- Il n'y a rien contre eux! Cela doit être possible... mais vous n'essaierez même pas de lui écrire? Le moindre billet pourrait permettre de remonter jusqu'à vous. Songez que moi aussi je joue ma tête dans cette histoire. Alors, votre parole ?
- Vous l'avez !
- Merci... Ah, j'allais oublier! J'ai fait arrêter Maillard pour lui apprendre à user de pouvoirs qu'il n'a pas. Un peu de prison lui fera du bien, même s'il n'y reste pas très longtemps. Et j'ai pensé que cela vous ferait plaisir....
Pendant ce temps, Chabot nageait dans le bonheur. Son mariage était fixé au 14 octobre (5 vendémiaire) et, quelques jours plus tôt, il était monté à la tribune des Jacobins pour annoncer la nouvelle et inviter la société à nommer une députation pour assister à la cérémonie et au banquet civique dont on la régalerait ensuite.
- Je préviens, clama-t-il, qu'aucun prêtre ne souillera ma noce et que nous n'emploierons que la municipalité. La députation voudra bien s'y rendre à huit heures afin que tout soit terminé à neuf heures (Quoi ? le banquet aussi ?) car je ne veux pas m'absenter de la Convention et ma femme m'a dit qu'elle cesserait de m'aimer si cela me faisait négliger une seule fois la Convention et les Jacobins [xxiv].
Ce vertueux discours tomba à plat, au milieu d'un de ces grands silences qui n'annoncent rien de bon. C'est qu'avant de formuler son invitation, l'ex-capucin n'avait rien trouvé de mieux que faire le panégyrique de sa future épouse en énonçant le chiffre de sa dot - deux cent mille livres! - qui allait plonger dans l'opulence l'indigent qu'il était. Et par la même occasion, il chanta ses propres louanges de citoyen sans peur et sans reproches, pauvre mais honnête.
Tout de même, les Jacobins décidèrent d'envoyer quelques-uns d'entre eux -tous volontaires, surtout pour le banquet! - les représenter à ces étranges épousailles d'un moine défroqué avec une Juive autrichienne et millionnaire. Et le 14 octobre, la noce rentrait à l'hôtel Frey pour y faire bombance...
Delaunay était de la partie et aussi Julien de Toulouse. Batz avait envoyé un présent au jeune couple mais s'était excusé : son père, souffrant, le réclamant en Gascogne, il était censé avoir quitté Paris, où sa présence d'ailleurs n'était pas indispensable pour frapper le coup le plus violent qu'il comptait assener à ceux qu'il voulait détruire. Ce fut donc Delaunay qui, après un repas copieux, entreprit le nouveau marié pour lui proposer une nouvelle affaire, la plus juteuse de celles auxquelles on l'avait associé jusqu'à présent : il s'agissait d'appuyer à la Convention la proposition de mise en liquidation des quarante mille actions de la Compagnie des Indes que, sur l'ordre de Batz, il avait lancée à la Convention au cours d'une intervention incendiaire. C'était sans doute l'affaire la plus fructueuse du siècle.
Dire la nouvelle Compagnie des Indes serait plus près de la vérité. Louis XVI l'avait ressuscitée le 14 avril 1785. Elle succédait à celle créée par Law en 1717 [xxv] et dont les privilèges avaient été suspendus en 1769 à la suite des guerres de Succession d'Autriche et de Sept Ans. La dissolution suivit. Calonne proposa sa survivance sur de nouvelles bases : uniquement commerçante, sans pouvoirs civils et militaires. Déchargée des services de la guerre et pourvue pour sept ans du monopole du commerce avec tous les pays situés au-delà du cap de Bonne-Espérance (moins l'île de France et l'île Bourbon [xxvi]), elle prospéra rapidement. Batz, son ami d'Eprémesnil et le curieux abbé d'Espagnac qui dirigeait encore l'importante compagnie des Charrois comptaient parmi ses principaux actionnaires. La Compagnie avait naturellement perdu ses privilèges au début de la Révolution, mais elle demeurait toujours des plus rentable.
- Nous poumons tirer d'énormes bénéfices de la liquidation, plaida Delaunay. Toi surtout. Tu comprends, nous tes amis sommes peines de te voir entrer dans cette maison un peu en parent pauvre en dépit de ce que nous avons pu te faire gagner. Là, tu pourras vraiment t'affirmer si tu nous soutiens.
