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Mais il préféra réserver ses arguments pour un meilleur débat et s’installa, apparemment calme, en face de Valois, sur la chaise laissée vide à gauche du fauteuil royal.

Il ouvrit son sac à documents, en sortit parchemins et tablettes qu’il rangea devant lui. Ses mains contrastaient, par leur finesse nerveuse, avec la lourdeur de sa personne. Il chercha machinalement, sous le plateau de la table, le crochet auquel d’ordinaire il pendait son sac, ne le trouva pas, et réprima un mouvement d’irritation.

Valois conversait, d’un air de mystère, avec son neveu Charles de France. Philippe de Poitiers lisait, l’approchant de ses yeux myopes, une pièce que lui avait tendue le connétable et qui concernait un de ses vassaux. Louis d’Évreux se taisait. Tous étaient habillés de noir. Mais Monseigneur de Valois, en dépit du deuil de cour, était aussi superbement vêtu que jamais ; sa robe de velours s’ornait de broderies d’argent et de queues d’hermine qui le paraient comme un cheval de corbillard. Il n’avait devant lui ni parchemin ni tablette, et laissait à son chancelier le soin subalterne de lire et d’écrire ; lui se contentait de parler.

La porte qui donnait accès aux appartements s’ouvrit, et Mathieu de Trye parut, annonçant :

— Messires, le roi.

Valois se leva le premier et s’inclina avec une déférence si marquée qu’elle en devenait majestueusement protectrice. Le Hutin dit :

— Excusez, messires, mon retard…

Il s’interrompit aussitôt, mécontent de cette sotte déclaration. Il avait oublié qu’il était le roi, et qu’il lui appartenait d’entrer le dernier au Conseil. Il fut à nouveau saisi d’un malaise anxieux, comme la veille à Saint-Denis, et comme la nuit précédente dans le lit paternel.

L’heure était venue, vraiment, de se montrer roi. Mais la vertu royale n’est pas une disposition qui se manifeste par miracle. Louis, les bras ballants, les yeux rouges, ne bougeait pas ; il négligeait de s’asseoir et de faire asseoir le Conseil.

Les secondes passaient ; le silence devenait pénible.

Mathieu de Trye eut le geste qu’il fallait ; il tira ostensiblement le fauteuil royal. Louis s’assit et murmura :

— Siégez, messires.

Il revit en pensée son père à cette même place et prit machinalement sa pose, les deux mains à plat sur les accoudoirs du fauteuil. Cela lui rendit un peu d’assurance. Se tournant alors vers le comte de Poitiers, il dit :

— Mon frère, ma première décision vous regarde. J’entends, lorsque le deuil de cour aura pris fin, vous conférer la pairie pour votre comté de Poitiers, afin que vous soyez au nombre des pairs et m’aidiez à soutenir le poids de la couronne.

Puis, s’adressant à son second frère :

— À vous, Charles, j’ai vouloir de donner en fief et apanage le comté de la Marche, avec les droits et les revenus qui s’y attachent.

Les deux princes se levèrent et vinrent, de part et d’autre du siège royal, baiser chacun l’une des mains de leur aîné, en signe de merci. Les mesures qui les touchaient n’étaient ni exceptionnelles ni inattendues. L’attribution de la pairie au premier frère du roi constituait une sorte d’usage ; et d’autre part, il était su depuis longtemps que le comté de la Marche, racheté par Philippe le Bel aux Lusignan, irait au jeune Charles.[4]

Monseigneur de Valois ne s’en rengorgea pas moins, comme si l’initiative lui en revenait ; et il eut à l’adresse des deux princes un petit geste qui voulait exprimer : « Vous voyez, j’ai bien travaillé pour vous. »

Mais Louis X, pour sa part, n’était pas aussi satisfait, car il avait omis de commencer par rendre hommage à la mémoire de son père et de parler de la continuité du pouvoir. Les deux belles phrases qu’il avait préparées lui étaient sorties de l’esprit ; à présent il ne savait plus comment enchaîner.

Un silence s’établit à nouveau, gênant et pesant. Quelqu’un manquait trop évidemment à cette assemblée : le mort.

Enguerrand de Marigny regardait le jeune roi et attendait visiblement que celui-ci prononçât : « Messire, je vous confirme en vos charges de coadjuteur et recteur général du royaume…»

Rien ne venant, Marigny fit comme si cela avait été dit, et demanda :

— De quelles affaires, Sire, désirez-vous être informé ? De la rentrée des aides et tailles, de l’état du Trésor, des arrêts du Parlement, de la disette qui sévit dans les provinces, de la position des garnisons, de la situation en Flandre, des requêtes présentées par vos barons de Bourgogne et de Champagne ?

Ce qui signifiait en clair : « Sire, voilà les questions dont je m’occupe, et bien d’autres encore, dont je pourrais vous égrener plus longtemps le chapelet. Pensez-vous être capable de vous passer de moi ? »

Le Hutin se tourna vers son oncle Valois d’un air qui mendiait appui.

— Messire de Marigny, le roi ne nous a pas réunis pour ces affaires, dit Valois ; il les entendra plus tard.

— Si l’on ne m’avertit pas de l’objet du Conseil, Monseigneur, je ne puis le deviner, répondit Marigny.

— Le roi, messires, poursuivit Valois sans paraître attacher la moindre importance à la remarque, le roi souhaite vous entendre sur le premier souci qu’en bon souverain il doit avoir : celui de sa descendance et de la succession au Trône.

— C’est tout juste cela, messires, dit le Hutin en essayant un ton de grandeur. Mon premier devoir est de pourvoir à la succession, et pour cela il me faut une femme…

Et puis il resta court. Valois reprit la parole.

