— Je comprends », dit Perrin. Toutefois, ce qu’il comprenait c’est qu’il n’y aurait finalement pas de secours, pas de compagnie d’Aiels pour chasser les Blancs Manteaux des Deux Rivières. Il garda pour lui sa déception. Elle était rude après avoir pensé qu’il avait échappé à son destin, mais il ne pouvait pas prétendre qu’il ne s’était pas préparé à la seconde possibilité. Inutile de pleurer quand le fer se casse ; il n’y a qu’à le forger de nouveau. « Avez-vous rencontré des difficultés pour obtenir ce que j’ai demandé ?
— Aucune. J’ai dit à un des hommes de Tear de porter chacune des choses que vous vouliez à l’écurie de la Porte du Rempart du Dragon et de n’en parler à personne ; ils se seront vus là-bas, mais ils penseront que ces choses sont pour moi et ils garderont le silence. La Porte du Rempart du Dragon. On aurait cru que l’Échine du Monde était juste derrière l’horizon, et non à cent lieues sinon davantage. » L’Aiel hésita.
« La jeune fille et l’Ogier ne font pas mystère de leurs préparatifs, Perrin. Elle a essayé de trouver le ménestrel et elle raconte à tout venant qu’elle a l’intention de voyager par les Voies. »
Se grattant la barbe, Perrin respira fortement, émettant un bruit proche d’un grondement. « Si elle me dénonce à Moiraine, je jure qu’elle ne s’assiéra pas pendant une semaine.
— Elle sait bien se servir de ces poignards, remarqua Gaul d’un ton neutre.
— Pas suffisamment. Pas si elle m’a trahi. » Perrin hésita. Pas de compagnie d’Aiels. La potence attendait toujours. « Gaul, s’il m’arrive quoi que ce soit, si je vous en donne le signal, emmenez Faile. Elle ne voudra peut-être pas partir, mais emmenez-la quand même. Veillez à ce qu’elle quitte saine et sauve les Deux Rivières. Me le promettez-vous ?
— Je m’y efforcerai de mon mieux, Perrin. Pour la dette de sang que j’ai envers vous, je le promets. » Gaul ne paraissait pas certain de pouvoir réussir, mais Perrin ne pensait pas que les poignards de Faile suffiraient à l’en empêcher.
Ils empruntèrent autant que possible des passages secondaires et d’étroits escaliers aménagés pour que les serviteurs se déplacent discrètement. Perrin songea que c’était dommage que les Seigneurs de Tear n’aient pas attribué aux serviteurs leurs propres corridors. Toutefois, ils ne virent pas grand monde, même dans les vastes couloirs avec leurs socles à lampes dorées et leurs élégantes tentures, et pas un seul noble.
Il commenta cette absence et Gaul répliqua : « Rand al’Thor les a convoqués au Cœur de la Pierre. »
Perrin se contenta d’un « hum », mais il espéra que Moiraine était de ceux qui avaient été requis. Il se demanda si ce n’était pas un moyen qu’avait imaginé Rand pour l’aider à éviter Moiraine. Quelle que fût la raison, il était assez content d’en profiter.
Ils sortirent du dernier escalier étroit au rez-de-chaussée de la Pierre, où des couloirs caverneux larges comme des routes conduisaient à toutes les portes donnant sur le dehors de la forteresse. Il n’y avait pas de tentures sur les parois, ici. Des lampes en fer noir dans des appliques plantées haut dans la muraille éclairaient les couloirs sans fenêtres, et le sol était pavé de larges pierres rugueuses capables de résister longtemps aux fers des chevaux. Perrin prit le pas gymnastique. Les écuries se trouvaient en vue juste au bout du grand tunnel, la large Porte du Rempart du Dragon ouverte au-delà et seulement une poignée de Défenseurs pour la garder. Moiraine ne pouvait plus les intercepter à présent, pas sans la chance du Ténébreux.
Le seuil de l’écurie qui était ouverte formait une arche de deux toises et demie de large. Perrin avança d’un pas à l’intérieur et s’immobilisa.
L’air était chargé de l’odeur de la paille et du foin, que renforçait celle sous-jacente du blé et de l’avoine, du cuir et du fumier de cheval. Des stalles remplies de beaux chevaux de Tear, universellement renommés, s’alignaient le long des murs, avec d’autres encore en rangées sur l’immense surface du sol. Des douzaines de palefreniers étaient à l’œuvre, étrillant et peignant, nettoyant l’écurie, réparant selles et harnais. Sans s’arrêter, l’un ou l’autre jetait de temps en temps un coup d’œil vers l’endroit où se tenaient Faile et Loial, bottés et prêts à partir en voyage. Et à côté d’eux Baine et Khiad, équipées comme Gaul d’armes et de couvertures, d’outres à eau et d’une marmite.
