Выбрать главу

— Dix mille livres.

Dans ce chiffre, Valois avait calculé cinq mille livres pour l’ambassade de Bouville, mille pour Robert d’Artois, et le reste pour faire face à ses propres embarras les plus pressants.

Le banquier joignit les mains devant son visage.

— Sainte Madone ! Mais où les trouverais-je ? s’écria-t-il.

Ces protestations devaient s’entendre comme préliminaires d’usage.

D’Artois en avait prévenu Valois. Aussi ce dernier prit-il le ton d’autorité qui généralement en imposait à ses interlocuteurs.

— Allons, allons, messer Tolomei ! Ne rusons point, ni ne musons. Je vous ai mandé pour que vous fassiez votre métier, comme vous l’avez toujours exercé, avec profit, je pense.

— Mon métier, Monseigneur, répondit tranquillement Tolomei, mon métier est de prêter, il n’est point de donner. Or, depuis quelque temps, j’ai beaucoup donné, sans retour aucun. Je ne fabrique point de monnaie et n’ai pas inventé la pierre philosophale.

— Ne m’aiderez-vous donc point à vous débarrasser de Marigny ? C’est votre intérêt, il me semble !

— Monseigneur, payer tribut à son ennemi lorsqu’il est puissant, et puis payer encore pour qu’il ne le soit plus, est une double opération qui, vous en conviendrez, ne rapporte guère. Au moins faudrait-il savoir ce qui va suivre, et si l’on a chance de se rattraper.

Charles de Valois aussitôt entonna le grand couplet qu’il récitait à tout venant depuis huit jours. Il allait, pour peu qu’on lui en procurât les moyens, supprimer toutes les « novelletés » introduites par Marigny et ses légistes bourgeois ; il allait rendre l’autorité aux grands barons ; il allait rétablir la prospérité dans le royaume en revenant au vieux droit féodal qui avait fait la grandeur du pays de France. Il allait restaurer « l’ordre ». Comme tous les brouillons politiques, il n’avait que ce mot à la bouche, et ne lui donnait d’autre contenu que les lois, les souvenirs ou les illusions du passé.

— Avant longtemps, je vous assure qu’on sera retourné aux bonnes coutumes de mon aïeul Saint Louis !

Ce disant il montrait, posé sur une sorte d’autel, un reliquaire en forme de pied et qui contenait un os du talon de son grand-père ; ce pied était d’argent avec des ongles d’or.

Car les restes du saint roi avaient été partagés, chaque membre de la famille, chaque chapelle royale voulant en garder une parcelle. La partie supérieure du crâne était conservée dans un beau buste d’orfèvrerie à la Sainte-Chapelle ; la comtesse Mahaut d’Artois, dans son château de Hesdin, possédait quelques cheveux ainsi qu’un fragment de mâchoire ; et tant de phalanges, d’esquilles, de débris avaient été ainsi répartis qu’on pouvait se demander ce que contenait la tombe de Saint-Denis. Si même la véritable dépouille y avait jamais été déposée… Car une légende tenace courait en Afrique selon laquelle le corps du roi franc avait été enseveli près de Tunis, tandis que son armée ne rapportait en France qu’un cercueil vide ou chargé d’un cadavre de remplacement.[9]

Tolomei alla baiser dévotement le pied d’argent, puis demanda :

— Pourquoi vous faut-il au juste ces dix mille livres, Monseigneur ?

Force fut à Valois de révéler en partie ses projets immédiats. Le Siennois écoutait en hochant la tête et disait, comme s’il prenait mentalement des notes :

— Messire de Bouville, à Naples… oui… oui ; nous commerçons avec Naples par nos cousins les Bardi… Marier le roi… Oui, oui, je vous entends, Monseigneur… Rassembler le conclave… Ah ! Monseigneur, un conclave coûte plus cher à bâtir qu’un palais, et les fondations en sont moins solides… Oui, Monseigneur, oui, je vous écoute.

Quand enfin il eut appris ce qu’il souhaitait savoir, le capitaine général des Lombards déclara :

— Tout cela est certes bien pensé, Monseigneur, et je vous souhaite le succès du fond du cœur ; mais rien ne m’assure que vous marierez le roi, ni que vous aurez un pape, ni même, si cela était, que je reverrai mon or, à supposer que je sois en mesure de vous le fournir.

Valois jeta un regard irrité vers d’Artois. « Quel étrange bonhomme m’avez-vous amené là, semblait-il dire, et n’aurai-je tant parlé que pour n’en rien obtenir ? »

— Allons, banquier, s’écria d’Artois en se levant, quel intérêt demandes-tu ? Quels gages ? Quelle franchise ou autre avantage ?

— Mais aucun, Monseigneur, aucun gage, protesta Tolomei ; pas de vous, vous le savez bien, ni de Monseigneur de Valois dont la protection m’est chère. Je cherche, simplement… je cherche comment je pourrais vous aider.

