Monseigneur de Valois était devenu rouge, et son genou s’agitait sous la table. Chacune des phrases de Marigny contenait une perfidie à son endroit.
— Vous avez beau jeu, messire, s’écria-t-il, à porter parole pour qui est au tombeau. Je vous opposerai, moi, que la vertu d’une reine vaut mieux qu’une province. Les belles alliances de Bourgogne que vous aviez si bien ourdies n’ont pas tourné à tel avantage qu’il faille vous prendre encore pour juge en la matière. Honte et chagrin, voilà ce qu’il en est résulté.
— Oui, cela est ainsi ! déclara brusquement le Hutin.
— Sire, répondit Marigny avec une nuance de lassitude et de mépris, vous étiez bien jeune quand votre mariage fut décidé par votre père ; et Monseigneur de Valois n’y paraissait point tellement hostile alors, ni non plus par la suite, puisque voici moins de deux ans il a choisi de marier son propre fils à la propre sœur de votre épouse, pour se rendre ainsi plus proche de vous.
Valois accusa le coup, et sa couperose se marqua davantage. Il avait cru, en effet, fort habile d’unir son fils aîné, Philippe, à la sœur cadette de Marguerite, celle qu’on appelait Jeanne la Petite, ou la Boiteuse, parce qu’elle avait une jambe plus courte que l’autre.[6]
Marigny poursuivait :
— La vertu des femmes est chose incertaine, Sire, autant que leur beauté est chose passagère ; mais les provinces restent. Le royaume, ces temps-ci, a gagné plus d’accroissement par les mariages que par les guerres. Ainsi Monseigneur de Poitiers détient la Comté-Franche ; ainsi…
— Ce conseil, dit brutalement Valois, va-t-il se passer à écouter messire de Marigny chanter sa propre louange, ou bien à pousser avant les volontés du roi ?
— Pour ce faire, Monseigneur, répliqua Marigny aussi vivement, il conviendrait de ne pas placer le chariot devant l’attelage. On peut rêver pour le roi de toutes les princesses de la terre, et je comprends bien que l’impatience le gagne ; encore faut-il commencer par le démarier de l’épouse qu’il a. Monseigneur d’Artois ne paraît pas vous avoir rapporté de Château-Gaillard les réponses que vous attendiez. L’annulation requiert donc qu’il y ait un pape…
— … ce pape que vous nous promettez depuis six mois, Marigny, mais qui n’est pas encore sorti d’un conclave introuvable. Vos envoyés ont si bien brimé et défenestré les cardinaux à Carpentras que ceux-ci se sont enfuis, soutanes retroussées, à travers la campagne. Vous n’avez pas là sujet d’afficher beaucoup votre gloire ! Si vous aviez marqué plus de modération, et un respect pour les ministres de Dieu qui vous est fort étranger, nous serions moins en peine.
— J’ai évité jusqu’à ce jour qu’on élise un pape qui ne fût que la créature des princes de Rome, ou de ceux de Naples, pour ce que le roi Philippe voulait justement un pape qui fût serviable à la France.
Les hommes épris de puissance sont avant tout poussés par la volonté d’agir sur l’univers, de faire les événements, et d’avoir eu raison. Richesse, honneurs, distinctions ne sont à leurs yeux que des outils pour leur action. Marigny et Valois appartenaient à cette espèce-là.
Ils s’étaient toujours affrontés, et seul Philippe le Bel avait su tenir à bout de bras ces deux adversaires, se servant au mieux de l’intelligence politique du légiste, et des qualités militaires du prince du sang. Mais Louis X était dépassé par le débat et totalement impuissant à l’arbitrer.
Le comte d’Évreux intervint, tâchant à ramener les esprits au calme, et avança une suggestion qui pût concilier les deux partis.
— Si en même temps qu’une promesse de mariage avec Madame Clémence, nous obtenions du roi de Naples qu’il acceptât pour pape un cardinal français ?
