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— Moi aussi ? fit le nain, abasourdi.

— Je n’ai pas d’autres enfants que John et vous, il me semble.

— Mais, mère, je ne puis…

— Ne commencez pas, David. Vous savez qu’il est IMPOSSIBLE de décliner une invitation de la reine !

Le petit homme baissa la tête.

— Voyons, vous m’imaginez assis à la table d’Elisabeth II ?

— Très bien, puisque telle est la volonté de Sa Gracieuse Majesté. Vous me montrerez votre smoking. S’il est quelque peu défraîchi, nous en commanderons un autre.

— Mais, chère mère, je connais ces tables d’apparat : mon nez n’arrivera pas au niveau du couvert !

— Je préviendrai pour qu’on vous prépare un siège rehaussé, David. Comment font-ils quand ils reçoivent le roi Hussein ? Cessez de toujours ergoter.

David comprit qu’il ne saurait couper à la corvée et soupira, vaincu :

— A vos ordres !

— Parfait. Puisque nous voici en tête à tête, je souhaiterais vous entretenir d’une autre question, mon garçon.

— Je vous écoute ?

— Aussi surprenant que cela puisse paraître, j’ai reçu une proposition de mariage vous concernant. Je veux bien que ce soit l’homme qui formule habituellement cette requête, mais à cas particulier, méthode particulière.

— Je parie qu’il s’agit encore de Jessie ! gronda le cadet des Bentham ; cette demoiselle doit être névrosée pour s’enticher d’un phénomène de foire ! D’ailleurs, vous l’avez vue à l’œuvre dans son numéro de nymphomane !

— C’est effectivement de miss Lambeth dont il est question. Pardonnez-moi de vous le dire crûment, mais l’occasion est inespérée : cette petite est ravissante, titrée, riche, fille unique et non dépourvue d’esprit. Si elle est excessive dans ses amours, je suis convaincue que vous saurez l’apaiser : vous disposez de ce qu’il faut pour cela.

C’était la première fois que sa mère faisait une allusion aussi directe à l’énormité de son pénis. Il rougit, puis, brutalement, déclara :

— Ma réponse est non, mère ! Belle ou pas, cette folle m’insupporte. Mais une raison plus péremptoire motive mon refus : j’aime Victoria ; c’est avec elle que j’entends convoler et le plus rapidement possible. Surtout, ne vous donnez pas la peine de m’en dissuader. Ma décision est sans appel, comprenez-le !

Il s’exprimait avec une telle fermeté, en dardant ses yeux (de bas en haut) dans ceux de la duchesse, qu’elle détourna son regard.

— Vous êtes fils de duc, mon garçon ; pareille mésalliance est impossible.

— Je suis le fils du duc de Bentham et d’une certaine Muguette Lenormand, madame. Par ailleurs, si j’en crois les démêlés de la famille royale, vos préjugés de caste ne vont guère dans le sens de l’Histoire. Votre avorton de fils a reçu de la providence, à titre de dommages et intérêts sans doute, l’amour d’une roturière jeune, jolie et intelligente, ne me demandez pas de le sacrifier sur l’autel des conventions périmées dont tout le monde se moque, jusqu’aux vieilles bigotes de Saint Stephen Walbrook. J’épouserai Victoria, contre votre gré s’il le faut, car c’est l’essence de ma pauvre vie qui est en jeu.

La duchesse eut un sourire désenchanté.

— Je croyais entendre mon défunt père, dit-elle. Même virulence, même âpreté, même regard pareil à la flamme d’un chalumeau. Eh bien soit, mon fils, épousez donc Victoria puisque vous tenez tant à elle !

Pour la première fois il aperçut des larmes sur les joues maternelles et en fut bouleversé. « M’aimerait-elle ? » s’interrogea-t-il.

Ils eurent un court instant de magie. Puis Muguette essuya ses yeux du revers de sa manche.

— Pardonnez-moi, dit-elle, je pleure chaque fois que je parle de mon père.