Puis, se tournant à nouveau vers le pied d’argent, il ajouta doucement :

— Monseigneur de Valois vient de dire qu’on allait rendre au royaume les bonnes coutumes de Monseigneur Saint Louis. Mais qu’entend-il par-là ? Va-t-on remettre en usage toutes les coutumes ?

— Certes, répondit Valois sans bien comprendre où l’autre voulait en venir.

— Va-t-on rétablir, par exemple, le droit pour les barons de battre monnaie sur leurs terres ? Si telle ordonnance était reprise, alors, Monseigneur, je serais mieux apte à vous appuyer.

Valois et d’Artois se regardèrent. Le banquier pointait droit sur la plus importante des mesures que Valois projetait, et celle qu’il tenait la plus secrète parce qu’elle était la plus préjudiciable au Trésor et pouvait être la plus contestée.

En effet, l’unification de la monnaie dans le royaume, ainsi que le monopole royal de l’émettre, étaient des institutions de Philippe le Bel. Auparavant les grands seigneurs fabriquaient ou faisaient fabriquer, concurremment avec la monnaie royale, leurs propres pièces d’or et d’argent qui avaient cours en leurs fiefs ; et ils tiraient de ce privilège une grosse source de profit. En tiraient profit également ceux qui, comme les banquiers lombards, fournissaient le métal brut et jouaient sur la variation de taux d’une région à l’autre. Et Valois comptait bien sur cette « bonne coutume » pour relever sa fortune.

— Voulez-vous dire encore, Monseigneur, poursuivit Tolomei continuant à considérer le reliquaire comme s’il en faisait l’estimation, voulez-vous dire que vous allez restaurer le droit de guerre privée ?

C’était là une autre des prérogatives féodales abolies par le Roi de fer, afin d’empêcher les grands vassaux de lever bannières à leur guise et d’ensanglanter le royaume pour régler leurs différends personnels, étaler leur gloriole, ou secouer leur ennui.

— Ah ! Que ce sain usage nous soit vite rendu, s’écria Robert, et je ne tarderai pas à reprendre le comté d’Artois sur ma tante Mahaut !

— Si vous avez besoin d’équiper des troupes, Monseigneur, dit Tolomei, je puis vous obtenir les meilleurs prix des armuriers toscans.

— Messer Tolomei, vous venez d’exprimer tout juste les choses que je veux accomplir, dit alors Valois se rengorgeant. Aussi, je vous demande de marcher de confiance avec moi.

Les financiers ne sont pas moins imaginatifs que les conquérants, et c’est mal les connaître que de les croire uniquement inspirés par l’appât du gain. Leurs calculs souvent dissimulent des songes abstraits de puissance.

Le capitaine général des Lombards rêvait lui aussi, d’autre manière que le comte de Valois, mais il rêvait ; il se voyait déjà fournissant en or brut les grands barons du royaume, et dirigeant leurs querelles puisqu’il en négocierait l’armement. Or qui tient l’or et tient les armes détient le vrai pouvoir. Messer Tolomei jouait avec des pensées de règne…

— Alors, reprit Valois, êtes-vous décidé maintenant à me procurer la somme que je vous ai demandée ?

вернуться

9

Le culte des reliques fut un des aspects les plus marquants et les plus étonnants de la vie religieuse au Moyen Âge. La croyance en la vertu des vestiges sacrés dégénéra en une superstition universellement répandue, chacun voulant posséder de grandes reliques pour les garder chez soi, et de petites pour les porter au cou. On avait des reliques à la mesure de sa fortune. La vente des reliques devint un véritable commerce, et l’un des plus prospères à travers les XIème, XIIème, XIIIème siècles, et même encore pendant le XIVème. Tout le monde en trafiquait. Les abbés, pour augmenter les revenus de leurs couvents ou s’attirer les faveurs de grands personnages, cédaient des fragments des saints ossements dont ils avaient la garde. Les croisés souvent s’enrichirent de la vente de pieux débris rapportés de leurs expéditions. Les marchands juifs avaient une sorte de réseau international de vente de reliques. Et les orfèvres encourageaient fort ce négoce car on leur commandait châsses et reliquaires qui étaient les plus beaux objets du temps et qui témoignaient autant de la fortune que de la piété de leurs possesseurs.

Les reliques les plus prisées étaient les morceaux de la Sainte Croix, les fragments du bois de la Crèche, les épines de la Sainte Couronne (encore que Saint Louis eût acheté pour la Sainte-Chapelle une Sainte Couronne prétendument intacte), les flèches de saint Sébastien, et beaucoup de pierres aussi, pierres du Calvaire, du Saint Sépulcre, du mont des Oliviers. On alla même jusqu’à vendre des gouttes du lait de la Vierge.

Lorsqu’un personnage contemporain venait à être canonisé, on s’empressait de débiter sa dépouille. Plusieurs membres de la famille royale possédaient, ou étaient convaincus de posséder des fragments de Saint Louis. En 1319, le roi Robert de Naples, assistant à Marseille au transfert des restes de son frère Louis d’Anjou, récemment canonisé, demanda la tête du saint pour l’emporter à Naples.