Gaul l’observait d’un air impassible. Il ne montait pas à cheval à moins d’y être obligé et, alors, n’effectuait pas un pas de plus qu’absolument nécessaire. Aucun des Aiels n’agissait autrement. Perrin ne comprenait pas pourquoi. Fierté peut-être de leur aptitude à courir sur de longues distances. Les Aiels donnaient l’impression qu’il s’agissait de davantage que cela, mais il se doutait qu’aucun d’eux n’aurait pu l’expliquer.
Le cheval de bât devait être chargé aussi, naturellement, mais ce fut vite achevé, puisque tout ce que Gaul avait commandé attendait bien empilé. Provisions de bouche et outres d’eau. Avoine et blé pour les chevaux – on ne pouvait se procurer rien de semblable dans les Voies – ainsi que divers objets comme des entraves, des remèdes pour les chevaux juste en cas, des briquets à silex de rechange, etc.
La majeure partie de la place dans les paniers d’osier fut réservée à des récipients de cuir comme ceux que les Aiels utilisaient pour l’eau, seulement plus gros et remplis d’huile. Une fois les lanternes, au bout de longues perches, fixées avec des courroies pardessus le reste, tout fut prêt.
Insérant son arc détendu sous la sangle de la selle, il enfourcha Steppeur, la longe du cheval de bât en main. Puis il dut attendre, bouillant d’irritation.
Loial était déjà en selle sur un énorme cheval aux boulets couverts de poils, plus haut de plusieurs mains qu’aucun autre dans l’écurie et cependant presque réduit à la taille d’un poney par les longues jambes de l’Ogier pendant de chaque côté. Il y avait eu une période où l’Ogier était un cavalier presque aussi récalcitrant que les Aiels, mais il était maintenant à l’aise sur un cheval. C’est Faile qui prit son temps, examinant sa monture presque comme si elle n’avait jamais vu avant la jument à la robe noire luisante, alors que Perrin savait qu’elle avait essayé la jument avant de l’acheter, peu après leur arrivée à la Pierre. La jument, Hirondelle de son nom, était un bel animal de la race de Tear, avec des canons fins et une encolure rouée[7], une bête fringante qui avait l’air à la fois rapide et endurante, encore que ferrée trop légèrement pour le goût de Perrin. Ces fers ne dureraient pas. C’était encore une tentative pour le remettre à sa place, quelle que fût celle que Faile pensait lui assigner.
Quand finalement Faile sauta en selle, dans sa jupe divisée en deux tubes étroits, elle guida sa jument et l’arrêta près de Perrin. Elle était bonne cavalière, la jeune femme et la jument ne faisant qu’un. « Pourquoi ne peux-tu demander, Perrin ? questionna-t-elle à voix basse. Tu as tenté de me maintenir éloignée de ce qui est mon rôle, alors à présent il faut que tu demandes. Une chose aussi simple peut-elle être si difficile ? »
La Pierre résonna comme une cloche colossale, le sol de l’écurie bondit en l’air, le plafond trembla au point d’être prêt de s’effondrer. Steppeur bondit aussi, hurlant, agitant la tête comme un fléau ; Perrin fut tout juste capable de conserver son assiette. Les palefreniers qui étaient tombés sur le sol se relevèrent tant bien que mal et coururent en hâte calmer les chevaux qui se cabraient, poussaient des cris perçants, tentaient d’escalader les parois de leurs stalles. Loial se cramponnait au cou de son énorme monture, mais Faile restait fermement en selle tandis que la jument dansait et criait frénétiquement.