« Ce sont elles à cause de qui vous avez dit seulement que vous essaieriez ? » demanda Perrin à voix basse.
Gaul haussa les épaules. « Je ferai ce que je peux, mais elles prendront son parti. Khiad est une Goshien.
— Son clan fait-il une différence ?
— Il y a une inimitié mortelle entre son clan et le mien, Perrin, et je ne suis pas une sœur-de-lance pour elle. Toutefois, peut-être que les serments de l’eau la retiendront. Je ne danserai pas avec elle la danse des lances à moins qu’elle ne l’offre. »
Perrin secoua la tête. Des gens bizarres. Qu’étaient les serments de l’eau ? Néanmoins, ce qu’il dit fut : « Pourquoi sont-elles avec elle ?
— Baine prétend qu’elle désire connaître davantage de vos terres, mais je crois que c’est la dispute entre vous et Faile qui les fascine. Elles ont de la sympathie pour elle et, quand elles ont entendu parler de ce voyage, elles ont décidé de partir avec elle plutôt qu’avec vous.
— Bah, pour autant qu’elles lui évitent d’avoir des ennuis. » Il fut surpris de voir Gaul rejeter la tête en arrière et éclater de rire. Il se gratta la barbe d’un air soucieux.
Loial vint à leur rencontre, ses longs sourcils affaissés par l’anxiété. Les poches de sa tunique étaient bourrées comme d’ordinaire quand il voyageait, principalement par les formes anguleuses de livres. Du moins sa boiterie paraissait-elle s’être améliorée. « Faile s’impatiente, Perrin. Je crois qu’elle va insister pour partir d’une minute à l’autre. Dépêchez-vous, je vous en prie. Vous ne trouveriez même pas la Porte des Voies sans moi. Non pas que vous n’essayeriez pas, certainement. Vous autres humains, vous me poussez à sauter dans tous les sens si bien que j’arrive à peine à retrouver ma propre tête. Hâtez-vous, s’il vous plaît.
— Je ne le laisserai pas en arrière, cria Faile. Pas même s’il est encore trop entêté et trop bête pour solliciter une simple faveur. Si c’était le cas, il pourra toujours me suivre comme un chiot perdu. Je promets de le gratter derrière les oreilles et de prendre soin de lui. » Les Aielles se plièrent en deux de rire.
Gaul bondit soudain à la verticale, se haussant d’une détente à six pieds au-dessus du sol, tout en faisant tournoyer une de ses lances. « Nous suivrons comme des lions de montagne sur la piste d’un gibier, cria-t-il, comme des loups qui chassent. » Il retomba sur le sol avec aisance, avec légèreté. Loial le regardait avec stupeur.
Par contre, Baine peignit paresseusement ses courts cheveux couleur de flamme avec ses doigts. « J’ai une belle peau de loup avec mes affaires de couchage dans notre place forte, dit-elle à Khiad d’un ton lassé. Les loups sont faciles à prendre. »
Un grondement s’enfla dans la gorge de Perrin, attirant sur lui les yeux des deux jeunes femmes. Pendant un instant, Baine parut sur le point d’ajouter quelque chose, mais elle fronça les sourcils devant le regard doré qu’il fixait sur elle et se tut, non pas effrayée mais soudain sur ses gardes.
« Ce chiot n’est pas encore bien dressé à être propre », confia Faile aux Aielles.
Perrin refusa de lui prêter attention. Il se dirigea au contraire vers la stalle qui hébergeait son étalon louvet, aussi haut que les animaux du Tear, mais plus massif de l’avant-main et de l’arrière-main. D’un geste, il refusa l’aide d’un palefrenier, passa la bride à Steppeur et le conduisit lui-même au-dehors. Les palefreniers avaient promené le cheval pour qu’il ait de l’exercice, naturellement, mais il avait été assez confiné pour se lancer dans le trot vif bien articulé[6] qui avait incité Perrin à l’appeler de ce nom. Perrin le calma avec la ferme assurance d’un homme qui a ferré de nombreux chevaux. Lui placer sur le dos sa selle au grand trous-sequin et attacher derrière ses sacoches et son rouleau de couchage se firent sans la moindre anicroche.
6
Un «steppeur» est un cheval qui trotte avec vivacité en levant haut les membres antérieurs, selon la définition du Petit Larousse. (