Выбрать главу

Voici donc La saison des mutants dans sa version roman – avec d’autres chapitres, qui se sont imposés à mesure que nous explorions les implications toujours plus nombreuses que faisait naître la confrontation d’une culture parallèle (celle d’une race de mutants à l’existence secrète au début, et puis plus tellement secrète) avec la société moderne américaine. Cela a été pour nous une intéressante expérience de collaboration. C’est ensemble que Karen et moi avons mis au point la trame de l’histoire et les personnages, reprenant (non sans d’importants remaniements) le court récit d’origine, destiné à alimenter une véritable épopée qui couvrira plusieurs générations. Karen s’est alors attachée à rédiger le premier jet du roman, que j’ai ensuite revu ligne par ligne en proposant quelques modifications, d’ordre à la fois thématique et stylistique ; après quoi, elle s’est remise au traitement de texte pour un deuxième tour. Cela s’est ainsi poursuivi sur plusieurs mois de collaboration étroite et le plus souvent harmonieuse. Écrire un livre avec sa femme, c’est un peu comme essayer de lui apprendre à conduire : cela demande de la patience, de la bonne humeur et de prompts réflexes. Je ne le recommanderais pas à n’importe quel couple. Quoi qu’il en soit, nous sommes sortis indemnes de je ne sais combien de versions successives de cette Saison des mutants, partageant toujours le gîte et le couvert, et même, la plupart du temps, nous adressant encore la parole. L’autre jour, elle m’a remis les cinquante premières pages du volume II. J’ai le sentiment que ces mutants vont rôder encore longtemps autour de la maison.

Robert SILVERBERG

Oakland, Californie, mars 1989

1

L’hiver est vraiment la saison des mutants. Telle était la réflexion que se faisait Michael Ryton en claquant derrière lui la porte du cabanon. C’était en effet au plus froid de l’année qu’ils effectuaient leur rassemblement. Curieusement, cette période semblait appropriée. Surtout cette année-là.

Le vent de décembre soulevait le sable qui cinglait le visage du jeune homme aux joues rougies par le froid, et dégageait de son front ses fines mèches blondes qui flottaient comme un pavillon clair dans le jour finissant. Derrière ses verres teintés, ses yeux larmoyaient.

— Mike, ah, tu es là !

La brune Mélanie, sa sœur, emmitouflée jusqu’aux yeux dans le cache-col violet que leur mère avait tricoté lors du rassemblement de l’année dernière, sortit du cabanon et faillit s’étaler par terre. Elle ne pouvait faire trois pas sans trébucher.

— Il est quatre heures, dit-elle. Tu es en retard pour la réunion. On n’attend que toi pour commencer la communion.

— Merde ! On y va.

Michael ravala sa mauvaise humeur. Ce n’était pas la faute de Mel s’ils étaient obligés de venir tous les hivers sur les Hauts de la Plage et de loger dans ces cabanons difficiles à chauffer et délabrés, avec leurs murs lépreux d’où pendaient des lambeaux de multiples couches de peinture brun verdâtre. Des cabanons, c’était bien le mot. Ils avaient été bâtis une soixantaine d’années plus tôt pour les Américains de la première et de la deuxième génération qui, fuyant les canyons torrides des rues de New York au mois d’août, cherchaient le confort tout relatif des plages caillouteuses et grillées de soleil du New Jersey. Mais en ce mois de décembre, la foule des touristes était partie et les plages désertées. La saison appartenait à Michael et ses congénères.

Il marchait à grandes enjambées vers la maison où se tenait la réunion, tandis que Mel s’efforçait de le suivre le long du sentier envahi par la végétation. Même sans le sable et les mauvaises herbes qui entravaient sa marche, elle était loin d’être la fille la plus gracieuse qu’il connût. Ainsi Kelly McLeod, avec sa façon de se déplacer, de rejeter en arrière son étincelante crinière brune lorsqu’elle riait. Elle était la grâce même. Jamais il ne l’avait vue trébucher.

