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- Alors écoutez-moi! Laissez-lui le temps! Et, surtout, rendez-lui une famille à aimer !

- L'amour est rarement permis aux rois. Si cet enfant était encore le Dauphin, et Versailles sa demeure, il aurait déjà été remis aux hommes. Il aurait un gouverneur, des précepteurs, une " maison ", et il verrait son père plus souvent que sa mère. Ce que je voudrais, c'est qu'il devienne un vrai prince attaché à la reconquête de son royaume, comme l'a fait jadis Henri IV, au bonheur de son peuple et à la grandeur de la France.

Elle se détacha doucement de lui.

- Ne voyez pas trop loin ni trop vite! Il faut d'abord qu'il grandisse. A qui voulez-vous le confier dans l'immédiat?

- Le choix s'est rétréci depuis la mort de la Reine. Plus question d'aller à Jersey ! L'île est envahie par les agents de Monsieur et je me méfie de Pitt.

- Vous allez bien l'emmener quelque part, tout de même?

- Si j'écoutais Swan, le bateau du capitaine Clough l'emmènerait à Boston, mais ce serait le couper de tous ses partisans. Il faut qu'il reste en Europe... et caché pour que ses oncles lui laissent le temps de grandir. Ils représentent pour lui un danger aussi redoutable que Robespierre. Alors je pense toucher terre seulement en Angleterre.

- Chez lady Atkyns ?

- Peut-être pas. Elle en serait si heureuse et si fière qu'elle battrait le rappel de ses amis et connaissances pour leur faire admirer la merveille ! Grâce à Dieu j'y ai d'autres amis, plus discrets. La duchesse de Devonshire [xxxv] par exemple, qui est une femme étonnante et qui aimait beaucoup la Reine. Dans son immense château de Chatsworth, au nord des Midlands, l'enfant pourra se reposer loin de Londres. De là je lui ferai gagner la Hollande puis l'Allemagne pour, enfin, le remettre au prince de Condé. Celui-là sait ce que vaut Provence et s'en méfie : il saura protéger ce dépôt précieux... Et chose appréciable, il vivra tout près de la frontière française.

- Alors pourquoi ce grand détour?

- Parce qu'il est impossible de faire autrement et qu'ainsi les pistes seront brouillées.

- Et... vous resterez auprès de lui? murmura Laura sans dissimuler sa tristesse.

- Je ne crois pas. Si je suis encore vivant, je reviendrai achever ma tâche : il reste deux princesses à sauver et la Convention n'est pas encore abattue.

Ainsi, Jean ne se contenterait pas de conduire l'enfant en Normandie. Il allait s'éloigner pour de longues semaines, peut-être plus, et à cette idée, Laura sentit son courage vaciller. Des larmes montèrent à ses yeux qu'elle aurait voulu cacher mais la douleur qu'elle ressentait était trop vive.

- Quand vous reverrai-je ?

Elle était allée s'asseoir sur une chauffeuse, près de la cheminée, et, armée du tisonnier, secouait les braises avant de remettre un peu de bois pour que le feu flambe de nouveau. Il vint s'agenouiller près d'elle.

- Vous voyez bien que vous m'aimez, dit-il en prenant le mince visage entre ses mains.

Elle tenta de lui échapper :

- Comme si vous ne le saviez pas...

- Peut-être, mais je voudrais tant vous l'entendre dire!

- En seriez-vous plus avancé ?

- Beaucoup plus!... Allons, Laura, dites-le! Ne fût-ce qu'une fois... une seule !

Incapable de résister à la prière des yeux, de la voix qu'elle aimait tant, Laura entoura le cou de Jean de ses bras, approcha ses lèvres de sa bouche à la toucher, souffla :

- Je t'aime... et acheva le baiser qui les tint longtemps enlacés, vivant intensément une minute de pur bonheur dont ils ignoraient si elle se renouvellerait un jour, conscients de l'accord parfait que pourrait atteindre leur amour. Pourtant, l'idée de chercher une union plus intime ne les effleura pas. L'image désolée de Marie se dressait entre eux comme l'épée de Tristan. Ils se contentèrent de rester un long moment serrés l'un contre l'autre...