Rand. Perrin comprit que c’était lui. L’attirance des Ta’veren exerçait son emprise sur lui, deux tourbillons dans un cours d’eau agissant l’un sur l’autre. Toussant dans la poussière qui se rabattait, il secoua la tête aussi fort qu’il pouvait, luttant pour ne pas sauter à terre et rentrer en courant dans la Pierre. « En route ! » ordonna-t-il d’une voix forte alors que des trépidations secouaient encore la forteresse. « Nous partons maintenant, Loial ! Immédiatement ! »
Faile parut ne plus voir de raison de s’attarder ; elle lança d’un coup de talon sa jument hors de l’écurie à côté du plus grand cheval de Loial, leurs deux sommiers entraînés à côté d’eux, tous filant au galop avant d’avoir atteint la Porte du Rempart du Dragon. Les Défenseurs leur jetèrent un coup d’œil et s’écartèrent, certains encore à quatre pattes ; empêcher les gens d’entrer dans la Pierre était leur devoir et ils n’avaient pas eu l’instruction de retenir ceux-ci à l’intérieur. Non pas qu’ils auraient nécessairement été en mesure de réfléchir suffisamment pour ce faire s’ils en avaient reçu l’ordre, pas avec les frémissements qui subsistaient encore et la Pierre toujours grondant au-dessus d’eux.
Perrin suivait sur leurs talons avec sa propre bête de somme, souhaitant que le cheval de l’Ogier puisse courir plus vite, souhaitant pouvoir dépasser la lourde monture de Loial et échapper à la succion qui tentait de le ramener en arrière, cette force d’attraction de Ta’veren à Ta’veren. Ils traversèrent au galop les rues de Tear, en direction du soleil levant, ralentissant à peine pour éviter charrettes et voitures. Des hommes en tunique ajustée et des femmes aux multiples tabliers disposés les uns par-dessus les autres, encore bouleversés par la commotion, les regardaient, hébétés, parfois s’effaçant d’un bond au dernier moment pour dégager le chemin.
Aux remparts de la cité intérieure, les pavés furent remplacés par de la terre battue, les souliers et tuniques par des pieds nus et des poitrines également nues au-dessus d’amples chausses retenues par de larges ceintures-écharpes. Ici, les gens se jetaient de côté avec autant de diligence, cependant, car Perrin ne laissa pas Steppeur ralentir avant d’avoir dépassé au galop les remparts extérieurs de la ville, les simples boutiques et maisons de pierre qui se groupaient à l’extérieur de la cité proprement dite et avant d’avoir atteint une campagne où s’éparpillaient des fermes et des petits bois, au-delà de l’attirance des Ta’veren. Alors seulement, haletant presque autant que son cheval couvert de sueur, il tira sur les rênes pour le ramener au pas.
Les oreilles de Loial étaient raides d’émotion. Faile s’humecta les lèvres et promena son regard de l’Ogier à Perrin, le visage blême. « Qu’est-ce qui est arrivé ? Était-ce… lui ?
— Je ne sais pas », mentit Perrin. Il fallait que je parte, Rand. Tu le comprends bien. Tu m’as regardé droit dans les yeux quand je t’ai prévenu et tu as dit que je devais faire ce que j’estimais être mon devoir.
« Où sont Baine et Khiad ? reprit Faile. Il leur faudra maintenant une heure pour nous rattraper. J’aurais bien aimé qu’elles aillent à cheval. J’avais offert de leur acheter des montures et elles ont eu l’air offensées. Bah, de toute façon, nous avons besoin de laisser les chevaux marcher au pas, pour qu’ils se rafraîchissent. »
Perrin se retint de lui dire qu’elle en connaissait moins sur les Aiels qu’elle ne le croyait. Il voyait les remparts de la ville derrière eux et la Pierre se dressant au-dessus comme une montagne. Il distinguait même la silhouette sinueuse sur la bannière flottant au sommet de la forteresse et les oiseaux effarouchés tournoyant alentour ; aucun des autres n’en était capable. Il n’avait aucune difficulté à voir trois personnes accourir vers eux à longues foulées qui dévoraient le terrain, leur aisance naturelle donnant le démenti à leur allure. Il ne pensait pas qu’il aurait couru avec cette vélocité, pas longtemps, mais les Aiels avaient dû soutenir ce train rapide depuis la Pierre pour être aussi proches.