— Tes considérations historico-politiques sont passionnantes, mon pote, soupiré-je, je te laisse toutefois t’arranger avec elles. Ce qui m’intéresse pour l’heure, c’est un morceau de début d’hypothèse concernant la manière dont on a pu traiter ton ami Poldy. Comprends bien : il a fallu lui appliquer, presque à bout portant et à plusieurs reprises, une pile au couillognum sur les vagabondes. À première vue seul Dodo peut approcher ce haut lieu, non ?
– À première vue, oui, murmure le barbu. Seulement, faut examiner la possibilité d’une deuxième vue car je ne crois pas la grande extasiée capable d’un tel forfait.
– À cause ?
Il bondit sur le vaste plat de faïence où sa compagne déverse une charretée de merveilleuses frites croustillantes et dodues.
– À cause qu’elle l’aime ! répondit-il. V’là des années que je les vois à l’œuvre. Dodo adore Poldy, un point c’est tout. Elle l’a dans la peau. La dernière chose qu’elle ferait, c’est une mutilation de ce genre !
— La jalousie ?
— Aucune raison, Poldy est un fidèle.
— En ce cas, pourquoi se disputent-ils parfois au point que le petit pédaleur feint de s’en aller ?
Séhan secoue sa crinière broussailleuse.
— Des chamailleries de gonzesses ! Petites querelles de ménage, vieux ! Faut donner de la relance aux sentiments de temps à autre… Maintenant, si tu permets, on va respecter une petite trêve. Les burnes de Poldy, je m’en désintéresse pas totalement, note bien, mais la frite commande ! Bouffe ! Et sale ! Faut autant de sel sur des frites que de sucre sur des fraises ! Brûle-toi le groin surtout ! Une frite qui ne te brûle pas le palais est une frite déjà périmée. Ferme les yeux. Savoure. Il se passe quelque chose. L’Oursonne est une magicienne. Avoir un aussi beau cul et faire d’aussi bonnes frites, crois-moi, ça relève du fantastique !
Il mange avec recueillement. Pas du tout le gloutonnement béruréen ; oh que non ! La messe ! L’extase du gourmet en plein nectar ! Des larmes, because la chaleur du mets. Ça craque sous ses chailles de carnassier converti aux tubercules. Il est taste-frites, Séhan ! Ou plutôt fritomane. Mme Van Danlesvoyl bouffe aussi L’étonnant couple !
— C’est bath, non ? soupire le peintre. Ça va loin ! Du grand art ! On se croit ailleurs… Tu te dépasses en absorbant ça. La communion triompherait si on remplaçait l’hostie par la frite ! L’Église est conne… Dommage ! Y avait à faire. Ils sont trop vieux… Vieux et célibataires, ils n’avaient pas de véritable avenir… Fous-moi pape et tout change ! Le Vatican sauvé ! L’Oursonne et mézigue bénissant intra et extra-fritos au balcon ! Des friteuses près du maître-autel obligatoire ! Des gamins plein les appartements pontificaux ! Le Christ omniprésent, enfin !
Soudain, il s’exclame et une volée de postillons blancs mettent du mouchetis sur mon complet de commissaire élégant.
— Je sais ! me dit-il.
— Tu sais quoi ?
— Poldy ! Ses claouis. La manière qu’on te les lui a contaminées.
Tel un vitrier ayant terminé son travail, je m’arrête de mastiquer[20]. Je considère la belle trogne du papa des enfants Van Danlesvoyl et je sais qu’il sait !
La vérité brille d’un éclat unique. On la reconnaît à cette lumière qui jaillit d’elle.
— La manucure ! s’écrie l’Ouragan.
— Hein ?
— T’as remarqué les mains de Poldy ?
— Pas spécialement.
