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Faces cachées
Le Jardin des Brises Argentées était non pas un jardin mais une imposante taverne spécialisée dans le vin, beaucoup trop vaste à la vérité pour être qualifiée de simple taverne, au sommet d’une colline se dressant au centre de Calpène, celle des trois péninsules de Tanchico située la plus à l’ouest au-dessous du Grand Cercle. Une partie de son nom, du moins, était due aux brises s’introduisant par bouffées à l’endroit où des balustrades et des colonnes de marbre poli veiné de vert remplaçaient un des murs sauf à l’étage supérieur. Des rideaux de soie huilée dorée pouvaient être abaissés en cas de pluie. La colline descendait en pente raide de ce côté-là et, par-dessus des dômes et des toits en flèche blancs, les tables installées le long des balustrades offraient un panorama dégagé du vaste port plus bondé de navires que jamais. Tanchico avait besoin de tout, follement, et il y avait de l’or à gagner – jusqu’à ce que l’or et le temps s’épuisent.
Avec ses lampes dorées et ses plafonds incrustés d’ornementations de cuivre astiquées jusqu’à prendre le même éclat que le précieux métal, avec ses serveuses et ses serveurs sélectionnés pour leur grâce, leur beauté et leur discrétion, le Jardin des Brises Argentées avait été la taverne la plus chère de la cité avant même les troubles. Maintenant, elle était hors de prix. Pourtant ceux qui maniaient d’énormes sommes continuaient à la fréquenter, ceux qui se mêlaient de pouvoir et d’influence, ou qui se l’imaginaient. D’un certain point de vue, les affaires abondaient moins que naguère ; selon d’autres, davantage.
Des murettes entouraient chaque table, formant des îlots disséminés sur les dalles vert et or du sol. Chaque murette, percée à jour de motifs sculptés comme de la dentelle afin qu’aucun curieux ne puisse écouter sans être vu, était juste assez haute pour dissimuler qui rencontrait qui au coup d’œil machinal des passants. Même ainsi, les clients étaient généralement masqués, surtout ces derniers temps, et quelques-uns avaient un garde du corps à côté de leur table, masqué aussi pour éviter d’être reconnu si le client était prudent. Et privé de langue, disait la rumeur, pour les plus prudents. Aucun garde n’était armé de façon visible ; la propriétaire du Jardin des Brises Argentées, une belle femme d’âge indéterminé nommée Selindrine, n’autorisait pas le port d’armes une fois le seuil de la rue franchi, maintenant. Ce règlement n’était pas enfreint, du moins ouvertement.
De sa table habituelle contre la balustrade, Egeanine observait les navires dans le port, en particulier ceux qui étaient sous voiles. Ils lui donnaient envie de se retrouver sur un pont, en train de donner des ordres. Elle ne s’était jamais attendue à ce que le devoir l’amène à ceci.
Inconsciemment, elle rajusta le masque de velours qui cachait le haut de sa figure ; elle se sentait ridicule avec ce machin-là, mais c’était nécessaire de se fondre jusqu’à un certain point dans l’ambiance générale. Le masque – bleu pour être assorti à sa robe de soie au col montant – la robe elle-même et ses cheveux noirs qui s’étaient à présent allongés jusqu’à ses épaules, étaient le maximum dont elle se sentait capable. Passer pour originaire du Tarabon n’était pas nécessaire – Tanchico regorgeait de réfugiés, pour une bonne part des étrangers retenus là par les troubles – et, de toute manière, cela la dépassait. Ces gens-là étaient des animaux ; ils n’avaient pas de discipline, pas d’ordre.
À regret, elle détourna du port son regard vers son compagnon de table, un individu à l’étroit visage de fouine avec un sourire avide. Le col élimé de Floran Gelb ne cadrait pas avec le Jardin des Brises Argentées, et il essuyait continuellement ses mains sur son surcot. Elle leur donnait toujours rendez-vous ici, à ces petits bonshommes patelins avec qui elle était forcée de traiter. C’était pour eux une récompense—et pour elle un moyen de les maintenir mal à l’aise.
