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Les quatre hommes partis, il écarta une tenture et ouvrit la porte de communication avec la chambre des secrétaires privés.

— Quelqu’un pour la dictée.

Un clerc arriva, portant pupitre et plumes.

Marigny, le dos au feu, commença :

— « À très puissant, très aimé et très redouté Sire, le roi Edouard d’Angleterre, duc d’Aquitaine… Sire, en l’état que me trouve le retour à Dieu de mon seigneur, maître et suzerain, le très pleuré roi Philippe et le plus grand que le royaume ait connu, je me tourne devers vous pour vous instruire de choses qui regardent le bien des deux nations…»

Il s’interrompit pour agiter à nouveau la clochette. L’huissier reparut. Marigny lui commanda de faire chercher Louis de Marigny, son fils. Puis il continua sa lettre.

Depuis 1308, date du mariage d’Isabelle de France avec Edouard II d’Angleterre, Marigny avait eu l’occasion de rendre à ce dernier maints services politiques ou personnels.

La situation, dans le duché d’Aquitaine, était toujours difficile et tendue, de par le statut singulier de cet immense fief français tenu par un souverain étranger. Cent ans et plus de guerre, de disputes incessantes, de traités contestés ou reniés, y avaient laissé leurs séquelles. Quand les vassaux guyennais, selon leurs intérêts et leurs rivalités, s’adressaient à l’un ou l’autre des souverains, Marigny, toujours, s’appliquait à éviter les conflits. D’autre part, Edouard et Isabelle ne formaient guère un ménage harmonieux. Quand Isabelle se plaignait des mœurs anormales de son mari et lui reprochait des favoris avec lesquels elle vivait en lutte déclarée, Marigny prêchait le calme et la patience pour le bien des royaumes. Enfin la trésorerie d’Angleterre connaissait des difficultés fréquentes. Quand Edouard se trouvait trop à court de monnaie, Marigny s’arrangeait pour lui faire consentir un prêt.

En remerciement de tant d’interventions, Edouard, l’année précédente, avait gratifié le coadjuteur d’une pension à vie de mille livres.[7]

Aujourd’hui, c’était au tour de Marigny d’en appeler au roi anglais et de lui demander soutien. Il importait aux bonnes relations entre les deux royaumes que les affaires de France ne changeassent point de direction.

— «… Il y va, Sire, plus que de ma faveur ou de ma fortune ; vous saurez voir qu’il y va de la paix des empires, pour laquelle je suis et je serai toujours votre très fidèle servant. »

Il se fit relire la lettre, y apporta quelques corrections.

— Recopiez, et présentez-moi à signer.

— Cela doit-il partir aux chevaucheurs, Monseigneur ? demanda le secrétaire.

— Non point. Et je scellerai de mon petit sceau.

Le secrétaire sortit. Marigny dégrafa le haut de sa robe ; l’action lui faisait gonfler le cou.

« Pauvre royaume, pensait-il. En quelle brouille et misère vont-ils le mettre, si je ne m’y oppose ! N’aurai-je donc autant fait que pour voir mes efforts ruinés ? »

Les hommes qui pendant un temps très long ont exercé le pouvoir finissent par s’identifier à leur charge et par considérer toute atteinte faite à leur personne comme une atteinte directe aux intérêts de l’État. Marigny en était à ce point, et donc prêt, sans nullement s’en rendre compte, à agir contre le royaume, dès l’instant qu’on lui limitait la faculté de le diriger.

Ce fut dans cette disposition qu’il accueillit son frère l’archevêque.

Jean de Marigny, long et serré dans son manteau violet, avait une attitude constamment étudiée que n’aimait pas le coadjuteur. Enguerrand avait envie de dire à son cadet : « Prends cette mine pour tes chanoines, si cela te plaît, mais non pas devant moi qui t’ai vu baver ta soupe et te moucher dans tes doigts. »

En dix phrases il lui raconta le conseil dont il sortait et lui communiqua ses directives, du même ton sans réplique qu’il avait pour parler à ses commis.

— Je ne désire point de pape pour l’instant, car aussi longtemps qu’il n’y a point de pape, ce méchant petit roi est dans ma main. Donc pas de cardinaux bien rassemblés et prêts à entendre Bouville quand celui-ci reviendra de Naples. Pas de paix en Avignon. Qu’on s’y dispute, qu’on s’y déchire. Vous ferez ce qu’il convient, mon frère, pour qu’il en soit ainsi.

Jean de Marigny, qui avait commencé par se montrer tout indigné de ce que lui rapportait Enguerrand, se rembrunit aussitôt qu’il fut question du conclave. Il réfléchit un moment, contemplant son anneau pastoral.

— Alors, mon frère ? J’attends votre acquiescement, dit Enguerrand.

— Mon frère, vous savez que je ne veux que vous servir en tout ; et je pense que je pourrais mieux le faire encore si je deviens quelque jour cardinal. Or, à semer dans le conclave plus de discorde qu’il n’en pousse déjà, je risque fort de m’aliéner l’amitié de tel ou tel papable, Francesco Caëtani par exemple, qui, s’il se trouvait plus tard élu, me refuserait alors le chapeau…

Enguerrand éclata.

