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- Oh! Et quand ça?

- J'en sais rien... C'est c'qu'on dit!

- T'es sûr?

- Pas vraiment et ça serait plutôt récent. Tu veux y aller quand même ?

- Sûr ! J'veux aller voir !

Puis, se penchant pour parler à l'oreille du sergent d'un air mystérieux :

- Y s'peut qu't'aies raison, camarade ! mais moi je m'dis qu'on n'a p't'être pas arrêté aussi les fûts... et qu'il en rest'ra p't'être un peu pour Desfieux et moi. Et là, ça s'rait encore pus chouette parc'que ça s'rait gratis !

- Vieux malin! Tu crois les gens de Suresnes assez bêtes pour laisser perdre de la bonne marchandise ?

- P't'êt' ben qu'oui, p't'êt' ben qu'non comme on dit par chez moi ! Mais j'peux toujours aller voir?

- Eh, vas-y donc! conclut le sergent en allongeant une tape sur la croupe solide du cheval. Tu viendras nous dire c'qu'il en est !

- Ça tu peux être sûr ! Merci, camarade !

Le chariot reprit son chemin. Batz sortit de sa poche un mouchoir à carreaux et s'en épongea le front et la nuque. En dépit du froid, il se sentait brûlant comme s'il avait de la fièvre. Se penchant vers ses jambes écartées, il demanda :

- Tout va bien, Monseigneur?

- Oui, mais... cela va-t-il encore durer longtemps ?

- Non. Encore un petit moment et je vous délivre. Le reste du voyage sera plus confortable... L'enfant, en effet, était replié dans la caisse qui servait de siège au père Goguet !

Le jour peinait à se lever. La Seine charriait des brumes, au-delà desquelles on ne pouvait voir l'immense étendue du Champ-de-Mars barrée par l'École militaire. Batz respira à fond l'air chargé d'humidité pour donner aux battements de son cour le temps de s'apaiser. Il savait que ses amis de la Source étaient arrêtés depuis l'avant-veille mais il savait aussi où trouver, dans les bâtiments du bord de l'eau, la carriole bâchée qui avait déjà emmené vers la mer tant d'innocents menacés, à commencer par lady Atkyns... Il suffirait d'y atteler le cheval du chariot, après quoi on gagnerait Poissy où Batz avait une retraite dans les anciens bâtiments de l'abbaye royale, une retraite et des amis. On y passerait la nuit.

Le citoyen Goguet n'irait pas plus loin. Celui qui prendrait la route de Dreux, ce serait un brave paysan normand de la région d'Avranches, le père Morel, dont la fille unique venait de mourir à Poissy et qui ramenait au pays sa petite-fille, atteinte d'une " maladie de la peau " comme l'attestaient les plaques rouges dont elle était décorée et qui avaient pour but d'écarter les curieux. A ceux qu'il rencontrait - et qui ne se sauvaient pas à toutes jambes ! - le grand-père désolé expliquerait en pleurant qu'il n'avait plus guère d'espoir que dans la Pierre guérisseuse du village de Saint-James, près d'Avranches. Et, connaissant la nature humaine comme il la connaissait, Batz pensait qu'il y avait une bonne chance de réussite...

Ainsi, par ce chemin gris du bord de l'eau, le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette s'enfonçait lentement dans les brumes du matin dont il n'imaginait pas qu'elles seraient aussi celles de l'Histoire. On était le 21 janvier 1794. Un an plus tôt, jour pour jour, son père se dirigeait vers l'écha-faud...

Au soir de ce jour, Robespierre faisait arrêter de nouveau Cortey mais aussi Devaux et Roussel. Sans oublier Marie Grandmaison, tirée de sa semi-réclusion de la rue Ménars pour être conduite à la prison des Anglaises. L'Incorruptible était décidé à employer les grands moyens pour s'emparer enfin de celui qu'il appelait l'Invisible ! Mais, pour la paix de son âme, Batz ne le savait pas...

