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Elle baissa la tête vers lui, les traits impassibles, les yeux luisant au clair de lune telles des pierres sombres polies. Sans un mot, elle tourna les talons et entra dans le chariot, en claquant la porte. Fort.

Mat lâcha un long soupir désabusé et s’éloigna à grands pas de la caravane. Que fallait-il pour faire impression sur cette femme ? Un lit, voilà ce qu’il voulait. Se retrouver sous ses couvertures et laisser Rand se mesurer avec les Trollocs et ces fichus Draghkars. Ce garçon semblait s’y complaire. À l’entendre rire comme ça.

Rand remontait précisément le canyon, le rougeoiement de cette épée comme la clarté d’une lampe autour de lui dans la nuit. Aviendha apparut, courant à sa rencontre les jupes relevées au-dessus des genoux, puis s’arrêta. Laissant retomber ses jupes, elle les lissa et se mit à marcher à côté de Rand, soulevant son châle autour de sa tête. Il ne semblait pas l’avoir remarquée et, elle, son visage avait autant d’expression qu’un caillou. Ils étaient bien appareillés.

« Rand », appela une ombre qui se hâtait. Elle avait la voix de Moiraine, presque aussi mélodieuse que celle de Keille, mais d’une musicalité froide. Rand se retourna, attendit et elle ralentit avant qu’on puisse la distinguer nettement, entrant dans la clarté avec une démarche assez royale pour n’importe quel palais. « La situation devient plus dangereuse, Rand. L’attaque à la Halte d’Imre aurait pu viser les Aiels – peu probable, pourtant possible – mais ce soir les Draghkars avaient été sûrement lancés contre toi.

— Je sais. » Juste comme ça. Aussi calme qu’elle et même plus froid.

Les lèvres de Moiraine se pincèrent et ses mains restèrent trop immobiles sur sa jupe ; elle n’était pas au summum du contentement. « C’est quand on essaie de faire s’accomplir une prophétie qu’elle est la plus dangereuse. Ne l’as-tu pas appris dans Tear ? Le Dessin se tisse autour de toi mais, quand tu tentes de le tisser, même toi tu ne peux pas le fixer. Serre trop les fils du Dessin et la pression monte. Il risque d’exploser follement dans toutes les directions. Qui peut prévoir combien de temps passera avant qu’il s’assagisse et se centre de nouveau sur toi, ou ce qui arrivera avant qu’il parvienne à ce stade ?

— Aussi clair que la plupart de vos explications, commenta Rand sèchement. Qu’est-ce que vous voulez, Moiraine ? Il est tard et je suis fatigué.

— Je veux que tu te confies à moi. Crois-tu que tu as déjà appris tout ce qu’il y a à savoir, un peu plus d’un an après avoir quitté ton village ?

— Non. Je n’ai pas encore tout appris. » À présent, il avait un ton amusé ; parfois Mat doutait qu’il soit aussi sain d’esprit qu’il le paraissait. « Vous voulez que je me confie à vous, Moiraine ? Très bien. Vos Trois Serments ne vous laisseront pas mentir. Affirmez en propres termes que quoi que je vous dise vous n’essaierez pas de me lier les mains, que vous ne susciterez pas d’obstacles d’aucune sorte. Confirmez que vous ne tenterez pas de m’utiliser pour servir les fins de la Tour. Déclarez-le tout net et sans détours afin que je sache que c’est vrai.

— Je ne ferai rien pour t’empêcher d’accomplir ta destinée. C’est à cela que j’ai voué mon existence. Par contre, je ne m’engage pas à rester là à regarder pendant que tu poseras ta tête sur le billot.

— Pas suffisant, Moiraine. Pas suffisant. Mais si je pouvais me confier à vous, je ne vous confierais néanmoins rien ici. La nuit a des oreilles. » Des gens circulaient tout autour dans le noir, cependant aucun assez près pour entendre. « Même les rêves ont des oreilles. » Aviendha tira son châle en avant pour abriter sa figure ; apparemment aussi même une Aielle était sensible au froid.

Rhuarc entra dans la zone de clarté, son voile noir pendant. « Les Trollocs n’étaient qu’une diversion pour les Draghkars, Rand al’Thor. Trop peu nombreux pour qu’il en soit autrement. Des Draghkars qui vous étaient destinés, je pense. Le Destructeur-des-Feuilles ne veut pas que vous viviez.