63

La cérémonie fut extrêmement émouvante et empreinte d’une grandeur sans solennité excessive. La reine portait, pour l’occasion, une délicieuse robe mauve, plissée depuis la taille, qui accentuait son cul de marchande de gaufres. Le vêtement s’agrémentait de fleurs brodées représentant des hortensias aux inflorescences bleues. Elle était frisottée du jour, poudrée à blanc tel un pommier de printemps, avec des lèvres admirablement dessinées au pinceau par son pédicure chinois. Une expression de bienveillance indélébile renforçait la majesté de son visage qui septuagénait doucement.

En face d’elle, lady Muguette se tenait immobile, le chef incliné comme celui d’un athlète sur le podium de la victoire. Elle avait mis un Chanel noir gansé de rose et arborait le fameux collier des Bentham, offert à lady Dorothy, arrière-grand-mère du duc actuel, par Victoria Ire. Outre les trois mâles de la famille, assistaient à cet événement : le duc d’Édimbourg, le chancelier de l’Ordre du M.B.E., le ministre des Beaux-arts, le directeur de la galerie exposant les œuvres de lady Muguette et leurs femmes, plus l’ambassadeur de France non accompagné, son épouse ayant été hospitalisée la veille pour une salpingite aiguë.

En l’honneur de la récipiendaire, on servit du Champagne ; après quoi l’on passa dans la salle à manger.

Sir David avait préalablement guigné par les trous de serrure toujours à sa portée. Cet examen indiscret lui permit de mettre au point une aimable plaisanterie.

Quand, après l’apéritif, les portes s’ouvrirent et que le maître d’hôtel compassé eut annoncé : « Sa Majesté est servie », le nain, à l’abri de son « grand frère », s’arrangea pour gagner sa place en passant devant celle de la reine.

Comme il atteignait le siège provisoirement vide de la souveraine, il pressa une ampoule de caoutchouc préparée pour la circonstance. Un liquide blanc, à l’évaporation instantanée, se répandit sur la soie brochée de la chaise.

Il s’agissait très innocemment de fluide glacial, produit dont il n’avait plus usé depuis le collège.

Lorsque les convives furent arrivés à bon port, la gracieuse hôtesse donna le signal en s’asseyant. Chacun l’imita, non sans une certaine raideur. Lord Bentham était placé à la droite d’Elisabeth number two, l’ambassadeur de France à sa gauche. En face, le duc d’Édimbourg, homme plus affable qu’à femmes, se trouvait encadré de lady Muguette et de l’épouse du chancelier de l’Ordre, une haridelle avec une poitrine davantage en intaille qu’en relief.

Bien entendu, sir David occupait un bout de table. Sa glorieuse mère ne lui avait pas menti : il disposait d’une chaise surélevée.

La conversation gourmée, certes, mais empreinte de cordialité allait son train. L’ambassadeur de France, un homme jeune, à l’humour affûté, disait que cette décoration britannique décernée par la Grande-Bretagne à une ci-devant Française risquait de réveiller de vieux antagonismes puisqu’elle annexait définitivement le talent d’une artiste produite par l’Hexagone. On riait cérémonieusement, du bout des incisives. David ne quittait pas la reine des yeux, guettant ses réactions.

L’illustre femme dominait ses problèmes avec un sang-froid faisant honneur à la Grande-Albion. Néanmoins, son royal regard s’emplissait d’une interrogation mêlée d’inquiétude. Bientôt elle varia sa posture, prenant appui, mine de rien, sur une fesse, puis sur l’autre. Il lui arriva même, à un moment d’exception où elle ne mobilisait plus l’attention générale, de passer prestement la main sous son cher vieux cul soulevé de manière imperceptible.

Voyant et sachant interpréter son comportement, le nain jubilait. Il ne nourrissait aucun mauvais sentiment à l’endroit de la famille royale britannique qu’il jugeait préférable au bolchevisme, mais un goût prononcé pour l’irrévérence, hérité de ses origines françaises, l’incitait à se gausser de tout ce qui est pompeux ou emphatique.