Выбрать главу

Il s’embarrassait de soucis tatillons. Le portrait de Madame Clémence était-il bien arrimé et n’avait-il pas été gâté par le voyage ?

— Laissez-moi faire, messire Hugues, lui répondit Guccio avec autorité. Et d’abord il me faut vous loger au chaud ; vous me semblez en avoir grand besoin.

Guccio s’en fut trouver le capitaine de ville, et il eut si bien le ton qu’aurait dû prendre Bouville depuis le début, fit sonner si haut, dans son fort accent italien, les titres de son chef et ceux qu’il s’octroyait à lui-même, mit tant de naturel dans l’expression de ses exigences qu’en moins d’une heure on vida une maison pour qu’il la pût occuper. Guccio installa son monde et coucha Bouville dans un lit bien bassiné. Puis, quand le gros homme, qui prenait hypocritement excuse de son refroidissement pour ne plus rien décider, fut enfoui sous les couvertures, Guccio lui dit :

— Cette odeur de traquenard qui flotte tout autour de nous ne me plaît guère, et maintenant j’aimerais assez abriter notre or. Il y a ici un agent des Bardi ; c’est à lui que je vais confier mon dépôt. Après quoi je me sentirai plus à l’aise pour vous rechercher vos damnés cardinaux.

— Mes cardinaux, mes cardinaux ! grommela Bouville. Ce ne sont point mes cardinaux, et je suis plus marri que vous l’êtes des tours qu’ils me jouent. Nous conférerons de cela quand j’aurai dormi un peu, si vous le voulez, car je me sens tout frileux. Êtes-vous bien assuré au moins de votre Lombard ? Pouvons-nous avoir confiance en lui ? Cet argent, après tout, est celui du roi de France…

Guccio le prit d’assez haut.

— Ayez en l’esprit, messire Hugues, que je suis en alarme pour cet argent tout juste, voyez-vous, comme s’il appartenait à quelqu’un de ma famille !

Il se rendit alors à la banque dans le quartier de Saint-Agricol. L’agent des Bardi, qui était un cousin du chef de cette puissante compagnie, reçut Guccio avec la cordialité qu’on doit au neveu d’un grand confrère, et il alla serrer l’or lui-même dans sa chambre-forte. On échangea des signatures ; puis le Lombard conduisit dans la grand-salle son visiteur, afin que celui-ci lui fit le récit de ses difficultés.

Un homme mince, légèrement voûté, qui se tenait devant la cheminée, se retourna à leur entrée, et s’écria :

— Guccio Baglioni ! Per Bacco, sei tu ? Che placere di vederti ! [12]

— Carissimo Boccacio, che fortuna ! Che faï qua ?[13]

Ce sont toujours les mêmes gens qui se rencontrent en chemin, parce que ce sont toujours les mêmes, en fait, qui voyagent. Il n’y avait rien de tellement extraordinaire à ce que le signer Boccace fût là, puisqu’il était voyageur principal pour la compagnie des Bardi.

Mais les amitiés nées au hasard des chemins, entre gens qui se déplacent beaucoup, sont plus rapides, plus enthousiastes et souvent plus solides que celles qui s’établissent entre les sédentaires.

Boccace et Guccio s’étaient connus, un an plus tôt, sur la route de Londres ; Paris les avait à quelques reprises réunis, et ils se regardaient comme s’ils eussent été amis de toujours. Leur joie s’exprima en bonnes invectives toscanes, fort ornées dans la grossièreté. Un auditeur non averti des habitudes florentines n’eût pas compris pourquoi si joyeux compagnons se traitaient mutuellement de bâtards, de chancreux et de sodomites.

Tandis que le Bardi d’Avignon leur versait du vin aux épices, Guccio raconta son expédition, les mésaventures qu’il avait essuyées ces derniers jours en poursuivant les cardinaux, et dépeignit le piteux état du gros messire de Bouville.

Boccace bientôt ne se tint plus de rire.

— La caccia ai cardinali, la caccia ai cardinali ! Vi hanno preso per il culo, i Monsignori ![14]

Puis, reprenant son sérieux, il fournit à Guccio quelques explications.

