« Une femme charmante », commenta Élayne en se massant le front. Elle sentait venir un mal de tête. « A-t-elle dit son nom ? Je ne me rappelle plus.
— Charmante ? » La main de Nynaeve se souleva et imprima une rude secousse à ses tresses ; elle regarda sa main comme si celle-ci avait agi de son propre accord. « Je… je ne crois pas qu’elle l’ait dit.
— De quoi parlions-nous quand elle est arrivée ? » Egeanine venait de partir. Qu’était-ce donc ?
« Je me souviens de ce que je m’apprêtais à dire. » La voix de Nynaeve se raffermit. « Nous devons repérer les Sœurs Noires sans qu’elles s’en doutent sinon nous n’aurons jamais aucune chance de les suivre jusqu’à cette chose quelle qu’elle soit qui est dangereuse pour Rand.
— Certes oui », répondit Élayne patiemment. Ne l’avait-elle pas déjà dit ? Bien sûr que non. « Nous en avons déjà discuté. »
Aux portes voûtées qui permettaient de sortir de la petite cour de l’auberge, Egeanine s’arrêta pour examiner les hommes aux traits rudes qui flânaient pieds nus et souvent torse nu parmi les désœuvrés traînant de ce côté de la rue étroite. Ils avaient l’air de savoir se servir des courts sabres d’abordage suspendus à leur ceinture ou passés dans les larges ceintures écharpes qui leur ceignaient la taille, mais aucun de ces visages ne lui était familier. Si l’un d’eux s’était trouvé sur le navire de Bayle Domon quand elle l’avait emmené, lui et son navire, à Falme, elle ne s’en souvenait plus. S’il y en avait eu à bord, c’était à espérer qu’aucun ne ferait le rapprochement entre une femme en tenue d’équitation et la femme en armure qui avait capturé leur vaisseau.
Soudain, elle eut conscience que ses paumes étaient moites. Des Aes Sedai. Des femmes qui maniaient le Pouvoir et qui n’étaient pas convenablement mises en laisse. Elle s’était assise à la même table qu’elles, leur avait parlé. Elles n’étaient nullement ce qu’elle escomptait, elle ne parvenait pas à s’ôter cette idée-là de la tête. Elles avaient la faculté de canaliser, par conséquent elles étaient dangereuses pour l’ordre établi, par conséquent elles devaient porter une laisse par sécurité – et pourtant… Pas du tout ce qu’on lui avait enseigné. Cela pouvait être appris. Appris ! Aussi longtemps qu’elle pourrait éviter Bayle Domon – il la reconnaîtrait sûrement – elle devrait être en mesure de revenir ici. Il fallait qu’elle se renseigne davantage. C’était plus que jamais indispensable.
Regrettant de ne pas avoir sur elle un manteau à capuchon, elle empoigna fermement son bâton et commença à remonter la rue, se frayant un passage dans le flot de la cohue. Aucun des marins ne la regarda deux fois, et elle les observait pour s’en assurer.
Elle n’aperçut pas l’homme aux cheveux blonds vêtu d’un costume crasseux à la mode de Tanchico qui s’était plaqué contre la façade crépie de blanc d’une taverne de l’autre côté de la rue. Ses yeux, bleus au-dessus d’un voile d’une propreté douteuse derrière lequel était fixée avec de la colle une moustache épaisse, la suivirent avant de revenir vers la Cour aux Trois Pruniers. Il se redressa, traversa la rue, sans tenir compte de la façon irritante dont les gens le coudoyaient. Egeanine avait été sur le point de l’apercevoir quand il s’était oublié au point de casser le bras de cet imbécile. Un appartenant au Sang[17], comme on considérait ces choses-là dans ces terres, réduit à mendier et trop dépourvu d’honneur pour s’ouvrir les veines. Révoltant. Peut-être en apprendrait-il davantage sur ce qu’elle avait en tête, dans cette auberge, une fois que l’on se serait rendu compte qu’il possédait plus d’argent que ne le laissaient supposer ses vêtements.