— Le danger grandit », commenta Moiraine à mi-voix.

Le chef de clan lui jeta un coup d’œil avant de continuer. « Moiraine Sedai a raison. Puisque les Draghkars ont échoué, je crains qu’il ne faille nous attendre aux Sans-Âmes ensuite ; ce que vous appelez les Hommes Gris[18]. Je veux placer des lances autour de vous constamment. Pour une raison quelconque, les Vierges de la Lance se sont portées volontaires pour cette tâche. »

Décidément, Aviendha était sensible au froid. La tête enfoncée dans les épaules, elle avait fourré ses mains sous ses aisselles aussi loin que possible.

« Si elles le souhaitent », répliqua Rand. Sous toute cette apparence de glace, il donnait l’impression d’être légèrement mal à l’aise. Mat ne l’en blâma pas ; lui-même ne se serait pas remis entre les mains des Vierges de la Lance pour toute la soie que transportaient les navires du Peuple de la Mer.

« Elles veilleront mieux que personne d’autre, reprit Rhuarc, puisqu’elles ont réclamé cette mission. Je n’ai pas l’intention de la confier à elles seule-ment, d’ailleurs. Je ferai monter la garde par tous. Je suis persuadé que ce sera le tour des Sans-Ames la prochaine fois, mais cela ne signifie pas que cela ne pourra pas être autre chose. Dix mille Trollocs au lieu de quelques centaines.

— Et les Shaidos ? » Mat regretta de ne pas avoir fermé sa grande bouche quand tous tournèrent les yeux vers lui. Peut-être qu’ils ne s’étaient pas rendu compte de sa présence jusqu’à ce moment. N’empêche, il pouvait aussi bien le dire. « Je sais que vous ne les aimez pas mais, si vous pensez qu’il y a réellement un risque d’une attaque plus en force, ne vaudrait-il pas mieux les avoir ici que dehors ? »

Rhuarc émit un son inarticulé peu amène ; de sa part, cela équivalait à un juron chez la plupart des hommes. « Je n’introduirais pas à l’intérieur des Rocs Froids près de mille Shaidos quand bien même le Brûleur-d’herbe viendrait. Je ne le pourrais pas, de toute façon. Couladin et les Shaidos ont plié leurs tentes à la tombée du jour. Nous en sommes bien débarrassés. J’ai envoyé des éclaireurs s’assurer qu’ils quittaient le territoire des Taardads sans emmener avec eux quelques chèvres ou moutons. »

Cette épée disparut de la main de Rand, la brusque absence de sa clarté équivalant à devenir aveugle. Mat ferma énergiquement les paupières pour aider ses yeux à s’adapter mais, quand il les rouvrit, le clair de lune semblait toujours sombre.

« De quel côté sont-ils allés ? questionna Rand.

— Vers le nord, lui dit Rhuarc. Couladin a sans doute l’intention de rejoindre Sevanna qui se rend à l’Alcair Dal, pour l’influencer contre vous. Il a des chances de réussir. La seule raison pour laquelle Sevanna a déposé sa couronne de mariage aux pieds de Suladric au lieu des siens est qu’elle voulait épouser un chef de clan. Néanmoins, je vous ai dit de vous attendre à des ennuis à cause d’elle. Sevanna aime susciter des ennuis. Cela ne devrait pas tirer à conséquence. Si les Shaidos ne vous suivent pas, ce n’est pas une grande perte.

— J’ai l’intention de partir pour l’Alcair Dal, déclara Rand d’une voix ferme. Tout de suite. Je présenterai mes excuses aux chefs qui se sentiraient déshonorés d’être arrivés tardivement, mais je ne laisserai pas Couladin être là-bas avant moi plus longtemps que je ne peux y arriver. Il ne se bornera pas à monter Sevanna contre moi, Rhuarc. Je ne peux pas me permettre de lui laisser un mois pour cela. »

Au bout d’un moment, Rhuarc répliqua : « Peut-être avez-vous raison. Vous apportez des changements, Rand al’Thor. Au lever du soleil, donc. Je vais choisir Dix Boucliers Rouges pour mon honneur et les Vierges de la Lance pourvoiront au vôtre.

— Je veux me mettre en route dès la première lueur de l’aube dans le ciel, Rhuarc. Avec toutes les mains capables de tenir une lance ou de bander un arc.

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18

Cf. Le Dragon Réincarné, tome 3, ch. 15.