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Alanna intima d’un geste le silence à Faile. « Vous ne comprenez assurément pas, dit l’Aes Sedai à Perrin d’une voix tendue. Vous ne comprenez pas les restrictions qui nous sont imposées dans notre action. Les Trois Serments ne sont pas simplement des mots. J’ai amené avec moi dans cette contrée deux Liges. » Les Vertes étaient la seule Ajah à attacher plus d’un Lige à leur personne ; quelques-unes, avait-il entendu dire, en avaient même trois ou quatre. « Les Enfants de la Lumière ont surpris Owein qui traversait un champ à découvert. J’ai senti toutes les flèches qui l’ont frappé jusqu’à ce qu’il meure. Je l’ai senti mourir. Aurais-je été là-bas, j’aurais pu le défendre, et me défendre moi-même, avec le Pouvoir. Par contre, je ne peux pas l’utiliser pour me venger. Les Serments ne le permettent pas. Les Enfants de la Lumière sont pratiquement aussi exécrables que peuvent l’être les hommes, à l’exception des Amis du Ténébreux, mais ce ne sont pas des Amis du Ténébreux et pour cette raison ils n’ont rien à craindre du Pouvoir sauf en cas de légitime défense. Quels que soient nos efforts pour tirer sur la corde, elle ne s’allonge pas au-delà.

— Quant aux Trollocs, ajouta Vérine, nous en avons liquidé un certain nombre et deux Myrddraals, mais il y a des limites. Les Demi-Hommes sont capables de déceler plus ou moins le canalisage. Si nous agissons en sorte que cent Trollocs nous tombent dessus, il n’y a vraiment pas grand-chose à faire sinon prendre la fuite. »

Perrin se gratta la barbe. Il aurait dû s’y attendre, aurait dû savoir. Il avait vu Moiraine affronter des Trollocs, et il avait une idée de ce dont elle était capable ou non. Il se rendit compte qu’il avait pensé à la façon dont Rand avait tué tous les Trollocs dans la forteresse de la Pierre, seulement Rand était plus fort que l’une ou l’autre de ces Aes Sedai, probablement plus fort que les deux réunies. Bah, qu’elles l’aident ou pas, il n’en conservait pas moins l’intention de liquider tous les Trollocs dans les Deux Rivières. Après avoir libéré la famille de Mat et les Luhhan. S’il y réfléchissait avec suffisamment d’attention, il trouverait bien un moyen. Sa cuisse était horriblement douloureuse.

« Vous êtes blessé. » Posant sa timbale sur le sol, Alanna traversa la pièce pour s’agenouiller près de lui et lui prit la tête dans les mains. Un fourmillement le parcourut. « Oui. Je vois. Vous ne vous êtes pas fait cela en vous rasant, à ce qu’il paraît.

— C’étaient les Trollocs, Aes Sedai, expliqua Baine. Quand nous sommes sortis des Voies dans la montagne. » Khiad lui effleura le bras et elle s’interrompit.

« J’ai bloqué la Porte de la Voie, ajouta vivement Loial. Personne ne la franchira à moins qu’elle ne soit ouverte de ce côté.

— Je me doutais que ce devait être par là qu’ils venaient, murmura Vérine à demi pour elle-même. Moiraine avait bien dit qu’ils utilisaient les Voies. Tôt ou tard, cela nous posera un vrai problème. »

Perrin se demanda comment elle jugeait la situation à présent.

« Les Voies, répéta Alanna qui lui tenait toujours la tête. Des taveren, De jeunes héros ! » Elle prononça ces mots d’une façon qui les rendait approbateurs et proches de l’imprécation, les deux en même temps.

« Je ne suis pas un héros, lui répliqua-t-il avec flegme. Les Voies étaient le chemin le plus court pour arriver ici. Voilà tout. »

La Sœur Verte continua comme s’il n’avait pas ouvert la bouche. « Je ne comprendrai jamais pourquoi l’Amyrlin vous a laissés tous trois partir où vous vouliez. Élaida était dans tous ses états à cause de vous trois et elle n’était pas la seule, juste la plus véhémente. Avec les sceaux[9] en train de céder et la Dernière Bataille qui approche, la dernière chose dont nous ayons besoin est trois taveren égaillés dans la nature. J’aurais attaché une ficelle à chacun de vous, je vous aurais même liés par serment de Lige. » Il essaya de se dégager, mais elle resserra l’étreinte de ses doigts et sourit. « Je n’ai pas encore perdu le respect des coutumes au point de lier un homme contre sa volonté. Pas encore totalement. » Il n’était pas sûr qu’elle en était tellement loin ; le sourire n’atteignait pas ses yeux. Elle tâta l’entaille à demi guérie sur sa joue. « Trop de temps a passé depuis que ceci a été fait. Même la Guérison laissera une trace maintenant.