— T’as tort : du Botticelli ! Il les soigne comme un virtuose son violon. Deux fois par semaine on vient les lui faire à domicile. Ses mains, c’est son orgueil, son capital, sa joie à dix branches ! Quand il est seul il fait les « gentilles marionnettes » devant sa glace pour les mettre en valeur, les regarde danser, petites ballerines gracieuses. Si je te disais qu’il se les est fait mouler. Elles sont exposées dans une vitrine du grand salon ! Napoléon ! Il se les reluque, se les relique. Sacré Poldy ! J’oserais pas. Faut être tantouze pour s’auto-vénérer. Des mains, apparemment, c’est plutôt prodigieux. Mais quoi de plus dégueulasse, si tu considères. Regarde les miennes, grasses de friture, de peinture ou de foutre ! Toujours. Jamais nettes ! L’ongle frangé de merde ou de sanie. Répugnant reliquaire. Pire que taupe, l’homme. Pire que tigre ! Vampire et plus ! Nécrophile, vidangeur, chirurgien, cuistot, j’en oublie. L’emblème de salinguerie, l’homme, ce sont ses pognes. Quand je déambule, je cache les miennes dans mes poches. On s’accomplit avec les menottes, mais on se trahit avec idem. La main est l’instrument de souillure type ! J’ai la trouille des miennes. M’arrive de les découvrir sur la table. Je sourcille. Je me dis : « Qu’est-ce que c’est que ces deux horribles bêtes ? Ah, oui : mes paluches ! » Horreur ! Je pense au sergent Bertrand qui déterrait les mortes avec ses mains, comme une bestiole fouisseuse. Pour un Von Karajan qui modèle de la musique, t’as combien de macaques qui se tirent sur la tige ! L’infini du singe ! Bravo ! D’ailleurs, Karajan, qu’est-ce qu’il en fait, après le concert, de ses deux féeries, hein ? Le sait-on ? Entre le papier torche-cul et les cuisses de grenouille, ses obligations corporelles et les bougies de sa Mercedes il se les emmène promener dans les égouts de l’existence comme toi, moi et consorts ! Fatal ! Peut pas se les foutre dans un écrin, sur velours bleu roi… Il a des narines à explorer, des orifices, des orifesses qu’ont besoin de leurs deux chères petites mamains ! Et puis merde, vive les gynécoloques ! Eux, quand y foutent leurs doigts quéque part, c’est pas dans leur quéquepart personnel et y te demandent vingt sacs pour la visite. Suivez le guide !
C’est un garçon duraille à canaliser, Séhan. Entre ses frites et son délire, pour lui capter des cohérences, faut beaucoup de patience.
Je place pourtant une tentative.
— Tu disais, la manucure ?
— Moi ? Ah, oui… Poldy, c’était sa petite Chochotte qui le manucurait. Longtemps. Des mois, des années… T’aurais vu ces séances. Ça piaillait comme dans un élevage de poulets. « Tu me les arrondis mal ! Tu as trop mis de laque ! J’accroche du médius ! Et les lunules, chérie ! » Un vrai poème. Un jour, il en a eu sa claque, le Dodo. Il s’était fait tancer à cause d’un coup de ciseau maladroit. La crise ! Ça pleurait, vitupérait ! À la fin, ces petites mignonnes se sont décidées. Désormais, on ferait appel à la main-d’œuvre extérieure. On a donc vu se pointer une manucure dans la maison. Une grande brebis blonde à l’œil con. Des fesses pointues. Je me blessais la main dessus. Elle travaillait bien. Une orfèvre ! Lui fallait une heure par menotte. Seul un Chinois aurait eu cette patience. Ou bien ces mecs qui te gravent la vue aérienne de Persépolis sur un grain de riz ! Mais au printemps, elle a eu un accident de bagnole et une autre l’a remplacée. Une Allemande brune, l’air d’un travesti qui serait joli garçon. Gutturale de la mâchoire et de la pommette. L’œil glacial. Du téton d’albâtre ! On la devinait salace et énergique. Je pensais qu’elle travaillerait plus vite que l’autre et qu’elle aurait la miche moins rébarbative. Une culotte de fille, ça ne doit pas être des fortifications à la Vauban, jamais ! Sinon ça devient quoi, l’existence ? Mais va te faire aimer chez Alfred ! Elle le défendait plus âprement que le chemin des Dames, son baigneur ! Nivelle ! J’ai jamais pu lui palper le Château-Thierry, à la gueuse ! Quant à sa vitesse d’exécution, parlons-en. Plus lente que l’autre ! Une demi-journée ! Deux mains ! Dix doigts ! Une demi-journée complète ! Tu juges ? Bouge pas… Y a un indice ! Merde j’ai des dons de flic ! Sherlock ! Tout le monde se pique au jeu des sept erreurs ! Dans ton job y a le côté Couise-banque, c’est ce qui le sauve du monstrueux. L’indice ? Un tablier de cuir. T’entends ? Style franc-mac ! Du cuir ! Pour une délicate manucure ! Un peu rude, non ? J’veux bien qu’elle était teutonne et que les chleuhs sont portés sur la peau de vache. Mais ça n’a rien de frivole ! On eût dit une radiologue ! Je me faisais la réflexion, chaque fois. Pas vrai, l’Oursonne ? Je te le disais ? Radiologue, voilà le mot que j’employais…