Non, non, surtout pas! Cette Michèle m'a demandé, pour lui-même, de garder le silence.
- Et de vous retirer sur la pointe des pieds ?
- De le faire doucement... progressivement afin de ne pas le troubler dans sa tâche actuelle. Je lui ai juré de ne rien dire...
- Mais vous êtes folle ? explosa Laura. Complètement folle ! Tout cela ne peut être qu'un tissu de mensonges et, à votre place, j'aurais jeté cette fille dehors et surtout je n'aurais rien juré. Elle a profité de votre faiblesse, de cet amour trop grand que vous éprouvez! J'aurais tout dit à Jean dès son retour.
- Non. Je ne vous cache pas qu'en dépit du mal qu'elle m'a fait, j'ai senti de la pitié pour elle. Une jeune fille aux prises avec un début de grossesse, en ce moment! Elle pleurait, elle suppliait...
- Décidément vous étiez au théâtre ! lâcha Laura méprisante. De la comédie! J'en suis sûre... je le sens! Eh bien, si vous avez été assez sotte pour jurer, moi je saurai parler à Batz! Il faut qu'il sache !
Marie se leva brusquement, ses larmes soudain séchées au feu de l'indignation.
- Si vous faites cela, vous ne serez plus mon amie! Je vous ai tout dit dans l'espoir que vous m'aideriez et je vous interdis de trahir la confiance que j'ai mise en vous !
- Marie, Marie ne soyez pas stupide! Vous ne pouvez pas accepter cela sans mot dire. Vous ne pouvez pas accepter de n'être qu'un jouet et de vous laisser briser ainsi le cour?
Marie ne répondit pas tout de suite. Elle regarda la jeune femme au fond des yeux avec un sourire triste :
- Quand vous êtes arrivée ici, madame la marquise de Pontallec, n'aviez-vous pas tout accepté... et pis encore, de l'homme dont vous portiez le nom parce que vous l'aimiez ? Vous vouliez même mourir... et je me suis efforcée de vous comprendre.
A présent, c'est " mon " histoire et j'entends la vivre comme il me plaît. Jurez de vous taire, Anne-Laure... ou quittez cette maison !
Elle avait beaucoup de grandeur, à cet instant, la petite Marie Grandmaison et tant de noblesse aussi que Laura éprouva de la honte. Ce qu'elle disait était trop juste ! A son tour, elle sentit les larmes lui monter aux yeux.
- Votre amitié m'est infiniment chère, Marie... et je vous demande pardon !
- Je veux un serment !
- Je vous le jure... mais, à votre tour, promettez-moi quelque chose.
- Et quoi donc?
- De ne rien précipiter, de ne pas quitter votre maison et surtout de ne rien changer de votre façon d'être avec lui tant qu'il n'aura pas mené à bien ses projets ! Quoi que l'on vous ait demandé et quoi que vous en pensiez, je demeure persuadée qu'il vous aime... et vous seule, ajouta-t-elle avec une douleur dont elle ne fut pas maîtresse. S'il ne vous avait plus, il se sentirait déstabilisé, perdu ! Il a tant besoin d'être sûr de vous !