— Le roi considère donc qu’il doit, dès à présent, s’apprêter à rechoisir épouse, et son attention s’est portée sur Madame Clémence de Hongrie, fille du roi Carlo-Martello et nièce du roi de Naples. Nous souhaitons ouïr votre conseil avant d’envoyer ambassade.

Ce « nous souhaitons » frappa désagréablement plusieurs membres de l’assistance. Était-ce donc Monseigneur de Valois qui régnait ?

Philippe de Poitiers inclina le visage vers le comte d’Évreux.

— Voilà donc, murmura-t-il, pourquoi l’on a commencé par me beurrer l’oreille avec la pairie.

Puis, à voix haute :

— Quel est sur ce projet l’avis de messire de Marigny ? demanda-t-il.

Ce faisant, il commettait sciemment une incorrection envers son frère aîné, car il appartenait au souverain, et seulement à lui, d’inviter ses conseillers à donner leur opinion. Personne ne se fût aventuré à pareil manquement dans un conseil du roi Philippe. Mais aujourd’hui, chacun paraissait commander ; et puisque l’oncle du nouveau roi se donnait les gants de dominer le Conseil, le frère pouvait bien prendre les mêmes libertés.

Marigny avança un peu son buste massif.

— Madame de Hongrie a sûrement de grandes qualités pour être reine, dit-il, puisque la pensée du roi s’est arrêtée sur elle. Mais à part qu’elle est la nièce de Monseigneur de Valois, ce qui bien sûr suffit à nous la faire aimer, je ne vois pas trop ce que son alliance apporterait au royaume. Son père Charles-Martel est mort voici longtemps, n’étant roi de Hongrie que de nom ; son frère Charobert…

À la différence de Charles de Valois il prononçait les noms à la française…

— … son frère Charobert est enfin parvenu l’autre année, après quinze ans de brigue et d’expéditions, à coiffer cette couronne magyare qui ne lui tient pas trop fort à la tête. Tous les fiefs et principautés de la maison d’Anjou sont déjà distribués parmi cette famille si nombreuse qu’elle s’étend sur le monde comme l’huile sur la nappe ; et l’on croirait bientôt que la famille de France n’est qu’une branche de la lignée d’Anjou.[5] On ne peut attendre d’un semblable mariage aucun agrandissement du domaine, comme le souhaitait toujours le roi Philippe, ni aucune aide de guerre, car tous ces princes lointains sont assez occupés à se maintenir dans leurs possessions. En d’autres mots, Sire, je suis certain que votre père se fût opposé à une union dont la dot serait composée de plus de nuages que de terres.

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4

Les lettres patentes conférant l’apanage de la Marche à Charles de France et la pairie à Philippe de Poitiers furent respectivement délivrées en mars et août 1315.

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5

La maison d’Anjou-Sicile est si liée à l’histoire de la monarchie française au XIVème siècle, et interviendra si souvent au cours de ce récit, qu’il nous semble nécessaire de rappeler au lecteur certaines précisions concernant cette famille.

En 1246, Charles, comte apanagiste de Valois et du Maine, fils de Louis VIII et septième frère de Saint Louis, avait épousé la comtesse Béatrix qui lui apportait, selon l’expression de Dante : « la grande dot de Provence ». Choisi par le Saint-Siège comme champion de l’Église en Italie, il fut couronné roi de Sicile à Saint-Jean-de-Latran, en 1265.

Telle fut l’origine de cette branche de la famille capétienne connue sous le nom d’Anjou-Sicile, et dont les possessions et les alliances s’étendirent rapidement sur l’Europe.

Le fils de Charles Ier d’Anjou, Charles II dit le Boiteux (1250-1309), roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, duc des Fouilles, prince de Salerne, de Capoue et de Tarente, épousa Marie, sœur et héritière du roi Ladislas IV de Hongrie. De cette union naquirent :

- Marguerite, première épouse de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel ;

- Charles-Martel, roi titulaire de Hongrie ;

- Louis d’Anjou, évêque de Toulouse ;

- Robert, roi de Naples ;

- Philippe, prince de Tarente ;

- Raymond Bérenger, comte d’Andria ;

- Jean Tristan, entré dans les ordres ;

- Jean, duc de Durazzo ;

- Pierre, comte d’Éboli et de Gravina ;

- Marie, épouse de Sanche d’Aragon, roi de Majorque ;

- Blanche, épouse de Jacques II d’Aragon ;

- Béatrice, mariée d’abord au marquis d’Este, puis au comte Bertrand des Baux ;

- Éléonore, épouse de Frédéric d’Aragon.

L’aîné des fils de Charles le Boiteux, Charles-Martel, marié à Clémence de Habsbourg, et pour lequel la reine Marie réclamait l’héritage de Hongrie, mourut en 1296. Il laissait un fils, Charles-Robert dit Charobert, qui après quinze ans de lutte ceignit la couronne de Hongrie, et deux filles dont l’une, Béatrice, épousa le dauphin Viennois, Jean II, et l’autre, Clémence, devait devenir la seconde épouse de Louis X Hutin.

Le second fils de Charles le Boiteux, Louis d’Anjou, renonça à tous ses droits successoraux pour entrer en religion. Évêque de Toulouse, il mourut au château de Brignoles en Provence, à l’âge de vingt-trois ans. Il devait être canonisé en 1317 sous le pontificat de Jean XXII.

À la mort de Charles le Boiteux, en 1309, la couronne de Naples revint au troisième fils, Robert.

Le quatrième fils, Philippe, prince de Tarente, devint empereur titulaire de Constantinople par son mariage avec Catherine de Valois-Courtenay, fille du second mariage de Charles de Valois.

Dynastie fabuleusement féconde et active, la famille d’Anjou-Sicile totaliserait, dans sa durée, 299 couronnes souveraines et 12 béatifications.