- Je ne demande pas mieux, bien sûr, mais comment est-ce possible ?
- Rien n'est plus simple : je vais t'expliquer. Ma proposition de dissolution portera la terreur dans l'âme des administrateurs et des actionnaires de la Compagnie. Cela fera baisser les actions. A l'occasion de cette baisse, Benoist et Batz les rachèteront à vil prix. Ensuite, nous soumettrons à la Compagnie deux projets de décrets. L'un plus doux, l'autre plus rigoureux, et nous lui dirons : " Choisissez ! Il faut donner tant pour un décret qui vous sera favorable [xxvii]. "
- Et alors?
- Alors ? Cette somme servira à Benoist et à Batz pour leurs spéculations et nous en aurons les profits. Tu vois, c'est très facile à comprendre.
Du moment qu'on lui parlait argent, Chabot aurait compris l'incompréhensible. Il applaudit des deux mains, jura qu'il " en était ", et s'abandonna aux douceurs de ce jour de noces qui mettait la ravissante Léopoldine dans son beau lit doré. Ce qu'il ignorait, c'est que, ce soir-là, aux Jacobins - où bien sûr il n'était pas venu ! - Hébert, le redoutable rédacteur du Père Duchesne, daubait sur son compte et faisait de l'esprit en parlant de " l'Autrichienne de Chabot ".
Cela aurait pu n'être qu'une plaisanterie, mais le terrible événement du jour lui donnait une couleur singulièrement menaçante : en effet, à l'heure où Chabot revenait rue d'Anjou escorté de ses amis et sa jolie femme au bras, la Reine comparaissait pour la première fois devant le Tribunal révolutionnaire. L'un des procès les plus infâmes de l'Histoire commençait, et c'était Hébert qui allait porter contre cette mère désespérée la plus ignoble des accusations.
Le surlendemain, 16 octobre, la Reine de France, à son tour, allait mourir...
Dès avant le lever du jour, vers cinq heures, Paris entra en rumeur : grondement métallique des roues de canon qui s'en allaient prendre position, pas cadencé de trente mille soldats commis à la garde tout au long du chemin de la Conciergerie à la place de la Révolution, roulements de tambour, piétinement des hommes coiffés de bonnets rouges et armés de piques, volontaires pour aider les soldats en cas d'attaque, et puis la foule qui s'est levée tôt et se met en marche pour s'assurer une " bonne place ", là où il sera possible de ne rien manquer du spectacle.
Il faisait froid. Moins qu'en janvier tout de même, mais assez pour faire trembler dans sa prison celle que la petite Rosalie Lamorlière a réveillée en lui portant un peu de bouillon chaud - dont elle n'a pu absorber que quelques cuillerées - puis a aidée à s'habiller, à changer sa chemise tachée de sang [xxviii] en essayant de la dissimuler un peu au regard éhonté du gendarme " qui ne doit pas la quitter des yeux ". Marie-Antoinette a revêtu un jupon noir, mais ses vêtements de mort seront blancs parce que c'est le deuil des reines et qu'elle l'a voulu ainsi : une sorte de déshabillé ou manteau de lit avec un grand fichu de mousseline croisé haut sous le menton.
Encore un long moment - on prend son temps quand on assassine une reine : il faut faire durer le plaisir! -, puis il faudra commencer à gravir les marches du calvaire : le prêtre " jureur ", l'abbé Girard dont la Reine refusera l'assistance - " Dieu y a pourvu, monsieur ! " -, le greffier qui vient lire la sentence, le bourreau qui enlève la douce mousseline blanche, massacre les cheveux encore si beaux, replante à la diable le bonnet blanc sur son " ouvre " et, enfin, lie les mains jusqu'au coude en les tirant cruellement derrière le dos. La corde, il la gardera dans sa main jusqu'à l'échafaud, se donnant ainsi l'air de tenir la Reine en laisse. Enfin, la sortie dans la cour - il est alors environ onze heures -et le mouvement d'horreur devant la voiture qui attend : une charrette à fumier qu'on n'a même pas pris la peine de nettoyer...
xxv
Succédant elle-même à la Compagnie des Indes Orientales dont Colbert avait été l'initiateur.