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Laura hésita. S'il n'y avait eu que son impulsion profonde, elle serait partie en claquant la porte, mais la pensée de Marie la retint. Cet homme était dangereux, elle en était certaine, et elle n'aimait pas du tout ces narines frémissantes quand il s'était approché d'elle : " Un chien qui renifle un os! pensa-t-elle sans trop s'encombrer de poésie, mais après tout une esquisse est vite faite et je peux accepter cela si Marie doit en bénéficier... "

Sans dire un mot, elle revint vers le centre de l'atelier, permit au peintre de l'asseoir sur une chaise près d'une fenêtre. Elle n'avait pas voulu de celle de l'estrade. D'ailleurs, le rideau rouge tendu derrière allait mal avec sa robe de soyeuse étoffe prune complétée d'un fichu empesé remontant jusqu'au menton et d'un petit chapeau de même tissu orné de courtes plumes blanches. David aurait voulu qu'elle ôte cet accessoire, mais elle s'y refusa :

- Je ne reste pas longtemps et je n'ai pas envie d'être décoiffée.

Il n'insista pas, prit un cahier de feuilles blanches, un fusain, et se mit à dessiner à une incroyable vitesse. Une feuille puis une autre et une autre encore et encore, tandis que d'une voix brève il ordonnait à son modèle de changer de position ou de tourner la tête. En un quart d'heure, il avait fini...

- Voilà! soupira-t-il. Je n'ai pas abusé de votre patience ?

- Non, c'est vrai !

- Ce sera plus long la prochaine fois. Et... s'il vous plaît, habillez-vous de blanc aussi simple que possible et ne faites pas friser vos cheveux. L'image de la libre Amérique n'a pas besoin des complications d'un coiffeur.

- Et... Marie?

- Je vais m'en occuper.

- Je l'espère. Sinon il n'y aura pas de prochaine fois...

Elle n'avait aucune envie qu'il y eût une prochaine fois, mais l'important était que Marie soit libérée. Quand elle serait loin - car il faudrait la mettre à l'abri ! - Laura pourrait éluder les invitations du peintre. Le sort d'Emilie Chalgrin ne la tentait pas !

Pendant ce temps, celle dont l'avenir occupait tant son amie et son amant vivait des heures pénibles. Sainte-Pélagie, placée jadis sous le vocable d'une comédienne d'Antioche entrée sous la bure monacale après avoir scandalisé ses contemporains par ses débauches, était l'une des maisons d'arrêt les plus malsaines de Paris. Comme presque toutes les nouvelles prisons écloses après la chute de la royauté, c'était un ancien couvent. On y recevait naguère des femmes, recluses volontaires, épouses adultères, filles séduites et abandonnées à leurs larmes et à la fureur de leurs familles " déshonorées ". Elle tenait le milieu entre les Madelonnettes, réservées aux femmes de haut rang, et la Salpêtrière où l'on incarcérait celles appartenant à la lie du peuple. Chose curieuse, ce fut l'une des rares prisons où les massacreurs de Septembre ne trouvèrent rien à tuer, les concierges d'alors, Bouchard et sa femme, ayant choisi de se faire ligoter par leurs pensionnaires pour leur permettre de fuir : une belle action sur laquelle ils méditaient depuis à la Force. A la suite de cela, le statut changea : Sainte-Pélagie devint une importante prison politique pour les deux sexes. Après un court séjour à l'Abbaye, Mme Roland y était enfermée depuis le 24 juin.

La mise au secret de Marie ayant été décrétée par Maillard - sans qu'il en eût le pouvoir - la jeune femme fut jetée dans un cachot en sous-sol qu'une ouverture à ras de terre éclairait à peine. Il n'y avait rien là-dedans qu'une paillasse à moitié pourrie et une couverture en lambeaux. Ce n'était qu'une cave humide et froide où la malheureuse s'efforça de se réchauffer un peu en s'enroulant dans ladite couverture et en se pelotonnant sur le mauvais matelas. Pour toute nourriture, on ne lui donna qu'un morceau de pain dur et une cruche d'eau, elle ignorait encore que, pour être un peu mieux traitée, elle devrait payer le nouveau concierge qui avait pour devise une phrase lapidaire : " Ici on n'a rien pour rien ! " D'ailleurs, elle n'avait plus d'argent. Maillard s'était servi.