— Votre chapeau ! Voilà bien l’heure d’en parler ! Votre chapeau, si jamais vous devez l’avoir, mon pauvre Jean, c’est moi qui vous en coifferai comme je vous ai déjà tissé votre mitre. Mais si de sots calculs vous font ménager mes adversaires, comme ce Caëtani, je vous dis que bientôt vous irez, non seulement sans chapeau, mais sans souliers, en misérable moine qu’on reléguera dans quelque couvent. Vous oubliez trop vite, Jean, ce que vous me devez, et de quel mauvais pas encore je vous ai tiré, voici deux mois à peine, pour ce trafic que vous aviez fait des biens du Temple. À ce propos, ajouta-t-il…

Son regard devint plus étincelant, plus aigu, sous ses sourcils épais.

— … à ce propos, avez-vous bien pu détruire les preuves laissées imprudemment par vous au banquier Tolomei, et dont les Lombards se sont servis pour me faire plier ?

L’archevêque eut un hochement de tête qui pouvait être interprété comme une affirmation ; mais aussitôt il se montra plus docile, et pria son frère de lui préciser ses instructions.

— Envoyez en Avignon, reprit Enguerrand, deux émissaires, hommes d’Église d’une sûreté absolue, je veux dire des gens à votre merci. Faites-les se promener à Carpentras, à Châteauneuf, à Orange, partout où les cardinaux sont éparpillés, et répandre avec autorité, comme venant de la cour de France, des assurances tout à fait opposées. L’un annoncera aux cardinaux français que le nouveau roi permettrait le retour ou Saint-Siège à Rome ; l’autre dira aux Italiens que nous inclinons à établir la papauté plus près encore de Paris, pour qu’elle soit mieux sous notre dépendance. Ce qui n’est rien que vérité, après tout, et des deux parts, puisque le roi est incapable de juger de ces choses, que Valois veut le pape à Rome et que je le veux en France. Le roi n’a en tête que l’annulation de son mariage et ne voit pas plus loin. Il l’obtiendra, mais seulement à l’heure que je le voudrai, et d’un pontife à ma convenance… Pour l’instant donc, retardons l’élection. Veillez à ce que vos deux envoyés n’aient pas de lien entre eux ; il serait même souhaitable qu’ils ne se connussent point.

Sur ces paroles, il congédia son frère pour recevoir son fils Louis, qui attendait dans l’antichambre. Mais quand le jeune homme fut entré, Marigny resta un moment silencieux. Il pensait tristement, amèrement : « Jean me trahira dès qu’il y croira trouver son profit…»

Louis de Marigny était un petit garçon mince, de belle tournure, et qui s’habillait avec recherche. Il ressemblait assez, pour les traits de figure, à l’archevêque son oncle.

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7

Rien n’est plus malaisé à établir ni n’offre plus matière à débat que les comparaisons de valeur de la monnaie à travers les siècles. Tant de variations, dévaluations et mesures gouvernementales diverses ont affecté les cours que les spécialistes ne parviennent jamais à se mettre d’accord.

On ne peut guère fonder les équivalences sur les prix des denrées, même essentielles, car ces prix variaient considérablement et parfois d’une année à l’autre selon le degré d’abondance ou de rareté des produits, et aussi selon les taxes que l’État leur faisait supporter. Les périodes de disette étaient fréquentes et les prix cités par les chroniqueurs sont souvent des prix de « marché noir », ce qui fausse toute appréciation du pouvoir d’achat. En outre, certaines denrées d’usage courant aujourd’hui étaient peu répandues au Moyen Âge et donc de prix élevé. En revanche, et en raison du faible coût de la main-d’œuvre artisanale, les produits manufacturés étaient relativement à bas prix.

La valeur comparative de l’or au poids pourrait paraître la meilleure base d’estimation ; encore nous assure-t-on que l’or est, de nos jours, maintenu artificiellement à un taux très supérieur à sa valeur réelle. Nous avons déjà quelque difficulté à faire des calculs d’équivalence avec le franc de 1914. Comment pourrions-nous prétendre à des évaluations exactes pour la livre de 1314 ?

Après comparaison de divers travaux spécialisés, nous proposons au lecteur pour commodité, et sans lui laisser ignorer que la marge d’erreur peut être comprise entre la moitié et le double, une équivalence de 100 francs d’aujourd’hui pour une livre au début du XIVème siècle. Les dépenses du royaume, au temps de Philippe le Bel, sauf dans les années de guerre, s’élevaient en moyenne à 500 000 livres, ce qui grosso modo représenterait un budget de 50 millions, ou 5 milliards d’anciens francs. Nos anciens et nos nouveaux francs préparent d’ailleurs de sérieux pièges aux historiens futurs. (Cette note a été établie en 1965.)