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Une petite brise de mer soufflait de l’océan d’Aryth, apportant dans sa fraîcheur plus qu’un simple avant-goût de sel. Deux jeunes femmes agenouillées contre le mur derrière la Haute et Puissante Dame tenaient prêts des éventails de plumes blanches pour le cas où la brise tomberait. Deux autres femmes et quatre jeunes hommes complétaient la ligne de silhouettes ramassées sur elles-mêmes dans l’attente de servir. Pieds nus, tous les huit portaient des tuniques transparentes, pour satisfaire le sens esthétique de la Haute et Puissante Dame par les lignes pures de leurs membres et la grâce de leurs mouvements. À ce moment, en vérité, Suroth ne voyait pas les serviteurs, pas plus que l’on ne voit des meubles.

Ce qu’elle voyait, c’étaient les six gardes des Vigiles de la Mort à chaque extrémité de la colonnade, raides comme des statues avec leurs lances ornées de houppes noires et leurs boucliers laqués de noir. Les gardes des Vigiles de la Mort ne servaient que l’Impératrice et ceux qu’elle avait choisis pour la représenter, et ils tuaient ou mouraient avec une ferveur égale, selon ce qui était nécessaire. Un dicton avait cours : « Sur les hauteurs, les voies sont pavées de poignards. »

Ses ongles cliquetèrent sur la balustrade de pierre. Ô combien étroit le fil du rasoir sur lequel elle marchait.

Le port intérieur derrière la digue était rempli de vaisseaux des Atha’ans Mierre, le Peuple de la Mer, même les plus grands paraissant trop étroits pour leur longueur. Le gréement sectionné faisait pencher leurs vergues et leurs bômes tout de guingois. Leurs ponts étaient déserts, leurs équipages à terre et sous bonne garde, comme quiconque dans ces îles savait naviguer en haute mer. Des quantités de grands navires seanchans à la proue renflée étaient massés dans l’avant-port et ancrés au large de la sortie du port. L’un d’eux, ses voiles nervurées[1] gonflées par le vent, escortait un essaim de petits bateaux de pêche qu’il ramenait vers le port de l’île. Si ces embarcations s’égaillaient, quelques-unes pouvaient s’échapper, mais le navire seanchan transportait une damane et une seule démonstration du pouvoir d’une damane avait réprimé toute velléité de ce genre. La carcasse carbonisée et brisée du bateau du Peuple de la Mer gisait toujours sur un banc de vase près de l’entrée du port.

Combien de temps réussirait-elle à maintenir les autres membres du Peuple de la Mer – et les maudits continentaux – dans l’ignorance qu’elle s’était emparée de ces îles, Suroth ne le savait pas. Ce sera suffisamment longtemps, se dit-elle. Il faut que cela suffise.

Elle avait quasiment réalisé un miracle en ralliant la majeure partie des armées seanchanes après la débâcle où les avait entraînées le Puissant Seigneur Turak. Tous les vaisseaux qui s’étaient échappés de Falme, à part quelques-uns, étaient sous son commandement, et personne ne contestait son droit à prendre la tête des Hailènes, les Avant-Courriers[2]. Si son miracle perdurait, personne sur le continent ne se douterait de leur présence ici. Guettant l’heure de reprendre les terres que l’impératrice les avait envoyés reconquérir, guettant l’heure d’accomplir le Corenne, le Retour. Ses agents éclairaient déjà la voie. Ce serait inutile de retourner à la Cour des Neuf Lunes présenter à l’impératrice des excuses pour un échec dont elle n’était même pas responsable.

L’idée d’avoir à s’excuser devant l’impératrice la fit frémir. Une telle démarche était toujours humiliante et généralement pénible, mais ce qui provoquait ses frissons, c’était le risque de se voir à la fin refuser la mort, d’être forcée de continuer comme si rien ne s’était passé alors que tous, gens du commun et membres du Sang, étaient au courant de sa dégradation. Un serviteur jeune et beau s’élança auprès d’elle, apportant une longue robe vert pâle brodée d’oiseaux-de-délices au plumage brillant. Elle étendit les bras pour enfiler le vêtement sans prêter plus d’attention au serviteur qu’à une motte de terre près de son escarpin vert.

