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Il franchit le seuil comme un bolide… et buta contre les caisses et les tonneaux de l’autre côté. Sans un temps d’arrêt, il pivota et s’élança de nouveau vers le portique. Avec le même résultat. Cette fois, il se raccrocha au baril soutenant sa lampe, qui faillit choir sur les choses déjà en morceaux jonchant le sol sous ses bottes. Il la rattrapa de justesse, se brûlant la main, et la jucha à tâtons sur un perchoir plus stable.

Que les braises me brûlent si j’ai envie d’être ici dans le noir, pensa-t-il en se suçant les doigts. Par la Lumière, à la façon dont ma chance tourne, elle aurait probablement déclenché un incendie et j’aurais péri brûlé vif !

Il darda un regard furieux au ter’angreal. Pourquoi ne fonctionnait-il pas ? Peut-être que les gens de l’autre côté l’avaient clos d’une manière ou d’une autre. Il ne comprenait pratiquement rien à ce qui s’était passé. Cette cloche et leur panique. On aurait cru qu’ils redoutaient que le toit leur tombe sur la tête. À la réflexion, il s’en était fallu de peu. Et Rhuidean et tout le reste. Le Désert suffisait comme mauvaise nouvelle, mais ils avaient dit qu’il était voué à épouser quelqu’un appelé la Fille des Neuf Lunes. Épouser ! Et une personne de la noblesse, ça en avait tout l’air. Il se marierait plutôt avec un cochon qu’avec une aristocrate. Et cette histoire de mourir et de revivre. Charmant à eux d’avoir ajouté la dernière partie ! Si un Aiel voilé de noir le tuait pendant qu’il se rendait à Rhuidean, il découvrirait ce que cela avait de vrai.

Tout ça, c’étaient des sottises, et il n’en croyait pas un mot. Seulement… Ce bougre de seuil l’avait effectivement amené quelque part, et ils avaient voulu répondre uniquement à trois questions, juste comme Egwene l’avait dit.

« Je n’épouserai aucune bougresse de dame noble ! dit-il au ter’angreal. Je me marierai quand je serai trop vieux pour m’amuser, un point c’est tout ! Rhuidean mon bougre de… ! »

Une botte apparut, sortant à reculons du portail de pierre tors, suivi par le reste de Rand, avec cette épée de feu dans les mains. La lame disparut quand il eut franchi complètement le portail et il poussa un soupir de soulagement. Même dans la faible clarté, Mat constata cependant qu’il était troublé. Il sursauta en apercevant Mat. « Juste en train de fourrager par-là, Mat ? Ou bien as-tu passé aussi de l’autre côté ? »

Mat l’examina un instant avec méfiance. Du moins cette épée avait-elle disparu. Rand n’avait pas l’air de canaliser – mais comment savoir ? – et il n’avait pas particulièrement l’expression d’un fou. En vérité, il ressemblait de fort près au souvenir qu’en avait Mat. Il fut obligé de se rappeler qu’ils n’étaient plus dans leur village natal et que Rand n’était pas ce dont il se souvenait. « Oh, je suis passé de l’autre côté, bien sûr. Une bande de sacrés menteurs, si tu veux mon avis ! Qu’est-ce qu’ils sont ? M’ont fait penser à des serpents.

— Pas des menteurs, je crois. » À l’entendre, on aurait dit qu’il le regrettait. « Non, non pas ça. Ils avaient peur de moi, dès le début. Et quand ce glas a sonné… L’épée les a maintenus à distance ; ils ne voulaient même pas la regarder. Ils se détournaient. Se cachaient les yeux. As-tu obtenu tes réponses ?

— Rien qui ait un sens, marmotta Mat. Et toi ? »

Soudain, Moiraine apparut hors du ter’angreal, donnant l’impression de surgir gracieusement du néant, avançant d’un pas léger. Ce serait agréable de danser avec elle si elle n’était pas une Aes Sedai! Elle pinça les lèvres en les voyant.

« Vous ! Vous étiez tous les deux là-dedans. Voilà pourquoi… ! » Elle émit un sifflement de contrariété. « Qu’il y en ait eu un n’aurait déjà pas été fameux, mais deux Ta’veren à la fois – vous risquiez de rompre entièrement la liaison et d’être pris au piège là-bas. Quels garçons insupportables de jouer avec des choses dont vous ne connaissez pas le danger. Perrin ! Est-ce que Perrin est là-bas aussi ? Est-ce qu’il a pris part aussi à votre… exploit[5] ?

