- Le silence ! gémit le malheureux. Le silence et la paix ! Et je te ferai remarquer que ceci est un canapé : pas un lit !
- Ça viendra plus tard! Où est-elle, d'ailleurs, cette greluche, que je m'occupe d'elle ?
- Elle est ici ! coupa la voix glacée de Laura. Ici où vous n'êtes pas la bienvenue et d'où je vous prie de sortir !
L'autre se retourna et Laura vit se diriger sur elle les fulgurances de deux yeux de saphir étincelant. Plus un sourire méchant.
- " Vous " ? Je vois : nous sommes une aristocrate pour qui le tutoiement républicain est une déchéance ?
- Nous sommes une Américaine dans la langue de qui le tutoiement n'existe pas, sauf quand on s'adresse à Dieu. Cela mis au point, je vous prie à nouveau de sortir!
- Si je veux ! Tu ne sais pas qui je suis, ma belle !
- Oh si ! Je vous ai vue danser à l'Opéra dans... le Jugement de Paris, je crois ? Vous y incarniez une Vénus très convaincante... et j'ai applaudi. Je le ferai encore si vous voulez bien mettre un terme à cette comédie grotesque. Le citoyen Elleviou est l'un de mes amis et il est seulement venu chercher ici une tranquillité que vous lui refusez. Curieuse façon d'aimer un homme !
- Apparemment tu saurais mieux que moi? ça ne prend pas, tu sais? Elleviou est à moi, tu entends, et je ne laisserai jamais personne me le prendre. Ni toi ni cette mijaurée d'Emilie de Sar-tine qui l'a enjôlé en jouant les saintes nitouches au point de lui faire oublier qu'avant son mariage, elle faisait la putain dans les salons du vieil Aucane et de sa mère, au Palais-Royal ! Alors tiens-le-toi pour dit et toi, mon beau malade, tu te lèves et tu viens avec moi! J'ai une voiture en bas...
Il fallut bien s'y résigner. Avec un soupir à fendre un iceberg, Elleviou abandonna son cocon douillet pour suivre Clothilde qui sortait du salon avec l'allure d'une reine barbare tramant un captif à son char de guerre. Ce qui fit rire Jaouen, pourtant peu coutumier de cet exercice.
- Grand chanteur peut-être mais pauvre homme ! commenta-t-il. Se laisser mener en laisse de la sorte ! Ce genre de fille se dresse à coups de cravache mais il n'a rien dans le ventre !
- Peut-être que si, fit Laura songeuse en allant à la fenêtre pour regarder sortir le couple, mais il a peur de cette femme. Elle est méchante et il la sait capable de tout. En lui obéissant - en venant ici aussi ! - il cherche à détourner son attention de ses amours réelles.
- Il vous l'a dit?
- Oui, il me l'a avoué un jour comme aujourd'hui où il n'osait pas rejoindre celle qu'il aime à Sucy où elle se cache avec les siens. Le jour où la Mafleuroy aura la certitude qu'il aime uniquement l'ex-Émilie de Sainte-Amaranthe, elle n'hésitera pas à la dénoncer. J'ai déjà accepté d'être sa messagère.
- Vous êtes allée chez ces femmes-là, vous ?
- Oui. Avec Bina. Elles sont charmantes, et que la petite Emilie est donc jolie ! Elle a aussi un jeune frère de seize ans qui ne dépare pas la famille.
- Eh bien, je crois que vous devriez vous en abstenir désormais.
- Il le faudra bien. La rue m'effraye à présent, si l'on ne peut plus sortir sans tomber sur des policiers en train d'arracher une femme à sa maison sans la moindre raison. Ou peut-être même des enfants! C'est un spectacle que je supporte mal. Rien ne justifie tant de haine, tant de cruauté...
Jaouen aurait pu argumenter jusqu'à un certain point, mais il savait que Laura ne l'aurait pas écouté. D'ailleurs, il n'était pas mauvais qu'elle eût un peu peur. Elle se tiendrait peut-être plus tranquille ?