— Ne sois point surpris si les cardinaux se cachent, dit-il. On leur a enseigné la prudence, et tout ce qui vient de la cour de France, ou s’annonce comme tel, leur fait prendre la fuite. L’été dernier, Bertrand de Got et Guillaume de Budos, les neveux du pape défunt, sont arrivés par ici, envoyés par ton bon ami Marigny, soi-disant pour ramener en Bordelais le corps de leur oncle. Ils n’avaient avec eux que cinq cents hommes d’armes, ce qui fait beaucoup de porteurs pour un seul cadavre ! Leur mission était de préparer l’élection d’un cardinal français, et ce ne fut pas la douceur qui leur servit d’argument. Un beau matin les maisons de Leurs Éminences furent toutes saccagées, tandis qu’on assiégeait le couvent de Carpentras où se tenait le conclave ; et les cardinaux, sautant par une brèche du mur, se sauvèrent dans la campagne pour mettre leur peau à couvert. Sans cette brèche que leur avait ménagée la Providence, leur affaire était mauvaise. Certains ont couru une bonne lieue, la soutane aux genoux. D’autres sont allés se mucher dans des granges. Le souvenir ne leur en est pas encore passé.

— Ajoutez à cela, dit le cousin Bardi, qu’on vient de renforcer la garnison de Villeneuve, et que les cardinaux à tout instant s’attendent à voir les archers passer le pont. On vous a vus aller à Villeneuve, en revenir, cela suffit… Et savez-vous qui sont ces cavaliers qui vous ont à plusieurs reprises dépassés ? Des gens de Marigny l’archevêque, j’en jurerais. Ils grouillent dans les parages, en ce moment. Je n’arrive pas à comprendre au juste le travail qu’ils font, mais certainement pas le vôtre.

— Vous n’obtiendrez rien, Bouville et toi, reprit Boccace, en vous présentant de la part du roi de France, et vous risquez tout au plus quelque soir d’avaler un potage assaisonné de telle façon que vous ne vous réveillerez pas. Il n’est de recommandation pour l’heure auprès des cardinaux… auprès de quelques cardinaux !… que venant du roi de Naples. Vous arrivez de là-bas, m’as-tu dit ?

— Tout droit, répondit Guccio, et nous avons même les bénédictions de la reine Marie de Hongrie pour voir le cardinal Duèze.

— Eh ! Que ne le disais-tu ? Nous ne connaissons que lui ! Il est notre client depuis vingt ans. Étrange personne, d’ailleurs, que ce Monseigneur Duèze. Il semblait fort bien placé, à Carpentras, pour être fait pape.

— Alors que ne l’a-t-on laissé élire ? Il est français.

— Il est né français ; mais il a été chancelier de Naples, et c’est pourquoi Marigny n’en veut pas. Je puis te le faire rencontrer quand tu veux, demain si cela te plaît.

— Tu sais donc où le trouver ?

— Il n’a jamais bougé d’ici, dit Boccace en riant. Rentre à ton logis, et je te donnerai nouvelles avant la nuit. Et si vous disposez d’un peu de monnaie, comme tu me le dis, l’entrevue n’en sera que facilitée. Car le bon cardinal est souvent à court et nous doit assez gros.

Trois heures plus tard, le signor Boccace frappait à la porte de la maison où était installé Bouville. Il apportait de bonnes informations.

Le cardinal Duèze irait le lendemain, vers la neuvième heure, faire une promenade de santé, à une lieue au nord d’Avignon, en un endroit nommé le Pontet, à cause d’un petit pont qui se trouvait là. Le cardinal accepterait de rencontrer tout à fait par hasard le seigneur de Bouville si celui-ci venait à passer dans les parages, à condition qu’il ne fût pas accompagné de plus de six hommes. Les escortes devraient rester de part et d’autre d’un grand champ, tandis que Duèze et Bouville s’entretiendraient au milieu, loin de tout regard et de toute oreille. Le cardinal de curie s’entendait à organiser le mystère.

вернуться

12

Guccio Baglioni ! Par Bacchus, c’est toi ? Quel plaisir de te voir !

вернуться

13

Très cher Boccace, quelle chance ! Que fais-tu ici ?

вернуться

14

La chasse aux cardinaux, la chasse aux cardinaux ! Ils vous ont bien roulés, les Monseigneurs !