Rendra continua son bavardage pendant qu’on les servait, ses sujets sautant d’une nouvelle couturière qui pouvait leur coudre des robes selon la dernière mode dans la soie la plus fine imaginable – elle suggéra à Egeanine d’aller la voir, obtenant pour réponse un regard fixe ; ce qui ne la troubla nullement – aux raisons justifiant qu’elles écoutent Juilin puisque la ville était maintenant bien trop dangereuse pour qu’une femme sorte seule même en plein jour, et à un savon parfumé qui donnerait le plus bel éclat à leurs cheveux. Élayne se demandait parfois comment cette femme dirigeait une auberge avec tant de succès alors qu’elle ne semblait penser qu’à sa chevelure et à ses vêtements. Qu’elle y parvenait était évident ; c’est le comment qui intriguait Élayne. Certes, elle portait de jolis habits ; un tantinet pas entièrement convenables. Le serveur qui apporta le thé, les tasses de porcelaine bleue et de tout petits gâteaux sur un plateau était le jeune homme svelte aux yeux noirs qui n’avait cessé de remplir la coupe de vin d’Élayne lors de cette très embarrassante soirée. Et qui avait encore essayé plus d’une fois, bien qu’elle se fut juré intérieurement de ne jamais boire plus d’une coupe à l’avenir. Un beau garçon, mais elle lui adressa son regard le plus détaché, de sorte qu’il fut heureux de quitter la pièce.
Egeanine observait en silence jusqu’à ce que Rendra sorte, elle aussj. « Vous n’êtes pas ce que j’attendais », dit-elle alors, tenant sa tasse en équilibre au bout de ses doigts d’une curieuse manière. « L’aubergiste discourt de frivolités comme si vous étiez ses sœurs et aussi têtes folles qu’elle, et vous la laissez faire. L’homme brun – il est une sorte de subalterne, je pense – vous nargue. Ce serveur vous dévore des yeux et vous l’autorisez. Vous êtes… des Aes Sedai, n’est-ce pas ? » Sans attendre de réponse, elle tourna ses yeux bleus au regard pénétrant vers Élayne. « Et vous êtes du[16]… Vous êtes de noble naissance. Nynaeve a parlé du palais de votre mère.
— Ce genre de chose ne compte guère dans la Tour Blanche », lui répondit Élayne d’un ton désabusé, en essuyant hâtivement des miettes de gâteau sur son menton. C’était du gâteau très épicé ; presque piquant. « Si une reine allait là-bas s’instruire, elle aurait à nettoyer le sol comme n’importe quelle autre novice et à se précipiter pour obéir quand on lui donne un ordre. »
Egeanine hocha lentement la tête. « C’est donc ainsi que vous gouvernez. En commandant les gouvernants. Est-ce que… beaucoup de reines vont recevoir cette instruction ?
— Aucune que je connaisse. » Élayne rit. « Bien que ce soit notre tradition en Andor d’y envoyer la Fille-Héritière. Bon nombre de dames nobles y vont, en réalité, mais elles ne tiennent généralement pas à ce que cela se sache et la plupart repartent sans avoir même réussi à sentir la Vraie Source. Ce n’était qu’un exemple.
— Êtes-vous aussi du… une noble ? » questionna Egeanine, et Nynaeve eut un rire sec.
« Ma mère était une paysanne et mon père élevait des moutons et cultivait du tabac. Rares dans le pays d’où je viens sont ceux qui peuvent vivre sans avoir de la laine et du tabac à vendre. Et vos parents, Egeanine ?
— Mon père était un soldat, ma mère le… un officier sur un bateau. » Pendant un instant, elle but à petites gorgées son thé non sucré en les observant. « Vous cherchez des gens, finit-elle par remarquer. Ces femmes dont a parlé l’homme brun. Entre autres, mon métier est de collecter des informations. J’ai des sources qui me renseignent. Peut-être puis-je vous aider. Je ne prendrais pas de commission, je vous demanderais seulement de m’en dire plus sur les Aes Sedai.
