Sois prudente. Ton mari a des soupçons.
Seulement ces mots, et pas de signature. Maintenant s’il pouvait s’arranger pour que le Puissant Seigneur Tedosian trouve le message là où son épouse, la dame Alteima, l’aurait laissé par mégarde…
Un coup résonna, frappé à la porte, et il sursauta. Personne ne venait le voir à cette heure de la nuit.
« Un moment, cria-t-il en fourrant à la hâte plumes, encriers et papiers triés dans une vieille écritoire. Un moment, le temps que j’enfile une chemise. »
Refermant l’écritoire, il la poussa sous la table où elle avait des chances d’échapper à un examen superficiel et parcourut du regard sa petite chambre sans fenêtre pour vérifier s’il avait laissé quoi que ce soit qui ne devait pas être vu. Cerceaux et boules de jonglerie jonchaient son lit étroit défait et gisaient parmi son nécessaire de rasage sur une unique étagère avec des baguettes à feu et de petits objets pour des numéros de prestidigitation. Sa cape de ménestrel, couverte de pièces de tissu flottantes de cent couleurs, était accrochée à une patère avec ses habits de rechange et les étuis rigides recouverts de cuir contenant sa harpe et sa flûte. Une écharpe de femme en soie rouge diaphane était nouée autour de la courroie de l’étui de la harpe, mais elle pouvait appartenir à n’importe qui.
Il ne se rappelait plus très bien qui l’avait attachée là ; il s’efforçait de ne pas prêter plus d’attention à une femme qu’à une autre, et le tout avec le cœur léger et le rire aux lèvres. Fais-les rire, fais-les même pleurer, mais évite de te lier sérieusement, voilà sa devise ; il n’avait pas de temps à perdre avec des complications sentimentales. C’est ce qu’il se disait.
« J’arrive. » Il se dirigea vers la porte avec irritation en boitant. Naguère, il avait tiré des oh et des ah de gens qui avaient du mal à croire, même en le voyant, qu’un vieil homme maigre aux cheveux blancs puisse exécuter un saut arrière, faire le poirier et des culbutes, souple et vif comme un gamin. La boiterie y avait mis un terme et il en était exaspéré. Il souffrait encore plus de sa jambe quand il était fatigué. Il ouvrit avec brusquerie la porte et, surpris, cligna des paupières. « Ah, bah. Entre, Mat. Je croyais que tu t’affairais à alléger la bourse de jeunes seigneurs.
— Ils ne voulaient plus jouer ce soir », répliqua amèrement Mat, en se laissant choir sur le trépied qui servait de second siège. Sa casaque était ouverte et ses cheveux en désordre. Ses yeux bruns examinaient vivement la pièce, ne s’attardant jamais sur un endroit quelconque, mais leur pétillement habituel, suggérant que le petit gars trouvait quelque chose de drôle là où personne d’autre n’en voyait, manquait aujourd’hui.
Thom le regarda, les sourcils froncés, réfléchissant. Mat ne franchissait jamais ce seuil sans une raillerie pour la chambre miteuse. Il avait accepté l’explication de Thom que dormir près du logement des domestiques aiderait les gens à oublier qu’il était arrivé dans l’ombre d’une Aes Sedai, mais Mat laissait rarement passer une chance de plaisanter. S’il se rendait compte que la chambre était aussi une garantie que personne ne penserait à Thom comme ayant le moindre lien avec le Dragon Réincarné, Mat, étant Mat, jugeait probablement cela un désir raisonnable. Il avait fallu à Thom deux bonnes phrases, prononcées en hâte pendant un des rares moments où personne ne regardait, pour faire comprendre à Rand la véritable raison. Tout le monde écoutait un ménestrel, tout le monde le regardait, mais personne ne le voyait vraiment ou ne se rappelait à qui il parlait, aussi longtemps qu’il était un simple ménestrel, avec ses divertissements de plein vent bons pour des paysans et des serviteurs, et peut-être pour amuser les dames. Voilà comment les gens de Tear voyaient la chose. Ce n’était pas comme s’il était un barde, après tout.