— Je n’ai pas besoin d’être joli garçon », marmonna-t-il – juste assez en forme pour accomplir ce qu’il devait – et Faile éclata de rire.

« Qui t’a dit ça ? » s’écria-t-elle. Chose surprenante, elle échangea un sourire avec Alanna.

Perrin fronça les sourcils, se demandant si elles se moquaient de lui mais, avant qu’il ait pu prononcer un mot, la Guérison l’assaillit, lui donnant l’impression de se transformer en glace. Tout ce dont il fut capable fut de suffoquer. Les quelques instants qui s’écoulèrent avant qu’Alanna le laisse aller parurent éternels.

Quand il retrouva son souffle, la Sœur Verte avait la tête aux cheveux couleur de flamme de Baine entre ses mains, Vérine s’occupait de Gaul et Khiad testait son bras gauche, le balançant d’avant en arrière avec une expression satisfaite.

Faile prit la place d’Alanna à côté de Perrin et lui caressa la joue du doigt, le long de la cicatrice sous son œil.

« Une marque de charme, dit-elle avec un léger sourire.

— Une quoi ?

— Oh, seulement un propos familier aux femmes d’Arad Doman. Ce n’était qu’une réflexion en l’air. »

En dépit de son sourire, ou peut-être à cause de lui, il fronça soupçonneusement les sourcils. Elle se moquait bien de lui, mais il ne comprenait pas exactement de quelle façon.

Ihvon se glissa dans la pièce, chuchota à l’oreille d’Alanna et s’esquiva de nouveau au-dehors sur ce qu’elle lui murmura. Quelques instants après, le raclement de bottes sur le perron annonça d’autres arrivées.

Perrin se dressa d’un bond quand Tam al’Thor et Abell Cauthon apparurent sur le seuil, arc en main, avec les habits froissés et la barbe de deux jours mêlée de gris d’hommes qui ont couché à la dure. Ils avaient chassé ; quatre lapins pendaient à la ceinture de Tam, trois à celle d’Abell. C’était évident qu’ils s’attendaient à voir les Aes Sedai et aussi des visiteurs, mais ils contemplèrent avec ébahissement Loial, plus de moitié plus grand qu’aucun d’eux, avec ses oreilles terminées en huppe et son large nez en forme de boutoir. Un bref changement d’expression sur le visage buriné et ouvert de Tam à la vue des Aiels montra qu’il les reconnaissait.

Toutefois, le regard de Tam ne se posa qu’un instant pensivement sur eux avant de se tourner vers Perrin, et Tam sursauta quasiment aussi brusquement que pour Loial. C’était un homme vigoureux à la large carrure bien qu’ayant une chevelure presque entièrement grise, le genre d’homme que seul un tremblement de terre peut renverser et à qui il faut plus qu’un séisme pour le bouleverser. « Perrin, mon garçon ! s’exclama-t-il. Rand est-il avec toi ?

— Que devient Mat ? » ajouta vivement Abell. Il avait l’apparence d’un Mat plus âgé et grisonnant, mais avec des yeux plus sérieux. Un homme que les années n’avaient guère épaissi et dont la démarche était agile.

« Ils vont bien, leur répondit Perrin. Ils sont à Tear. » Il aperçut du coin de la paupière le coup d’œil de Vérine ; elle était parfaitement au courant de ce que Tear représentait pour Rand. Alanna ne semblait guère prêter attention à ce qui se disait. « Ils m’auraient accompagné si ce n’est que nous ne savions pas que la situation ici était tellement grave. » C’était vrai sur ces deux points, il en était sûr. « Mat passe son temps à jouer aux dés – et à gagner – et à embrasser les dames. Rand… Ma foi, la dernière fois que j’ai vu Rand, il portait une tunique de luxe et avait à son bras une jolie jeune fille blonde.

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9

Les sceaux apposés sur la prison du Ténébreux.