« Cette montagne devient parfois terriblement pesante[11], dit-il avec un soupir en prenant des mains de Rhuarc une lance et un bouclier. Quand a-t-on une chance de la déposer un instant ?
— Quand on meurt », répondit simplement Lan.
Forçant ses jambes à bouger – et essayant de ne plus penser à la présence d’Aviendha – Rand se mit en posture de combattre Rhuarc. Il n’avait pas l’intention de mourir encore. Non, pas avant longtemps.
Adossé contre une haute roue dans l’ombre d’un des chariots des colporteurs, Mat jeta un coup d’œil à la file de Jindos qui observaient Rand. Tout ce qu’il en voyait pour le moment était leur dos. Ce garçon était complètement fou de se démener par cette température. N’importe qui de sensé chercherait à se protéger un peu du soleil, à trouver quelque chose à boire. Il changea de position dans l’endroit abrité où il était assis et, plongeant son regard dans la chope d’ale qu’il avait achetée à l’un des conducteurs de chariot, il esquissa une grimace. L’aie n’avait pas bon goût quand elle était aussi chaude que du bouillon. Du moins était-ce du liquide. La seule autre chose qu’il avait achetée, en dehors du chapeau, était une pipe au tuyau court, avec un fourneau incrusté d’argent, niché maintenant dans la poche de sa cotte avec sa blague à tabac. Faire des affaires n’était pas sa préoccupation première. Sauf pour traiter de sa sortie du Désert, une marchandise que les chariots des colporteurs ne paraissaient pas présentement avoir à offrir.
Leur commerce allait bon train, sauf en ce qui concernait l’aie ; les Aiels ne rechignaient pas à cause de sa température, mais apparemment ils la trouvaient trop faible. La plupart étaient des Jindos, cependant il y avait un flot constant de Shaidos venant de l’autre camp. Couladin et Kadere restèrent longtemps en conférence, néanmoins sans aboutir à un accord puisque Couladin repartit les mains vides. Kadere ne devait pas être enchanté d’avoir perdu sa clientèle ; il regarda s’éloigner Couladin avec ses yeux d’aigle et un Jindo qui cherchait à obtenir son attention dut l’interpeller trois fois avant qu’il l’entende.
Les Aiels n’offraient pas grand-chose en matière de monnaie sonnante et trébuchante, mais les colporteurs et leurs gens ne lanternaient pas pour accepter des coupes d’argent, des figurines en or ou de belles tapisseries provenant du pillage de Tear, et les escarcelles aielles dégorgeaient des pépites d’or et d’argent à la vue desquelles Mat se redressa subitement sur son séant. Un Aiel qui perdait aux dés pouvait fort bien jouer alors de ses lances. Il se demanda où étaient situées les mines. Si un homme pouvait trouver de l’or, un autre le pouvait aussi. Toutefois, extraire de l’or devait requérir pas mal de travail. Avalant une longue gorgée d’ale tiède, il se radossa contre la roue du chariot.
Ce qui se vendait et ce qui ne se vendait pas – et à quel prix – était intéressant. Les Aiels n’étaient pas des naïfs qui donnaient, disons, une salière en or en échange d’un rouleau d’étoffe. Ils connaissaient la valeur des choses et marchandaient ferme, mais ils avaient des idées précises sur ce qu’ils désiraient. Les livres partaient immédiatement, tout le monde n’en voulait pas, mais les Aiels qui en voulaient prirent jusqu’au dernier ceux que contenaient les chariots. Les dentelles et les velours disparaissaient aussitôt présentés pour d’étonnantes quantités d’argent et d’or, et les rubans pas pour moins ; par contre les plus belles soieries étaient laissées de côté. La soie était moins chère dans l’est, à ce qu’il entendit un Shaido répliquer à Kadere. Un conducteur de chariot à la carrure puissante et au nez cassé essaya de tenter une Vierge de la Lance des Jindos avec un bracelet en ivoire sculpté. Elle en sortit de sa bourse un plus large, plus épais et plus travaillé et lui offrit de lutter avec lui pour les deux. Il hésita avant de refuser, ce qui démontra à Mat qu’il était encore plus bête qu’il n’en avait l’air. Les aiguilles et les épingles s’arrachaient, mais les chaudrons et la plupart des couteaux suscitèrent des sourires de mépris. Les forgerons aiels exécutaient un meilleur travail. Tout changeait de mains, depuis les flacons de parfum et les sels de bains jusqu’aux barillets d’eau-de-vie. Le vin et l’eau-de-vie atteignaient de bons prix. Il fut surpris d’entendre Heirn demander du tabac des Deux Rivières. Les colporteurs n’en avaient pas.