— La dernière fois que j’ai vu Perrin, répliqua Mat, il s’apprêtait à se coucher. » Peut-être Perrin allait-il le démentir en étant le suivant à sortir du portique, mais autant détourner la colère de l’Aes Sedai s’il le pouvait. Inutile que Perrin ait aussi à l’affronter. Qui sait, il aura une chance de lui échapper, au moins, s’il part avant qu’elle apprenne ce qu’il mijote. Bougresse de femme ! Je suis prêt à parier qu’elle est née dans la noblesse.

Que Moiraine était furieuse, on ne pouvait en douter. Le sang s’était retiré de ses joues, et ses yeux étaient deux vrilles noires qui s’enfonçaient dans ceux de Rand. « Du moins vous en êtes-vous tirés vivants. Qui vous avait parlé de ça ? Laquelle ? Je lui ferai regretter que je ne lui aie pas écorché la peau comme on retire un gant.

— C’est un livre qui m’a renseigné », répliqua calmement Rand. Il s’assit au bord d’une caisse qui craqua d’une manière alarmante sous son poids et croisa les bras. Le tout avec une aisance très naturelle. Mat aurait aimé pouvoir l’imiter. « Deux livres, à la vérité. Les Trésors de la Pierre et Relations avec le Territoire de Mayene. Étonnant ce qu’on déterre dans des livres si on les lit assez attentivement, n’est-ce pas ?

— Et toi ? » Elle tourna vers Mat ce regard pénétrant. « L’as-tu aussi lu dans un livre ? Toi ?

— Il m’arrive de lire parfois », dit-il ironiquement. Il n’aurait pas été opposé à un peu d’écorchage pour Egwene et pour Nynaeve après ce qu’elles lui avaient infligé pour l’obliger à révéler où il avait caché la lettre de l’Amyrlin – le ligoter avec le Pouvoir était déjà assez désagréable mais le reste ! – cependant c’était plus amusant de se rire de Moiraine en lui jetant un peu de poudre aux yeux. « Trésors. Relations. Des quantités de renseignements dans les livres. » Par chance, elle n’insista pas pour qu’il répète les titres ; il avait cessé de prêter attention quand Rand avait parlé de livres.

Au lieu de cela, elle revint brusquement à Rand. « Et tes réponses ?

— Sont les miennes, répliqua Rand, qui fronça les sourcils. Cependant cela n’a pas été simple. Ils ont amené une… femme pour interpréter, mais elle parlait comme un vieux livre. Je comprenais à peine certains mots. Je n’avais jamais envisagé qu’ils pourraient utiliser une autre langue.

— L’Ancienne Langue, lui expliqua Moiraine. Ils se servent de l’Ancienne Langue – une forme dialectale assez rude – pour s’entretenir avec les hommes. Et toi, Mat ? Ton interprète a-t-elle été facile à comprendre ? »

Il dut rassembler assez de salive pour s’humecter la bouche. « L’Ancienne Langue ? C’est ce que c’était ? On ne m’a adjoint personne. À vrai dire, je n’ai pas réussi à poser de questions. Cette cloche a commencé à ébranler les murs et ils m’ont expulsé comme si je laissais des empreintes de bouse de vache sur les tapis. » Elle le dévisageait toujours, les yeux toujours plongés dans les siens. Elle était au courant des fragments de l’Ancienne Langue qui lui échappaient quelquefois. « Je… je reconnaissais presque un mot par-ci par-là, mais pas assez pour deviner ce que cela voulait dire. Vous et Rand avez obtenu des réponses. Qu’est-ce qu’ils en tirent pour eux-mêmes ? Ces serpents montés sur jambes. Nous n’allons pas découvrir en remontant que dix ans sont passés, hein, comme Bili dans le conte ?

— Des sensations, répliqua Moiraine avec une grimace. Des sensations, des émotions, des expériences. Ils fouillent dedans ; on les sent le faire et on en a la chair de poule. Peut-être s’en nourrissent-ils d’une certaine manière. L’Aes Sedai qui a étudié ce ter’angreal quand il se trouvait à Mayene a parlé dans son rapport d’un puissant désir de prendre un bain ensuite. C’est bien l’intention que j’ai.

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En français dans le texte.