47
Ou se vérifie une vision prémonitoire
Les papiers éparpillés sur le bureau de Siuan Sanche ne présentaient guère de réel intérêt pour elle, néanmoins elle s’y consacrait avec persévérance. D’autres se chargeaient de la routine quotidienne de la Tour Blanche, certes, pour permettre à l’Amyrlin de s’occuper des décisions importantes, mais elle avait toujours eu l’habitude de vérifier tous les jours une ou deux choses au hasard, sans prévenir, et elle n’avait pas l’intention d’en changer maintenant. Elle ne voulait pas se laisser distraire par des soucis. Tout se passait comme prévu. Rajustant son étole à rayures, elle plongea avec soin sa plume dans l’encre et cocha un autre total corrigé.
Aujourd’hui, elle examinait des listes d’achats pour la cuisine ainsi que le devis du maçon pour un agrandissement de la bibliothèque. Le nombre effarant de petites malversations que les gens pensaient pouvoir commettre impunément l’ahurissait toujours. Ainsi que le nombre échappant à l’attention des femmes qui étaient chargées de superviser les comptes. Par exemple, Laras semblait croire que surveiller les comptes était une tâche au-dessous d’elle depuis que son titre avait été changé officiellement de simple cuisinière en chef à Maîtresse des Cuisines. D’autre part, Danelle, la jeune Sœur Brune qui était censée avoir l’œil sur Maître Jovarin, le maçon, se laissait très probablement distraire par les livres que le bonhomme ne cessait de lui fournir. C’était la seule façon d’expliquer pourquoi elle ne s’était pas étonnée de la quantité d’ouvriers que Jovarin prétendait avoir engagés après la première cargaison de pierres de Kandor qui venait d’arriver au Port du Nord. Avec pareille masse de main-d’œuvre il pouvait reconstruire la bibliothèque entière. Danelle était simplement trop perdue dans les nuages, même pour un membre de l’Ajah Brune. Peut-être que quelque temps de travail dans une ferme comme pénitence la réveillerait. Laras serait plus difficile à châtier ; elle n’était pas une Aes Sedai, aussi son autorité sur les aides de cuisine, les marmitons et les serveurs risquait d’être trop facilement sapée. Toutefois, peut-être qu’elle aussi pouvait être envoyée pour un « repos » à la campagne. Cela serait…
Émettant un rire sec de dégoût, Siuan jeta sa plume, avec une grimace devant la tache que cela déposa sur une page de colonnes soigneusement totalisées. « Perdre mon temps à décider s’il faut envoyer Laras arracher des mauvaises herbes, marmotta-t-elle. Cette femme est trop grasse pour se pencher aussi bas ! »
Ce n’était pas le poids de Laras qui excitait sa colère, et elle le savait ; Laras n’était pas plus lourde à présent qu’elle ne l’avait jamais été, et cela ne l’avait jamais empêchée de diriger les cuisines. Il n’y avait pas de nouvelles. Voilà ce qui la faisait se trémousser comme un martin-pêcheur à qui l’on a dérobé sa prise. Un message de Moiraine que le petit al’Thor avait Callandor, puis rien dans les semaines qui avaient suivi, bien que les rumeurs dans les rues aient déjà commencé à ne plus écorcher son nom. Toujours rien.
Soulevant le couvercle à charnières du coffret en bois noir minutieusement sculpté où elle conservait ses papiers les plus secrets, elle fouilla dedans. Une minuscule protection autour du coffret assurait que nulle autre main que la sienne pouvait l’ouvrir sans risque.
Le premier papier qu’elle sortit était un rapport annonçant que la novice qui avait assisté à l’arrivée de Min avait disparu de la ferme où elle avait été envoyée, ainsi que la femme qui était propriétaire de la ferme. Qu’une novice s’enfuie n’était pas rare, mais que la fermière soit partie également était inquiétant. Il faudrait retrouver Sahra, c’est certain – elle n’avait pas été assez avancée dans sa formation pour être laissée seule dans la nature – mais il n’y avait pas à proprement parler de raison valable pour garder ce rapport dans le coffret. Il ne mentionnait ni le nom de Min ni la raison pour laquelle la jeune fille avait été envoyée biner des choux, mais elle l’y remit néanmoins. On était à une époque où il fallait prendre des précautions qui auraient paru ridicules en d’autres temps.
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Le Sang, terme que les Seanchans appliquent à la classe dirigeante aristocratique, aux « nobles ». Cet homme est un Seanchan (comme l’indiquent ses yeux bleus) et un agent secret qui surveille Egeanine.