CHAPITRE XIV

LES VICTIMES

Dans sa prison du Luxembourg, Chabot avait fini par se rassurer. Sûrement, on l'avait enfermé là pour le soustraire à la vengeance de ceux qu'il avait mis en cause et dont l'arrestation ne saurait tarder! Après quelques jours au secret, on l'avait transféré dans une pièce qui n'avait rien à voir avec sa belle chambre de la rue d'Anjou, mais somme toute supportable. En outre il pouvait faire venir sa nourriture de chez Coste, le traiteur de la rue de Tournon et, comme il ne manquait pas d'argent, il engraissait doucement. Presque chaque jour il mangeait une poularde de six à huit livres, plus de la soupe, du " bouilli ", un dessert, quand ce n'étaient pas des côtelettes, un poulet aux truffes ou des perdreaux. Le tout évidemment arrosé d'autre chose que de l'eau. En outre, on lui fournissait toute l'encre et tout le papier qu'il voulait et, persuadé que l'on attendait toujours de lui des révélations nouvelles, que sa vie serait préservée tant qu'il parlerait, Chabot écrivait à longueur de journée, dénonçant encore et toujours, non seulement Hébert, Fabre d'Eglantine, Danton, Lacroix et même David, sans compter Batz, bien entendu, mais encore il fouillait sa mémoire pour trouver d'autres noms, d'autres accusations plus ou moins vraisemblables. Quand il apprit l'arrestation de ses deux beaux-frères, il écrivit cette lettre incroyable : " Je remercie la Providence de vous avoir enfin déterminés à mettre mes deux beaux-frères en état d'arrestation. Je les crois purs comme le soleil et francs Jacobins mais s'ils ne l'étaient pas, ce seraient les plus grands hypocrites de l'univers [xxxvi]. " Même l'arrestation de Léopoldine ne parut pas lui causer une douleur excessive : Chabot n'avait plus de tendresse - en admettant qu'il en eût jamais ! - que pour lui-même et, quand il ne dénonçait pas, il écrivait des vers à sa propre gloire

La prison n'est un triste asile Qu'au crime qui ronge le cour On goûte partout le bonheur Quand la conscience est tranquille...

Le Comité de salut public, pour sa part, regardait grossir jour après jour, et non sans quelque effarement, le flot de papiers en provenance du Luxembourg. Sans trop y attacher d'importance dans les débuts - on savait ce que valait Chabot ! -mais en finissant par penser qu'il n'y a pas de fumée sans feu et qu'après tout, ce fatras contenait peut-être des vérités. Et l'on se mit à les étudier d'autant plus près que Robespierre et son accusateur public Fouquier-Tinville voyaient là une bonne occasion de se débarrasser de tous ceux qui pouvaient les gêner dans leur marche à la dictature. Petit à petit, la boue que ne cessait de cracher Chabot allait souiller la Commune et la Convention. En attendant, d'innocentes victimes s'y enlisaient. Et, en premier lieu, Marie Grandmaison... La jeune femme qui se morfondait rue Ménars sans nouvelles de quiconque, sans aucun moyen de correspondre avec l'extérieur à cause de la surveillance étroite dont elle était l'objet, fut presque contente d'être emmenée en prison parce que là, au moins, elle pouvait espérer apprendre ce qui se passait au-dehors. Mais, cette fois, on ne la ramena pas à Sainte-Pélagie où elle aurait aimé retrouver la Raucourt. En dépit des charretées de victimes que l'on menait chaque jour place de la Révolution comme à l'abattoir, les prisons étaient pleines. Plus de six mille personnes y étaient alors incarcérées [xxxvii] et l'on en fabriquait d'autres à partir de couvents désertés. Ce fut le cas de celui des Filles-Anglaises, des Bénédictines dont la mission sur terre était de prier pour le retour de l'Angleterre à la foi catholique. Fraîchement expulsées de leur maison, on les avait entassées au second étage du donjon de Vincennes [xxxviii]. Les prisonnières - on n'y avait encore envoyé que des femmes - occupaient les cellules des religieuses.

Marie y vint donc, avec Nicole, fort inquiètes toutes deux du sort de Biret-Tissot que l'on conduisait à la Force mais un peu soulagées d'être délivrées des visites presque quotidiennes du policier Armand dont les conversations se réduisaient à peu de chose, mais combien lancinant : " Dites-nous où est Batz et vous serez libérée dans l'instant ! "

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xxxvi

G. Lenôtre, Le Baron de Batz.

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xxxvii

La population de Paris était alors de 620 000 habitants environ.

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xxxviii

Le couvent se situait dans le XIIIe arrondissement et dans ce qui est aujourd'hui la rue des Tanneries, près du boulevard Arago et pas bien loin de l'actuelle prison de la Santé.