Durant les semaines qui suivirent, Laura, en effet, ne bougea plus, écoutant avec une inquiétude grandissante les bruits de la grande ville en folie qui venaient battre son îlot paisible, apportés par Jaouen - le seul qui sortît de la maison -, par Pitou ou par Swan. L'uniforme de l'un, l'égide de la Convention étendue sur l'autre par intérêt leur permettaient d'aller partout, de tout voir et de tout entendre. Laura sut ainsi qu'après avoir violé les sépultures royales de Saint-Denis, le " peuple tout-puissant " avait jeté les cendres de Mirabeau hors du Panthéon mais, en revanche, y avait installé Marat, que l'on avait exécuté la Du Barry, si épouvantée qu'elle était miséricordieusement évanouie quand on la lia sur la planche, qu'autour des dénonciations éperdues de Chabot visant pêle-mêle Pitt, Cobourg, et tous ceux que l'on sait, Robespierre, ce renard, avait concocté une " Conspiration de l'Étranger " confortée par les fluctuations de la guerre vendéenne, qui faisait frémir les gens en place et jouait le rôle de Croquemi-taine chez les petites gens. Hébert et Danton se trouvaient attaqués de plus en plus souvent, à l'instigation d'un Robespierre candidat à la dictature. C'était au point que Danton, parti filer le parfait amour à Arcis-sur-Aube avec sa jeune et ravissante épouse, en revint précipitamment, rappelé par un Camille Desmoulins de plus en plus inquiet, sans pour autant perdre quoi que ce fût de son assurance. Ce géant de la tribune, confiant dans sa force comme dans son génie de la parole et de la repartie, méprisait superbement les gnomes avides qui s'accrochaient à lui pour le faire trébucher.
Du côté des amis, cela n'allait guère mieux. Julie Careau vivait terrée chez elle avec ses jumeaux, tremblant de voir arriver la police ou les section-naires : Talma venait d'être arrêté. Quelqu'un s'était souvenu qu'après les victoires de Dumouriez dans l'Est, une fête avait été donnée en son honneur rue Chantereine et qu'en tout état de cause, Talma était l'ami des défunts Girondins. Seule la protection de David préservait Julie, mais réussirait-elle à sauver le grand tragédien ?
Anne-Marie de Beaufort qui venait parfois de sa rue Saint-Georges et dont Laura appréciait l'esprit volontiers frondeur et l'étonnante vitalité, avait disparu à la suite de Julien de Toulouse. Pitou lui-même, en dépit de ce qu'il espérait, ne réussissait pas à atteindre Marie toujours enfermée chez elle. Tout ce qu'il en savait, c'est qu'un policier nommé Armand venait la voir presque chaque jour... et qu'il n'apportait pas de fleurs. Quant à Batz, plus personne ne pouvait dire ce qu'il advenait de lui.
La veille de Noël, un homme qui semblait marcher avec peine en se tenant courbé sur une canne quittait la rue Neuve-de-1'Egalité [xxxiii] pour pénétrer dans la vaste cour des Forges, ainsi nommée à cause des ateliers de ferronnerie qui, au centre, occupaient un marché couvert destiné primitivement à la poissonnerie mais qui n'avait jamais vu la queue d'un merlan. Il est vrai que le fracas des marteaux sur le métal ne s'y faisait guère plus entendre que le bagout des marchandes à la criée : qui donc en ces temps misérables songeait à faire orner sa demeure d'élégantes volutes de fer ou de balcons fleuronnés dans un quartier qui, d'ailleurs, n'en manquait pas? En outre, l'endroit n'avait jamais eu très bonne réputation depuis le sévère nettoyage opéré un siècle plus tôt par Nicolas de La Reynie, lieutenant de police de Louis XIV, contre la vermine de la grande cour des Miracles dont c'était l'emplacement. Le sang avait coulé et certains esprits faibles assuraient que des fantômes hargneux s'y promenaient encore. Un voisinage qui ne gênait guère le citoyen Hébert et sa famille, installés depuis peu dans un pavillon situé au fond de la cour. C'est vers ce pavillon que se dirigeait le vieil homme.
Négligeant l'imprimerie du rez-de-chaussée d'où sortait chaque jour le fulminant, le répugnant Père Duchesne,i\ monta à l'étage en homme qui connaît les lieux, sonna à une porte repeinte de frais et soigneusement astiquée. Une femme d'environ trente-cinq ans, grande, maigre mais habillée avec soin d'une robe bleue avec fichu et manchettes de fine toile blanche, vint lui ouvrir :
- Oh, monsieur l'abbé ! fit-elle à voix contenue, vous avez pris la peine de venir jusqu'ici par ce vilain temps ?