— Alors certes, Monseigneur, dit Marigny plus posément, un tel accord aurait un sens ; mais je doute fort qu’on y parvienne.
— Nous ne risquons rien à essayer. Envoyons une ambassade à Naples, si tel est le vœu du roi.
— Assurément, Monseigneur.
— Bouville, votre conseil ? dit brusquement le Hutin pour se donner l’air de prendre l’affaire en main.
Le gros Bouville sursauta. Il avait été excellent chambellan, attentif à la dépense et majordome exact, mais son esprit ne volait pas très haut ; et Philippe le Bel ne s’adressait guère à lui, en Conseil, que pour lui commander de faire ouvrir les fenêtres.
— Sire, dit-il, c’est une noble famille, où vous iriez prendre épouse, et où l’on maintient fort les traditions de chevalerie. Nous aurions honneur à servir une reine…
Il s’arrêta, interrompu par un regard de Marigny qui semblait dire : « Tu me trahis, Bouville ! »
Entre Bouville et Marigny existaient de vieux et solides liens d’amitié. C’était chez le père de Bouville, Hugues II, grand chambellan d’alors, et qui devait être tué sous les yeux de Philippe le Bel à Mons-en-Pévèle, que Marigny avait commencé de servir en qualité d’écuyer ; et, au long de son extraordinaire ascension, il s’était toujours montré fidèle au fils de son premier seigneur.
Les Bouville appartenaient à la très haute noblesse. La fonction de chambellan, sinon celle de grand chambellan, était chez eux, depuis un siècle, quasi héréditaire. Hugues III, qui avait succédé à son frère Jean, qui lui-même avait succédé à leur père, Hugues II, était, par nature et par atavisme, si dévoué serviteur de la couronne, et si ébloui de la grandeur royale, que lorsque le roi lui parlait, il ne savait qu’approuver. Que le Hutin fût un sot et un brouillon ne faisait pas de différence ; et, dès l’instant qu’il était le roi, Bouville s’apprêtait à reporter sur lui tout le zèle qu’il avait témoigné à Philippe le Bel.
Cet empressement reçut immédiatement sa récompense, car Louis X décida que ce serait Bouville qu’on enverrait à Naples. Le choix surprit, mais ne suscita point d’opposition. Valois, s’imaginant qu’il réglerait tout secrètement par lettres, estimait qu’un homme médiocre, mais docile, était juste l’ambassadeur qui lui convenait. Tandis que Marigny pensait : « Envoyez donc Bouville. Il a autant d’aptitude à négocier qu’en aurait un enfant de cinq ans. Vous verrez bien les résultats. »
Le bon serviteur, tout rougissant, se trouva ainsi chargé d’une haute mission, qu’il n’attendait pas.
— Rappelez-vous, Bouville, que nous sommes en besoin d’un pape, dit le jeune roi.
— Sire, je n’aurai que cette idée en tête.
Louis X prenait soudain de l’autorité ; il aurait voulu que son messager fût déjà en route. Il poursuivit :
— Au retour vous passerez en Avignon, et ferez en sorte de hâter ce conclave. Et puisque les cardinaux, paraît-il, sont gens qu’on doit acheter, vous vous ferez pourvoir d’or par messire de Marigny.
— Où prélèverai-je cet or, Sire ? demanda ce dernier.
— Eh mais… sur le Trésor, bien évidemment !
— Le Trésor est vide, Sire, c’est-à-dire qu’il y reste à peine suffisance pour honorer les paiements d’ici la Saint-Nicolas, et attendre de nouvelles rentrées, mais rien de plus.
— Comment, le Trésor est vide, messire ? s’écria Valois. Et vous ne l’avez pas dit plus tôt ?
6
Le mariage de Philippe de Valois avec Jeanne de Bourgogne, sœur de Marguerite et dite Jeanne la Boiteuse, avait été célébré en 1313.