Les yeux de cet homme gardaient la même expression. S’il était au courant pour Callandor il savait que Rand était le Dragon Réincarné, il savait qu’il était en mesure de manier le Pouvoir. Et ses yeux ne changeaient pas. Un homme dangereux. « J’ai entendu dire que l’on ne doit rien croire de ce que l’on entend et seulement la moitié de ce que l’on voit, répliqua Rand.
— Une règle sage, reprit Kadere au bout d’un instant. Toutefois, pour accomplir de grandes choses, un homme doit avoir une croyance quelconque. La foi et la connaissance préparent le terrain pour la grandeur. La connaissance est peut-être ce qu’il y a de plus précieux. Nous recherchons tous l’or de la connaissance. Votre pardon, bon sire. Isendre n’est pas une femme patiente. Peut-être aurons-nous une autre occasion de converser ensemble. »
Avant qu’il ait fait trois pas, Aviendha dit à voix basse d’un ton dur : « Vous appartenez à Élayne, Rand al’Thor. Regardez-vous de cette façon toutes les femmes qui se présentent devant vos yeux, ou seulement celles qui se promènent à demi nues ? Si j’ôte mes vêtements, me contemplerez-vous ainsi ? Vous appartenez à Élayne ! »
Il avait oublié qu’elle était là. « Je n’appartiens à personne, Aviendha. Élayne ? Elle n’a pas l’air de savoir dans quel sens elle doit prendre une décision.
— Élayne a mis son cœur à nu devant vous, Rand al’Thor. Si elle ne vous l’a pas démontré dans la Pierre de Tear, ces deux lettres ne vous ont-elles pas dit son sentiment ? Vous êtes à elle et à personne d’autre. »
Rand abandonna la partie et s’éloigna d’elle à grands pas. Du moins, il essaya. Elle s’élança sur ses talons, ombre désapprobatrice dans l’éclat aveuglant du soleil.
Les épées. Les Aiels avaient peut-être oublié pourquoi ils ne s’armaient pas d’épées, mais ils avaient gardé leur mépris pour elles. Des épées pourraient inciter Aviendha à le laisser en paix. Il partit à la recherche de Lan dans le camp des Sagettes et demanda au Lige de l’observer pendant qu’il travaillait les figures d’escrime. Bair était la seule des quatre en vue et, sans contredit, une expression de contrariété creusa les rides de son visage. Egwene n’apparaissait nulle part, elle non plus. Moiraine arborait une mine calme comme un masque, ses yeux noirs neutres ; il n’aurait pas su dire si elle approuvait.
Il n’avait pas l’intention d’offenser les Aiels, il s’installa donc avec Lan entre les tentes des Sagettes et celles des Jindos. Il se servit d’une des épées d’entraînement que Lan transportait dans ses bagages, un faisceau de lattes assemblées de façon assez lâche en guise de lame. Toutefois, le poids et l’équilibrage étaient justes et il pouvait s’oublier dans l’élan pareil à une danse pour passer d’une posture à l’autre, l’épée d’entraînement vivante entre ses mains, une partie de lui-même. C’était ainsi, d’ordinaire. Aujourd’hui, le soleil était une fournaise dans le ciel qui asséchait force et humidité. Aviendha s’était assise sur ses talons, de côté, et serrait ses genoux contre sa poitrine en ne le quittant pas des yeux.
Finalement, à court de souffle, il laissa retomber ses bras.
« Tu as perdu de la concentration, lui dit Lan. Tu dois t’y cramponner même quand tes muscles fondent en eau. Perds ta concentration et ce jour-là tu meurs. Et ce sera probablement du fait d’un petit paysan qui a une épée dans les mains pour la première fois. » Il eut un sourire subit, étrange sur ce visage de pierre.
« Oui. Bah, je ne suis plus un petit paysan, n’est-ce pas ? » Ils avaient acquis des spectateurs, encore qu’éloignés. Des Aiels étaient alignés à la lisière des campements aussi bien jindos que shaidos. La masse drapée de tissu crème de Keille se dressait au milieu des Jindos, le ménestrel auprès d’elle dans sa cape aux pièces de cent couleurs. Lequel choisir ? Il ne tenait pas à ce qu’ils le voient les observer. « Comment les Aiels se battent-ils, Lan ?