Le soir venu, pourtant, ledit concierge lui apporta un plat de haricots, un peu de vin et une vraie couverture : le résultat de l'argent déposé par Pitou. Et comme, en se retirant, l'homme ajoutait :

- On dirait qu't'as des amis qui te veulent du bien, citoyenne. S'ils peuvent te tirer du secret, tu s'ras pas trop à plaindre ! Surtout s'ils continuent à payer !

Le lendemain, à l'heure où Laura pénétrait au Louvre, c'était chose faite. Extraite de sa cave, Marie fut élevée au rang de prisonnière normale. C'est-à-dire qu'on la transféra dans une cellule du rez-de-chaussée, à peine moins humide et pas beaucoup plus confortable. A Sainte-Pélagie, en effet " le corps de logis destiné aux femmes est divisé en longs couloirs fort étroits de l'un des côtés desquels sont de petites cellules [xxiii]... " On y trouvait une petite fenêtre garnie de gros barreaux de fer, une paillasse aplatie, un matelas, une couverture et, selon l'argent dont on disposait, une table, une chaise et divers ustensiles. La grande différence c'était le fait que, chaque matin, le gardien faisait jouer les gros verrous et ouvrait toutes les portes, les prisonnières ayant le loisir de sortir dans les couloirs, de s'asseoir sur les escaliers, dans la petite cour ou dans une salle répugnante où le ménage n'était jamais fait.

A peine Marie eut-elle le temps de " s'installer " qu'elle se retrouvait au centre d'une véritable volière composée de femmes de tous âges mais dont une bonne partie appartenait à la Comédie-Française du faubourg Saint-Germain. Elle fut tout de suite reconnue :

- Mais c'est la Grandmaison ! s'écria une grande et belle femme blonde qui était la fameuse Raucourt. Que venez-vous faire ici? Il y a des lustres que Paris ne vous a vue ?

- Je vivais à la campagne, dit Marie en tendant la main à la tragédienne. C'est pourtant là qu'on est venu me chercher.

- Sous quel prétexte?

- On veut obtenir de moi que je livre un homme.

- Un homme? Mais que je suis donc sotte! s'écria Françoise Raucourt en frappant un front qui avait porté tous les diadèmes antiques. Le baron de Batz, bien sûr ! Celui qui vous a enlevée à vos admirateurs ! Un fameux gaillard ! Il court sur lui toutes sortes de légendes. Un vrai chevalier égaré chez les fous !

De la part de Raucourt ce n'était pas un mince compliment car, si les amants " utiles " ne lui avaient jamais manqué, tout le monde savait que ses goûts l'attiraient plutôt vers ses jolies compagnes, ce qui ne l'empêchait nullement d'être femme jusqu'au bout des ongles, gardant au fond de cette prison une élégance et une bonne humeur incroyables. Elle fit faire à Marie le tour de la société, présentant celles que la nouvelle venue ne connaissait pas. Il y avait là en effet tout le " gratin " en jupons de la maison de Molière : Mmes La Chassaigne, Suin, Contât, Thénard, Joly, Devienne, Petit, Fleury, Mézeray, Montgautier, Ribou et Lange. Marie fut reçue en amie, même par les autres prisonnières n'appartenant pas au théâtre comme Mmes de Gouy, de Créqui-Montmorency, Mlle de Montcrif et les épouses de Brissot et Pétion - l'ancien maire de Paris -, deux des Girondins incarcérés au Luxembourg. Seule Mme Roland manquait à l'appel : elle ne quittait guère sa cellule où elle écrivait la plupart du temps.

- Vous ne serez pas si malheureuse ici, expliqua Raucourt. Toutes ces dames sont charmantes et quand nous sommes arrivées, au matin du 4 septembre, elles nous ont applaudies comme si nous entrions au théâtre. En échange, nous leur avons fait une belle révérence-Marie, cependant, remarquait une femme qui se tenait à l'écart, écrivant sur ses genoux dans un cahier et relevant de temps en temps la tête, les yeux au ciel, dans l'attitude de quelqu'un qui cherche à se rappeler quelque chose. D'une blondeur à peine marquée de blanc, elle pouvait avoir une quarantaine d'années. Cependant, sa beauté demeurait remarquable.

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xxiii

Mme Roland, Mémoires.