« Qu’avez-vous pour moi, Maître Gelb ? »
S’essuyant de nouveau les mains, il souleva et mit sur la table un sac en grossière toile de jute, l’observant avec anxiété. Elle laissa pendre le sac à côté d’elle avant de l’ouvrir. Un a’dam en métal argenté se trouvait à l’intérieur, un collier et un bracelet réunis par un lien astucieusement travaillés et assemblés. Elle ferma le sac et le posa sur le sol. Cela en faisait trois que Gelb récupérait, plus que n’importe qui d’autre.
« Très bien, Maître Gelb. » Une petite bourse passa à l’autre bout de la table ; Gelb l’escamota sous son surcot comme si elle contenait la couronne de l’Impératrice au lieu d’une poignée de pièces d’argent. « Et avez-vous autre chose ?
— Ces femmes. Celles que vous vouliez que je cherche ? » Elle s’était habituée au débit rapide de ces gens, mais elle aurait préféré qu’il ne s’humecte pas les lèvres de cette façon. Cela ne le rendait pas plus difficile à comprendre, mais c’était déplaisant à voir.
Elle avait bonne envie de lui répondre qu’elle ne s’y intéressait plus. Seulement c’était une partie des raisons de sa présence à Tanchico, finalement ; peut-être même à présent l’unique raison. « Qu’avez-vous à dire sur elles ? » Qu’elle eût même l’idée de se soustraire à son devoir la poussa à parler plus sèchement qu’elle n’en avait eu l’intention, et Gelb tressaillit.
« Je… je pense en avoir trouvé une autre.
— Vous êtes sûr ? Il y a eu des… erreurs. »
Le terme « erreur » était un euphémisme. Près d’une douzaine de femmes ne ressemblant que vaguement aux descriptions avaient été des désagréments qu’elle pouvait ignorer une fois qu’elle les avait vues. Par contre, cette dame noble, réfugiée d’États dévastés par la guerre. Gelb l’avait enlevée en pleine rue, s’imaginant gagner davantage en l’amenant sur place qu’en disant où elle se trouvait. À sa décharge, la Dame Leilwin correspondait de près à l’une des femmes que recherchait Egeanine, mais elle lui avait spécifié qu’elles ne parlaient avec aucun accent connu de lui, et certainement pas celui du Tarabon. Egeanine n’avait pas voulu tuer cette femme, pourtant même à Tanchico quelqu’un aurait peut-être prêté l’oreille à son histoire. Leilwin était partie en pleine nuit, ligotée et bâillonnée, à bord d’un des bateaux rapides transportant le courrier ; elle était jeune et jolie et quelqu’un trouverait pour elle une meilleure utilisation que lui trancher la gorge. Mais Egeanine n’était pas venue à Tanchico pour dénicher des servantes pour le Sang[12].
« Pas d’erreur, Maîtresse Elidar, dit-il vivement avec ce sourire bref comme l’éclair découvrant toutes ses dents. Pas cette fois-ci. Mais… j’ai besoin d’un peu d’or. Pour être certain. Pour approcher suffisamment près. Quatre ou cinq couronnes ?
— Je paie pour des résultats, lui répliqua Egeanine d’un ton ferme. Après vos… erreurs, vous avez de la chance d’être quand même payé. »
Gelb se passa nerveusement la langue sur les lèvres. « Vous aviez dit… Au début, vous aviez dit qu’il y aurait quelques pièces de monnaie pour ceux qui seraient capables d’accomplir des sortes de missions spéciales. » Un muscle se crispa dans sa joue ; ses yeux jetèrent des coups d’œil rapides à la dentelle des claustras de pierre protégeant les trois côtés de la table comme si quelqu’un pouvait écouter derrière et sa voix baissa jusqu’à un chuchotement rauque. « Allumer une émeute, par exemple ? J’ai entendu une rumeur – par un bonhomme qui est valet du Seigneur Brys – à propos de l’Assemblée et du choix de la nouvelle Panarch. Je pense qu’elle est peut-être bien fondée. L’homme était ivre et, quand il s’est rendu compte de ce qu’il avait dit, il a failli souiller ses chausses. Même si elle est fausse, elle bouleverserait Tanchico.
12
Le Sang, c’est-à-dire l’aristocratie des Seanchans, descendants des armées envoyées à la conquête des terres situées de l’autre côté de l’Océan d’Aryth par Artur Aile-de-Faucon :