— Avec rigueur, dit le Lige sans ambages. Ils ne perdent jamais leur concentration. Regarde. » De la pointe de son épée il traça sur l’argile durcie et craquelée un cercle et des flèches. « Les Aiels changent de tactique selon les circonstances, mais en voici une qui a leur préférence. Ils progressent en colonne, répartis en quatre groupes. Quand ils rencontrent un ennemi, le premier quart l’assaille pour le clouer sur place. Le deuxième et le troisième décrivent un large cercle pour attaquer les flancs et l’arrière. Le dernier quart attend en réserve, souvent sans même observer le combat, sauf leur chef. Quand une faiblesse se manifeste – une trouée, n’importe quoi – la réserve frappe là. Fini ! » Son épée s’enfonça dans un cercle déjà transpercé par des flèches.
« Comment pare-t-on cela ? questionna Rand.
— Avec difficulté. Quand tu entres pour la première fois en contact – tu ne repéreras pas les Aiels avant qu’ils attaquent à moins que la chance soit avec toi – envoie immédiatement des cavaliers pour briser, ou en tout cas retarder, leurs attaques de flanc. Si tu maintiens le gros de tes forces à l’écart et bats l’assaut de front, alors tu peux te retourner vers les autres et les battre aussi.
— Pourquoi voulez-vous apprendre comment combattre les Aiels ? s’exclama Aviendha. N’êtes-vous pas Celui qui Vient avec l’Aube, destiné à nous unir et à nous ramener tous aux splendeurs d’autrefois ? D’ailleurs, si vous voulez savoir comment vous battre avec des Aiels, questionnez un Aiel, pas un homme des Terres Humides. Sa méthode ne vaut rien.
— Elle a donné de temps en temps d’assez bons résultats pour les Hommes des Marches. » Les bottes souples de Rhuarc faisaient très peu de bruit sur le sol sec. Il portait sous le bras une outre d’eau. « On témoigne toujours de l’indulgence envers qui souffre d’une déception, Aviendha, mais il y a des limites à la bouderie. Tu as renoncé à la Lance pour ton devoir envers le peuple et le sang. Un jour, sans doute, tu feras faire à un chef de clan ce que tu veux au lieu de ce que lui veut mais si, à la place, tu es la Sagette de la plus petite place forte du plus petit enclos des Taardads, le devoir demeure et les accès de mauvaise humeur ne sont pas de mise pour y faire face. »
Une Sagette. Rand se traita d’idiot. Voilà pourquoi elle s’était rendue à Rhuidean, naturellement. Cependant, il n’aurait jamais pensé qu’Aviendha choisirait de renoncer à la lance. En tout cas, cela expliquait certes pourquoi elle avait été désignée pour l’espionner. Il se retrouva soudain en train de se demander si elle pouvait canaliser. Depuis la Nuit de l’Hiver[10], c’était à croire que Min était la seule femme dans sa vie qui en était incapable.
Rhuarc lui lança l’outre où clapotait de l’eau. Cette eau tiède glissa dans sa gorge comme du vin rafraîchi. Il s’efforça de ne pas en renverser sur sa figure, pour ne pas en gâcher, mais c’était difficile.
« Je m’étais dit que vous aimeriez peut-être apprendre à manier la lance », annonça Rhuarc quand Rand abaissa enfin l’outre de peau à moitié vide. Pour la première fois, Rand remarqua que le chef de clan ne portait que deux lances et une paire de boucliers. Pas des lances d’entraînement si même il en existait, un pied d’acier acéré formait la pointe de chacune d’elles.
Bois ou acier, ses muscles imploraient du repos. Ses jambes voulaient qu’il s’asseye et sa tête avait envie de s’étendre. Keille et le ménestrel étaient partis, mais il y avait encore des Aiels des deux camps qui les observaient. Ils l’avaient vu s’exercer avec une épée objet de mépris, quoique en bois. C’étaient ses compatriotes. Il ne les connaissait pas, mais ils étaient siens dans davantage qu’un sens. Aviendha aussi le regardait toujours, l’air furieuse comme si elle le blâmait de ce que Rhuarc l’avait rabrouée. Non pas qu’elle pesât en quoi que ce soit sur sa décision, bien sûr. Les Jindos et les Shaidos regardaient, voilà ce qui comptait.