— Vous nous avez déjà beaucoup trop aidées », répliqua précipitamment Élayne qui se rappelait Nynaeve racontant presque tout à Bayle Domon. « J’en suis grandement reconnaissante, mais nous ne pouvons accepter davantage. » Mettre cette femme au courant de l’existence de l’Ajah Noire ou l’impliquer dans l’affaire sans l’y mettre étaient également impensables. « Franchement, nous ne le pourrions pas. »
Devancée alors qu’elle n’avait encore ouvert la bouche qu’à moitié, Nynaeve darda sur Élayne un regard furibond. « J’allais dire la même chose », déclara-t-elle sèchement, puis poursuivant d’un ton plus aimable : « Notre gratitude s’étend assurément à répondre à des questions, Egeanine. Autant que cela nous est possible. » Elle entendait à coup sûr par là qu’il y avait bon nombre de questions dont elles ne possédaient pas les réponses, mais Egeanine l’interpréta différemment.
« Bien sûr. Je ne veux pas m’immiscer dans les affaires secrètes de votre Tour Blanche.
— Vous paraissez très intéressée par les Aes Sedai, reprit Élayne. Je n’en perçois pas l’aptitude en vous, mais peut-être pouvez-vous apprendre à canaliser. »
Egeanine faillit laisser choir sa tasse de porcelaine. « Ce… cela peut s’apprendre ? Je ne le… Non. Non, je ne tiens pas à apprendre. »
Son agitation attrista Élayne. Même parmi ceux qui ne craignaient pas les Aes Sedai, beaucoup trop avaient toujours peur d’avoir le moindre rapport avec le Pouvoir. « Qu’est-ce que vous désirez savoir, Egeanine ? »
Avant que la jeune femme ait eu le temps de répondre, un coup sec frappé à la porte fut suivi par Thom, dans la riche cape brune qu’il avait pris l’habitude de mettre quand il sortait. Elle attirait certes moins l’attention que son vêtement de ménestrel aux pièces multicolores. En fait, elle lui donnait une apparence très digne, avec cette crinière de cheveux blancs, encore qu’il aurait pu se brosser un peu plus les cheveux. Élayne conclut qu’elle comprenait ce qui avait attiré d’abord sa mère vers lui. Ce qui n’absolvait pas Thom d’être parti, naturellement. Elle lissa ses traits avant qu’il puisse apercevoir son expression de réprobation.
« On m’a averti que vous n’étiez pas seules », déclara-t-il en adressant à Egeanine un regard circonspect presque identique à celui de Juilin ; les hommes se montraient toujours soupçonneux à l’égard de quiconque ils ne connaissaient pas. « Toutefois j’ai pensé que vous aimeriez apprendre que les Enfants de la Lumière ont investi ce matin le Palais de la Panarch. Les rues commencent à bourdonner de commentaires. Il semble que la dignité de Panarch doit être conférée demain à la Noble Dame Amathera.
— Thom, répliqua Nynaeve d’un ton las, à moins que cette Amathera soit réellement Liandrin, peu m’importe qu’elle devienne Panarch, Roi et Sagesse du pays entier des Deux Rivières tout à la fois.
— Ce qu’il y a d’intéressant, continua Thom qui avança en boitillant jusqu’à la table, c’est que cette rumeur dit que l’Assemblée a refusé de choisir Amathera. Alors pourquoi est-elle désignée ? Ces choses aussi bizarres méritent l’attention, Nynaeve. »
Comme il s’apprêtait à se laisser choir dans un fauteuil, elle dit calmement : « Nous avons une conversation privée, Thom. Je suis sûre que vous vous trouverez mieux dans la salle commune. » Elle avala une gorgée de thé, le regardant par-dessus la tasse en s’attendant visiblement à ce qu’il parte.
Le rouge lui montant au visage, il se redressa sans même s’être complètement assis, mais il ne s’en alla pas sur-le-champ. « Que l’Assemblée ait changé d’avis ou non, cela provoquera vraisemblablement des émeutes. Les rues sont toujours convaincues qu’Amathera a été éliminée. Si vous tenez encore à sortir, vous ne pouvez pas sortir seules. » Il regardait Nynaeve, mais Élayne eut l’impression qu’il avait été sur le point de lui mettre la main sur l’épaule. « Bayle Domon est plongé jusqu’au cou dans cette petite chambre là-bas près des quais à régler ses affaires pour le cas où il serait obligé de partir précipitamment, mais il a accepté de fournir cinquante hommes triés sur le volet, des gaillards coriaces habitués aux bagarres et sachant manier l’épée ou le coutelas. »
16
Egeanine se retient de dire qu’elles appartiennent au