— Peut-être, Monseigneur, peut-être. Non que je sois en mesure de vous la donner moi-même ; mais je puis sans doute vous la trouver en Italie, ce qui conviendrait fort bien puisque c’est là justement que se rend votre ambassade. Pour vous, cela ne fait point de différence.
— Certes non, fut obligé de répondre Valois.
Mais l’arrangement était loin de combler ses vœux, lui rendant difficile, sinon même impossible, de puiser dans le prêt pour ses propres nécessités. Voyant Valois se rembrunir, Tolomei poussa le fer plus avant.
— Vous offrirez la garantie du Trésor ; mais chacun sait, chez nous en tout cas, que le Trésor est vide, et ces bruits-là vont vite à courir entre les comptoirs de banque. Je devrai donc engager ma propre garantie, et le ferai de grand cœur, Monseigneur, pour vous servir. Mais il sera nécessaire qu’un homme de ma compagnie, porteur des lettres de change, escorte votre envoyé afin de prendre l’argent en charge et d’en être comptable.
Valois se renfrognait de plus en plus.
— Eh ! Monseigneur ! dit Tolomei, c’est que je ne vais point agir seul en cette affaire ; les compagnies d’Italie sont encore plus méfiantes que les nôtres, et j’ai besoin de leur donner toute assurance qu’elles ne seront point bernées.
En vérité, il voulait avoir un émissaire dans l’expédition, un émissaire qui allait, en son nom et pour son compte, espionner l’ambassadeur, contrôler l’emploi des fonds, se faire instruire des projets d’alliance, connaître les dispositions des cardinaux, et travailler en sous-main dans le sens qu’il lui commanderait. Messer Spinello Tolomei régnait déjà, un tout petit peu.
Robert d’Artois avait dit à Valois que le Siennois exigerait un gage ; ils n’avaient pas pensé que le gage, ce pouvait être un morceau du pouvoir.
Force était à l’oncle du roi, et pour satisfaire celui-ci, d’en passer par les conditions du banquier.
— Et qui donc allez-vous désigner, qui ne fasse point mauvaise figure auprès de messire de Bouville ? demanda Valois.
— Je vais y penser, Monseigneur, je vais y penser. Je n’ai guère de monde en ce moment. Mes deux meilleurs voyageurs sont sur les routes… Quand donc messire de Bouville devrait-il partir ?
— Mais demain, s’il se peut, ou le jour d’après.
— Et ce garçon, suggéra Robert d’Artois, qui était allé pour moi en Angleterre…
— Mon neveu Guccio ? dit Tolomei.
— C’est cela même, votre neveu. Vous l’avez toujours auprès de vous ?… Eh bien ! Que ne l’envoyez-vous ? Il est fin, délié d’esprit, et il a bonne tournure. Il aidera notre ami Bouville, qui ne doit guère parler le langage d’Italie, à se débrouiller sur les chemins. Soyez rassuré, mon cousin, ajouta d’Artois s’adressant à Valois ; ce garçon-là est de bonne recrue.
— Il va fort me manquer ici, dit Tolomei. Mais soit, Monseigneur, je vous l’abandonne. Il est dit que vous obtiendrez toujours de moi tout ce que vous souhaitez.
Bientôt après il prit congé.
Dès que Tolomei fut sorti du cabinet, Robert d’Artois s’étira un grand coup, et dit :
— Eh bien, Charles, m’étais-je trompé ?
Comme tout emprunteur après une négociation de cette nature, Valois était à la fois content et mécontent ; et il se composa une attitude qui ne montrât trop ni son soulagement ni son dépit. S’arrêtant à son tour devant le pied de Saint Louis, il dit :
— C’est cela, voyez-vous cousin, c’est la vue de cette sainte relique qui a décidé votre homme. Allons, tout respect de ce qui est noble n’est point perdu en France, et ce royaume peut être redressé !
— Un miracle, en quelque sorte, dit le géant en clignant de l’œil.
Ils réclamèrent leurs manteaux et leurs escortes pour aller porter au roi la bonne nouvelle du départ de l’ambassade.