La journée qui suivit fut bizarre. La maison vécut sa vie comme d'habitude mais personne n'eut le droit d'en franchir le seuil, surtout pas David quand il vint, dans l'après-midi, pour une séance de pose décidée de son propre chef et sans en avertir Laura. Depuis la veille, son matériel occupait une partie du grand salon et il pensait qu'il allait de soi que la jeune femme fût prête à le recevoir tous les jours. Mais, quand il se présenta, Jaouen lui signifia que la citoyenne Adams était souffrante et que d'ailleurs elle ne l'attendait pas. En dépit de ses efforts pour être reçu " au simple titre d'ami ", il ne réussit pas à forcer le barrage qu'opposait l'homme au crochet de fer.

- Je n'aime pas cela ! remarqua Batz qui observait la scène caché derrière un rideau du premier étage. Quand cet homme se trouve une proie, il ne la lâche pas...

- Ne dramatisez pas! dit Laura. Il a bien renoncé à Mme Chalgrin, j'imagine ?

- N'en croyez rien! Elle ne veut plus venir au Louvre mais je sais, par une amie, qu'il se rend souvent à Passy pour l'accabler de son amour. Et malheureusement il est dangereux.

- Oubliez-le, mon ami ! Vous avez d'autres soucis et moi j'ai Jaouen. C'est le plus redoutable des gardiens.

Pitou vint à la nuit tombante, il fut le seul à pénétrer dans la maison. Les nouvelles qu'il apportait étaient étranges. La fuite du petit roi semblait inconnue de tous. Au Temple où le journaliste qu'il était savait obtenir quelques renseignements moyennant finances, tout était aussi morne et triste que d'habitude. Les Simon étaient partis, oui, mais cela ne changeait rien aux consignes quotidiennes. La seule chose qu'il apprit - encore fut-ce parce qu'il vit un maçon monter un sac de plâtre et des briques - fut que la Commune faisait effectuer des travaux dans la prison du jeune Capet, mais il lui fut impossible d'en savoir davantage.

- Il faudra tout de même que je sache le fin mot de cette histoire, confia-t-il à Batz. Des travaux nécessitant des briques dans l'ancien appartement du Roi ? Pour quoi faire ?

- Peut-être pour en réduire la surface. C'est un peu grand pour un si petit prisonnier. Mais pour le moment, Pitou, n'essayez pas d'obtenir d'autres informations! Le sujet est sûrement brûlant. Je crois, moi, que les gardiens se sont aperçus de la substitution et essaient de la cacher pour sauver leur tête. Les ordres viennent de la Commune. Hébert est derrière tout ça ! Lorsque je reviendrai, je verrai Lullier. Il me dira ce qu'il en est.

- Lullier a été arrêté, dit Pitou en détournant la tête. On l'emmenait quand je suis allé à l'Hôtel de Ville pour lui parler.

- Ah! fit Batz qui avait pâli. On l'accuse de quoi?

- De tout et de n'importe quoi, dit Pitou avec un haussement d'épaules accablé. Ah! si... J'ai entendu dire qu'il est compromis dans ce qu'on appelle le complot de l'Étranger.

- Autrement dit, l'affaire Chabot ? Du fond de sa prison, ce misérable continue à dénoncer tous les noms qui lui passent par la tête. Puis, se tournant vers Laura : Vous devriez peut-être partir, vous aussi ?

- Avec vous ? murmura-t-elle, une note d'espoir dans la voix.

Depuis la veille, elle espérait qu'il le lui proposerait. En dépit des dangers encourus, le voyage à Valmy comptait au nombre de ses - rares -bons souvenirs. Mais l'espoir n'eut même pas le temps d'ouvrir ses ailes :

- Non. La partie que je vais jouer, je dois la jouer seul. Avec l'enfant bien entendu... Cependant, Laura, je maintiens ce que j'ai dit : quittez Paris ! Chabot a dû donner les noms de tous ceux qu'il a vus chez moi à Charonne au cours de ce fameux dîner. Et après tout, vous êtes une " étrangère ".

- Oui, mais pas n'importe laquelle. Je suis américaine. Et puis une arrestation ne signifie pas obligatoirement jugement et condamnation : Talma a été relâché. Il reprend sa place au théâtre ces jours-ci. Enfin où voulez-vous que j'aille ? En Bretagne? Mon plus cher désir est d'y régler mes comptes avec Pontallec.

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xxxv

Née Georgiana Spencer, de la même famille que lady Diana. D'une très grande beauté, elle vit, elle aussi, le jour au château d'Althorp.