Выбрать главу

- Il y a frères et frères! Écoute, nous sommes tout de même quelques-uns à te soutenir. Et Batz a une grande influence sur le Comité. Seulement, si tu le mécontentes sur l'affaire de la Compagnie des Indes, il pourrait bien te lâcher et alors...

- Tu penses comme j'ai la tête à m'occuper de ça!

- Eh bien, c'est un tort ! surtout si ta femme n'a pas de dot. On va te mettre tout de suite dans l'affaire sans attendre les résultats. Benoist te donnera cent mille francs et tu pourras les placer immédiatement sur sa tête. Et de toute façon, tu auras ta part quand on rachètera les actions.

Delaunay avait gagné. Chabot, outré des " calomnies " répandues sur " sa famille ", se mit en campagne pour défendre le décret proposé par Delaunay. Celui-ci, cependant, essuyait non une défaite mais un sérieux contretemps. Quelqu'un s'élevait contre le projet tel qu'il le présentait et qui portait, en conclusion, que les administrateurs de la Compagnie des Indes procéderaient eux-mêmes à la liquidation. Ce qui fournirait à la Compagnie un bon prétexte pour rester en vie. Ce quelqu'un, c'était Fabre d'Eglantine, le proche de Robespierre. Et Fabre d'Eglantine, lui, exigeait que la Convention se charge elle-même de la liquidation. Ce qui démolissait le beau plan de Batz... Indignation, protestations, grands mouvements oratoires et grands gestes, la Convention finit par renvoyer le projet devant une commission chargée de la rédaction définitive. Une commission composée de Delaunay lui-même, de Chabot, de Ramel, de Cambon et de Fabre d'Eglantine. Cambon et Ramel étant des hommes probes et fermés aux joies de l'agiotage, l'affaire semblait mal partie : ces deux-là voteraient avec Fabre. Delaunay alla aux ordres rue du Mont-Blanc :

- Il nous faut la majorité, dit Batz, et pour cela il nous faut Fabre. Alors achetons-le !

- Tu crois que c'est possible ?

- C'est le seul possible. Sous les airs de révolutionnaire pur et dur qu'il se donne pour plaire à Robespierre, ce n'est jamais rien qu'un comédien raté, un chanteur d'opéra sans succès qui a vivoté de son mieux à travers l'Europe avec quelques séjours en prison. Tout est faux en lui. La seule chose vraie, c'est le coup de génie qu'il a eu en écrivant " II pleut bergère... ". Cette ravissante chanson lui a valu de mener la grande vie pendant quelque temps, au point d'être menacé de prison pour dettes. C'est le Roi, poussé par la Reine, qui la lui a évitée. En reconnaissance, il s'est mué en farouche sans-culotte. Il s'est lié avec Danton qui l'a pris comme secrétaire au ministère de la Justice et l'a logé à la Chancellerie. Pas longtemps il est vrai, mais suffisamment pour " faire fabriquer dix mille paires de souliers à semelles de carton que son crédit lui permit de placer aux fournisseurs des armées en réalisant un bénéfice de trente-cinqmille livres. Cette preuve de civisme lui valut un siège à la Convention [xxx] ". Maintenant, il est installé dans un magnifique hôtel d'émigré, rue de la Ville-l'Evêque, et y vit somptueusement avec Caroline Rémy, une comédienne du théâtre de la République. Il a toujours besoin d'argent. Crois-moi, celui-là, je l'aurai et c'est Chabot qui va s'en charger...

- Chabot ? Il est à la fois lâche et maladroit.

- Oui, mais maintenant qu'il a mis le nez dans la souricière, il faut qu'il y passe tout entier, ce rat !

Ayant dit, Batz rédigea de sa main le projet de décret tel qu'il le voulait et le donna à Delaunay pour que celui-ci le soumette à Fabre.

- Chabot n'aura qu'à lui dire que s'il l'approuve, il y aura cent mille francs pour lui.

Le lendemain, aux Tuileries où siège la Convention, Chabot aborde Fabre dans la salle de la Liberté et lui tend le projet, en lui disant qu'il n'a plus qu'à signer mais sans ajouter qu'on lui en serait reconnaissant de substantielle façon. Dans ses poches, en effet, il a cent mille francs en assignats. Fabre lit le papier, fronce le sourcil :

- Ce n'est pas exactement ce que je veux, marmotte-t-il.