Dans le même temps, Tolomei informait son neveu Guccio Baglioni d’avoir à se mettre en route dans les deux jours, et lui énumérait ses instructions. Le jeune homme ne témoigna pas d’un grand enthousiasme.
— Corne sei strano, figlio mio ![10] s’écria Tolomei. Le sort te donne l’occasion d’un beau voyage, sans qu’il t’en coûte un denier, puisque c’est le Trésor, au bout du compte, qui paiera. Tu vas connaître Naples, la cour des Angevins, y côtoyer les princes et, si tu es habile, t’y faire des amis. Et peut-être vas-tu assister aux préliminaires d’un conclave. C’est chose passionnante qu’un conclave ! Ambitions, pressions, argent, rivalités… et même la foi chez certains. Tous les intérêts du monde jouent dans la partie. Tu vas voir cela. Et tu me fais la face longue, comme si je t’apprenais un malheur. À ta place et à ton âge, j’aurais sauté de joie, et je serais déjà à boucler mon porte-manteau… Pour prendre cette figure, il faut qu’il y ait une fille que tu regrettes de quitter. Ne serait-ce pas la demoiselle de Cressay, par hasard ?
Le teint couleur d’huile d’olive du jeune Guccio fonça un peu, ce qui était sa façon de rougir.
— Elle t’attendra, si elle t’aime, reprit le banquier. Les femmes sont faites pour attendre. On les retrouve toujours. Et si tu crains qu’elle ne t’oublie, profite donc de celles que tu rencontreras sur ton chemin. La seule chose qu’on ne retrouve pas, c’est la jeunesse, et la force pour courir le monde.
V
MESDAMES DE HONGRIE, DANS UN CHÂTEAU DE NAPLES
Il est des villes plus fortes que les siècles ; le temps ne les change pas. Les dominations s’y succèdent ; les civilisations s’y déposent comme des alluvions ; mais elles conservent à travers les âges leur caractère, leur parfum propre, leur rythme et leur rumeur qui les distinguent de toutes les autres cités de la terre. Naples, de toujours, fut de ces villes-là. Telle elle avait été, telle elle restait et resterait au long des âges, à demi africaine et à demi latine, avec ses ruelles serrées, son grouillement criard, son odeur d’huile, de safran et de poisson frit, sa poussière couleur de soleil, son bruit de grelots au cou des mules.
Les Grecs l’avaient organisée, les Romains l’avaient conquise, les Barbares l’avaient ravagée, les Byzantins et les Normands tour à tour s’y étaient installés. Naples avait absorbé, utilisé, fondu leurs arts, leurs lois et leur vocabulaire ; l’imagination de la rue se nourrissait de leurs souvenirs, de leurs rites et de leurs mythes.
Le peuple n’était ni grec, ni romain, ni byzantin ; il était le peuple napolitain de toujours, peuple pareil à nul autre au monde, qui use de la gaîté comme d’un masque de mime pour dissimuler la tragédie de la misère, qui emploie l’emphase pour donner du piment à la monotonie des jours, et dont l’apparente paresse n’est dictée que par la sagesse de ne point feindre l’activité lorsqu’on n’a rien à faire ; un peuple qui toujours aima la vie et la parole, toujours dut ruser avec le destin, et toujours montra grand mépris de l’agitation militaire parce que la paix, qui ne lui fut que rarement dispensée, jamais ne l’ennuya.
En ce temps-là, et depuis un demi-siècle environ, Naples était passée de la domination des Hohenstaufen à celle des princes d’Anjou. L’établissement de ces derniers, appelés par le Saint-Siège, s’était accompli au milieu des meurtres, des répressions et des massacres qui ensanglantaient alors la péninsule. Les apports les plus certains de la nouvelle monarchie se voyaient d’une part aux industries de laine qu’elle avait fondées dans les faubourgs pour en tirer revenus, d’autre part à l’énorme résidence, mi-forteresse et mi-palais, qu’elle s’était fait construire près de la mer par l’architecte français Pierre de Chaulnes, le Château-Neuf, gigantesque donjon rosé érigé vers le ciel et que les Napolitains, cédant à leur humour autant qu’à leur attachement aux vieux cultes phalliques, avaient immédiatement surnommé le Maschio Angioino, le Mâle Angevin.