Pauvre Mel. S’il n’avait été aussi écœuré de se trouver là, Michael aurait peut-être eu pitié de sa sœur. D’autant que, question pouvoirs, elle était le seul membre atrophié du clan. C’était là un fardeau suffisamment lourd à porter durant toute une vie.

Ils tournèrent à l’angle d’une maison et progressèrent dans le vent, les yeux mi-clos pour se protéger des tourbillons de sable ; ils longèrent un autre alignement de baraques et aperçurent enfin les bardeaux peints en bleu du grand cabanon qui abritait la salle de réunion. Michael ouvrit la double porte en aluminium. Mel faillit lui rentrer dedans en s’arrêtant brusquement derrière lui. Il lui accorda un regard compatissant – il savait ce qu’elle ressentait –, prit une profonde inspiration et entra.

Sur l’écran de l’ordinateur de bureau, clignotait en lettres jaunes le message « Appel en attente ». Andie Greenberg détourna les yeux et passa les mains dans ses cheveux auburn. Le comptoir de la réception était vide. Caryl avait dû s’octroyer une petite pause. Andie laissa échapper un soupir. Elle allait devoir prendre elle-même l’appel, puisque Jacobsen attendait un message du sénateur Craddick. Le discours du Scanner’s Club attendrait. Elle effectua une sauvegarde avant d’effacer son fichier et d’enfoncer la touche qui donnait accès à l’appel.

L’écran resta sombre, ce qui signifiait que le correspondant appelait d’une cabine téléphonique ou qu’il avait à dessein masqué la localisation de son message. Andie sentit ses entrailles se serrer.

— C’est le bureau de Jacobsen ? gronda une voix grave et masculine.

— Vous êtes en liaison avec le bureau du sénateur Jacobsen, confirma Andie de son ton de juriste le plus froid. S’il vous plaît, veuillez exposer votre affaire.

— Vous êtes Jacobsen ?

— Je suis son assistante, Andréa Greenberg.

— Cette foutue garce mutante aurait intérêt à faire gaffe. On en a ras le bol de tous ces phénomènes de foire qui prétendent nous dire ce qu’il faut faire. Quand on en aura fini avec elle, elle souhaitera n’être jamais sortie de…

Andie coupa la communication. Elle inspira fortement à deux ou trois reprises. Il fallait qu’elle se calme. Elle devrait être habituée aux menaces, depuis le temps.

Le bourdonnement sur la ligne privée de Jacobsen cessa. Elle avait dû écouter l’appel. L’écran s’alluma sur une vue du saint des saints, le bureau en bois de rose derrière lequel était assis le sénateur. Derrière ses yeux aussi dorés que ses cheveux, son regard était froid, immobile, mystérieux.

— C’était Craddick ?

— Non, répondit Andie d’un ton qui se voulait détaché.

— Une nouvelle menace ? demanda Jacobsen de sa voix de contralto encore plus grave que d’ordinaire.

Andie confirma d’un signe de tête.

— Combien ce mois-ci ?

— Quatorze.

Un sourire glacé se dessina sur le visage du sénateur.

— Je devrais m’en offusquer, dit-elle. Quand j’ai pris mes fonctions à ce bureau, c’était la moyenne pour la semaine. Ils doivent commencer à se lasser. Ne vous laissez pas démonter, Andie.

— Je sais. Comptez sur moi.

Les joues d’Andie se colorèrent. Jacobsen eut un hochement de tête approbateur, puis son image disparut de l’écran. Ces mutants effrayaient pas mal de monde, et c’était bien la raison pour laquelle Andie avait choisi de travailler pour Jacobsen. Si les mutants et les non-mutants n’apprenaient pas à coopérer, cette peur de l’inconnu ne s’éteindrait jamais.

Le chariot du courrier arriva en carillonnant. La préposée à la distribution sauta à bas de l’engin, dans un envol de tresses carotte, et elle balança un sac sur le bureau d’Andie.