Et prenant dans sa poche " un crayon ", il pose le pied sur une chaise et corrige ici et là différents paragraphes. Chabot qui le regarde faire a un moment d'hésitation : il serait temps d'offrir l'argent dont l'autre -Batz l'a su - a grand besoin. Mais il réfléchit et ne dit rien : le crayon, cela s'efface... et les cent mille livres sont tellement mieux dans sa poche que dans celle de Fabre ! Au fond, que le décret de la Compagnie des Indes mène celle-ci à la ruine, il s'en moque. L'important, c'est que lui soit riche. En outre, il ne risque plus d'être accusé de corruption...

Un moment plus tard, rejoignant Delaunay et Julien, il leur rend le papier qu'ils regardent sans comprendre :

- Qu'est-ce que ce gribouillage? dit Julien de Toulouse. Il a refusé l'argent ?

- Non, non, il l'a pris, mais tu comprends bien qu'il ne pouvait avoir l'air de se ranger à notre avis, sans rien faire. Nous n'étions pas seuls. Et il a fait ça au crayon. Le crayon ça se gomme...

- Certes mais mieux vaut quand même réécrire, dit Delaunay qui relisait attentivement. En se servant de ce qu'il a écrit, on peut tourner la difficulté... par exemple en mettant que la Compagnie serait liquidée " selon ses statuts et règlements ", ce qui lui donne le droit de se liquider elle-même.

Quelques heures plus tard, le texte était prêt. Chabot courut chez Fabre, le trouva au lit avec son amie, ce qui ne le disposait guère à la clarté d'esprit. Il parcourut le texte des yeux et, y retrouvant sa " patte ", ne chercha pas plus loin et signa.

Peu de temps après, Chabot touchait la commission promise : cent mille livres qui allèrent rejoindre celles qu'il avait gardées en se félicitant de s'être montré si habile. Il avait roulé tout le monde, même Batz, mais, puisque celui-ci avait son décret, il n'avait aucune raison de se plaindre.

Quant à lui, il allait pouvoir couler des jours tranquilles entre sa Poldine et sa jolie fortune qu'il se refusait à placer à l'étranger ainsi que ses " amis " le lui conseillaient. Il était tellement plus fort, plus intelligent qu'eux tous ! Qu'ils gardent donc leurs conseils, se contentent de payer ses services, et le laissent mener sa barque comme il l'entendrait !

Les événements le confortèrent d'ailleurs dans ses certitudes. Quelques jours plus tard, le 24 octobre, s'ouvrait le procès des Girondins que l'on avait pu capturer et, à la Convention comme aux Jacobins, on avait autre chose à faire que s'occuper de lui. Surtout Hébert qui, dans son Père Duchesne, faisait entendre sa " Grande Joie ", un long cri de haine triomphante : " La France entière vous accuse. Vous n'échapperez pas au supplice que vous avez mérité... Eh vite donc, maître Sanson, graisse tes poulies et dispose-toi à faire faire la bascule à cette bande de scélérats que cinq cent millions de diables ont vomis et qui auraient dû être étouffés dans leur berceau ! "

Ils furent vingt et un à comparaître, tous députés d'un département entre la Somme et le Var, tous révolutionnaires de la première heure, signataires de la Déclaration des droits de l'homme, tous gens d'une certaine qualité, tous dans la force de l'âge. Chabot lui-même y parut comme témoin à charge le troisième jour du procès, délivrant un interminable discours destiné surtout à sa propre gloire et dénonçant au passage un " complot " des accusés auquel il aurait vertueusement refusé de s'associer. Il vécut là, devant ce tribunal dont la sentence était déjà prête, un intense moment d'autosatisfaction, persuadé qu'en écrasant des hommes impuissants il se mettait au-dessus de toute attaque. Dans la nuit du 30 au 31 octobre, tous furent condamnés mais vingt seulement montèrent à l'échafaud, Valazé s'étant poignardé au moment de la sentence. Ils s'embrassèrent au pied de la guillotine et moururent avec panache.

Mais plus impressionnant sans doute fut le supplice de leur égérie, la jeune et belle Mme Roland, qui mourut huit jours plus tard, vêtue d'une robe blanche à fleurs rosés. A aucun moment elle ne perdit son sourire, relevant même le courage de celui qui mourut avec elle, le directeur de la fabrique officielle des assignats-Chabot pouvait se croire tranquille quand, le lendemain 9 novembre (19 brumaire), Julien de Toulouse vint le réveiller - à tous les sens du terme. Celui-ci aimait bien l'ancien pasteur en qui il voyait un confrère assez sage pour comprendre que la religion ne menait à rien si l'on n'avait pas les moyens d'occuper les postes élevés. Il le reçut donc avec un enthousiasme qui s'éteignit comme une chandelle à la vue de son visage sévère.

вернуться

xxx

G. Lenôtre, Le Baron de Batz.