Qu’est-ce qui tracassait le garçon pour qu’il vienne ici à cette heure ? Probablement l’une ou l’autre des jeunes femmes, et quelques-unes assez âgées pour savoir à quoi s’en tenir, qui s’étaient laissé prendre au sourire malicieux de Mat. Toutefois, il feindrait de croire que c’était là une des visites habituelles de Mat jusqu’à ce que le petit gars le détrompe.
« Je vais chercher le jeu de mérelles. Il est tard, mais nous avons le temps de faire une partie. » Il ne put s’empêcher d’ajouter : « Aimerais-tu placer un pari dessus ? » Il n’aurait pas parié aux dés avec Mat pour un sou de cuivre, mais les mérelles c’était une autre affaire ; il pensait qu’il y avait trop d’ordre et de schémas dans ce jeu pour l’étrange chance de Mat.
« Quoi ? Oh. Non. Il est trop tard pour jouer. Thom, est-ce que… ? Est-ce qu’il est arrivé… quelque chose ici ? »
Appuyant la planche de jeu contre le pied de la table, Thom extirpa sa blague à tabac et une pipe au long tuyau du fatras qui restait sur le dessus de la table. « Quel genre de chose ? » demanda-t-il en tassant du pouce le tabac dans le fourneau qu’il remplit. Il eut le temps de placer un tortillon de papier dans la flamme d’une des chandelles, d’allumer la pipe et de souffler l’allumette avant que Mat réponde.
« Que Rand devienne fou, voilà le genre. Non, vous n’auriez pas eu à poser la question si c’était arrivé. »
Un picotement incita Thom à remuer les épaules, mais il expulsa une volute de fumée bleu gris avec tout le calme dont il fut capable et s’installa sur son siège, allongeant devant lui sa jambe estropiée. « Que s’est-il passé ? »
Mat respira à fond, puis s’expliqua d’une seule haleine. « Les cartes ont cherché à me tuer. L’Amyrlin, et le Puissant Seigneur, et… Je ne l’ai pas rêvé. C’est pour cette raison que ces choucas bouffis d’orgueil ne veulent plus jouer. Ils craignent que cela se reproduise. Thom, je pense à m’en aller de Tear. »
Le picotement lui donna l’impression d’avoir une brassée d’orties brûlantes[3] fourrées le long de son dos. Pourquoi n’avait-il pas quitté Tear depuis longtemps ? De beaucoup le parti le plus sage. Il y avait ailleurs des centaines de villages qui attendaient qu’un ménestrel les divertisse et les étonne. Et chacun avec une auberge ou deux où trouver plein de vin pour noyer les souvenirs. Seulement, s’il le faisait, Rand n’aurait personne à part Moiraine pour empêcher les Puissants Seigneurs de l’acculer dans un coin et peut-être de lui couper la gorge. Elle en était capable, certes. En utilisant des méthodes différentes des siennes. Il estimait qu’elle le pouvait. C’était une Cairhienine, ce qui signifiait qu’elle avait probablement assimilé le Jeu des Maisons[4] en même temps que le lait de sa mère.
Et elle nouerait un autre fil sur Rand pour la Tour Blanche pendant qu’elle y était. L’envelopperait dans un filet d’Aes Sedai si solide qu’il ne s’en échapperait jamais. Mais si le garçon était déjà fou… imbécile, se dit Thom à lui-même. Un imbécile achevé d’être resté mêlé à cette histoire à cause de quelque chose qui s’était passé il y a quinze ans. Rester ne changerait rien à cela ; ce qui était fait est fait. Il devait avoir avec Rand un entretien face à face, peu importe ce qu’il lui avait dit concernant la nécessité de se tenir à l’écart. Peut-être que personne ne jugerait bizarre qu’un ménestrel demande à chanter pour le Seigneur Dragon, un chant spécialement composé. Il connaissait une chanson kandorienne à juste titre obscure qui louait un seigneur anonyme pour sa magnificence et son courage en termes grandioses qui ne réussissaient jamais à nommer avec précision actions d’éclat ou emplacements. Elle avait probablement été commandée par un seigneur quelconque qui n’avait pas d’actions d’éclat valant la peine d’être mentionnées. Eh bien, elle lui servirait maintenant. À moins que Moiraine ne juge cela étrange. Cela serait aussi catastrophique si les Puissants Seigneurs le remarquaient. Je suis un imbécile ! Je devrais être hors d’ici ce soir !