Un des conducteurs s’efforçait avec persévérance mais sans succès d’intéresser les Aiels à une lourde arbalète incrustée d’or. L’arbalète plut à Mat, toutes ces incrustations de lions en or avec ce qui semblait des rubis en guise d’yeux. Petits, mais des rubis quand même. Bien sûr, un bon arc de guerre au pays des Deux Rivières pouvait tirer six flèches tandis qu’un arbalétrier en serait encore à retendre sa corde au moyen de la roue pour lancer son deuxième trait. Évidemment, la portée était plus grande grâce à une arbalète de cette dimension, de cent pas au moins. Avec deux hommes n’ayant rien à faire qu’à mettre une arbalète armée de son carreau entre les mains de chaque arbalétrier et de robustes piquiers pour maintenir à distance la cavalerie…
Esquissant une grimace, Mat laissa sa tête retomber contre les rayons de la roue. C’était arrivé de nouveau. Il devait sortir du Désert, s’éloigner de Moiraine, s’éloigner de n’importe quelle Aes Sedai. Peut-être retourner pendant un moment chez lui. Peut-être arriverait-il là-bas à temps pour aider à liquider ces ennuis avec les Blancs Manteaux. Guère de chance, à moins que je ne parte par ces damnées Voies ou encore une autre damnée Pierre Porte. Cela ne résoudrait d’ailleurs pas ses problèmes. D’abord, il n’y avait pas dans le Champ d’Emond des réponses à ce que sous-entendaient ces êtres serpentins en parlant d’épouser la Fille des Neuf Lunes ou de mourir et revivre. Ou de Rhuidean.
À travers son surcot, il frotta le médaillon à tête de renard en argent, de nouveau suspendu à son cou. La pupille de l’œil du renard était un cercle minuscule divisé par une ligne sinueuse, un côté lisse et brillant, l’autre assombri par un procédé quelconque. L’antique symbole des Aes Sedai, avant la Destruction du Monde. La lance à hampe noire, à la pointe en forme d’épée marquée de deux corbeaux, il la prit à côté de lui où elle était appuyée et la posa en travers de ses genoux. Encore une œuvre d’Aes Sedai. Rhuidean n’avait fourni aucune réponse, seulement d’autres questions et…
Avant Rhuidean, sa mémoire avait été pleine de trous. En revenant en arrière dans son esprit à cette époque-là, il était capable de se rappeler être allé vers une porte le matin et être parti le soir, mais rien entre. À présent, il y avait quelque chose entre, bouchant tous ces trous. Des rêves éveillés ou ce qui y ressemblait fort. C’était comme s’il pouvait se souvenir de danses et de batailles, de rues et de villes, dont il n’avait rien vu en réalité, dont il n’était pas certain qu’aucune avait existé, tels cent fragments de souvenirs provenant de cent hommes différents. Mieux valait peut-être les considérer comme des rêves – un peu mieux – pourtant il y figurait aussi sûrement que dans n’importe lequel de ses souvenirs personnels. Les batailles étaient les plus nombreuses et parfois elles s’imposaient à lui d’une façon subreptice, à la façon de l’arbalète. Il se retrouvait examinant une portion de terrain et envisageant d’y dresser une embuscade, ou de se protéger contre une embuscade, ou encore comment placer une armée en formation de bataille. C’était dément.
11
Un dicton que Lan a enseigné à Rand :