Pour échapper à ces excuses, elle devait récupérer ce qui avait été perdu mille ans auparavant. Et pour y parvenir, elle devait mater cet homme qui, disaient ses espions sur le continent, prétendait être le Dragon Réincarné. Si je ne peux pas trouver un moyen d’en avoir raison, le déplaisir de l’impératrice sera le cadet de mes soucis.

Se détournant d’un mouvement souple, elle pénétra dans la longue pièce qui donnait sur la terrasse, sa façade tout en portes et hautes fenêtres pour capter les moindres brises. Les lambris de bois clair des murs, lisses et luisants comme du satin, plaisaient à Suroth, mais elle avait enlevé le mobilier du vieux propriétaire, l’ancien gouverneur Atha’an Mierre de Cantorin, et l’avait remplacé par quelques hauts paravents, la plupart peints d’oiseaux ou de fleurs. Deux étaient différents. L’un s’ornait d’un grand félin tacheté des Sen T’jore, aussi gros qu’un petit cheval, l’autre d’un aigle de montagne noir, la crête érigée comme une couronne claire et les ailes aux extrémités d’un blanc de neige déployées sur toute leur envergure d’une toise. Ce genre de paravent était considéré comme vulgaire, mais Suroth aimait les animaux. Dans l’impossibilité d’emporter sa ménagerie avec elle sur l’océan d’Aryth, elle avait fait faire ces paravents à l’image de ses deux favoris. Elle n’avait jamais aimé être contrecarrée en quelque domaine que ce soit.

Trois femmes l’attendaient telles qu’elle les avait quittées, deux à genoux, une prosternée sur le sol nu ciré, marqueté d’incrustations de bois clair et foncé. Les femmes agenouillées portaient la robe bleu foncé des sul’dams, avec des panneaux rouges brodés d’éclairs fourchus sur la poitrine et les côtés de leurs jupes. L’une des deux, Alwhin, une femme au visage en lame de couteau, aux yeux bleus, avait le côté gauche de la tête rasé. Le reste de sa chevelure pendait jusqu’à son épaule en tresse châtaine.

La bouche de Suroth se pinça momentanément à la vue d’Alwhin. Aucune sul’dam n’avait jamais jusqu’à présent été élevée au rang des so’jhin, les grands serviteurs héréditaires du Sang, moins encore auprès d’une Voix du Sang. Toutefois, il y avait eu des raisons dans le cas d’Alwhin. Alwhin en savait trop.

Néanmoins, c’est sur la femme gisant face contre terre, entièrement vêtue de gris sombre, que Suroth fixa son attention. Un large collier de métal argenté entourait le cou de cette femme, relié par une laisse brillante à un bracelet du même métal passé au poignet de la seconde sul’dam, Taisa. Au moyen de cette laisse et de ce collier, l’a’dam, Taisa pouvait obtenir obéissance de la femme en gris. Et celle-ci devait être contrainte à l’obéissance. Elle était damane, une femme capable de canaliser et donc trop dangereuse pour qu’on lui permette de rester libre. Les souvenirs des Armées de la Nuit étaient encore vifs au Seanchan mille ans après leur anéantissement.

Les yeux de Suroth se détournèrent avec malaise le temps d’un éclair vers les deux sul’dams. Elle ne se fiait plus à aucune sul’dam et pourtant elle n’avait pas d’autre choix que de leur faire confiance. Personne d’autre ne pouvait maîtriser les damanes et sans les damanes… L’idée même était impensable. Le pouvoir du Seanchan, le pouvoir proprement dit du Trône de Cristal, était fondé sur les damanes soumises. Le choix manquait à Suroth dans trop de domaines pour lui convenir. Alwhin, par exemple, qui se tenait là à regarder comme si elle avait été so’jhin toute sa vie. Non. Comme si elle appartenait au Sang même, et s’agenouillait parce qu’elle le voulait bien.

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1

Des lattes maintiennent rigides les voiles selon des lignes parallèles donnant l’impression de nervures. Telles celles des jonques. (N.d.T.)

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2

Les Hailènes : les Avant-Courriers ou encore Ceux-qui-arrivent-les-premiers.