Celui qui nous précède ralentit. Son bras gauche passé par la portière sémaphore pour nous indiquer que nous touchons obus.
Au bout de très peu de temps, et même d’un peu moins, il vire à gauche dans un champ très vaste au mitan duquel s’érige le chapiteau d’un cirque. De luxueuses caravanes, de forte taille, cernent la toile bleutée qui brille sous le crachin.
— Was ist das ? demandé-je sans trébucher à notre chauffeur.
— La caravane de Von Dârtischau-Klamar, mein Herr.
— Comment cela, la caravane ? m’étonné-je.
Le zig me virgule un sourire torve dans son rétroviseur :
— Ignoriez-vous que Von Dârtischau-Klamar est un enfant de la balle ? Tout jeune il était passionné de mécanique et réparait les moteurs des voitures du petit cirque paternel. Une fois fortune faite, il s’est reconstitué une sorte de cirque qu’il habite huit mois de l’année. De là il traite ses affaires. Ici, il reçoit les plus hautes personnalités. Bref, c’est son hobby. Il ne se sent bien que sur les routes et ne consent à être sédentaire qu’au plus fort de l’hiver, lorsque les intempéries rendent les routes mal praticables.
— Intéressant, admets-je sincèrement, nous sommes en face d’une très forte personnalité.
Stop !
Le gars aux leggings se dirige vers une caravane dont les dimensions me paraissent nécessiter le concours d’une voiture pilote chargée d’annoncer un « Convoi Exceptionnel ». Il gravit un perron de marbre bordé de plantes vertes, sonne… Un valet en livrée lui ouvre. Il parlemente. Nous le voyons alors redescendre et il nous fait signe de débarquer. On obtempère. Un grand dais bleu, clouté d’étoiles d’or, va de la roulotte (si l’on peut qualifier ainsi le magistral véhicule) à l’entrée du chapiteau. C’est sur ce dernier que nous fonçons, la tête rentrée dans les épaules à cause de l’aigre bise chargée de pluie. Sitôt le porche de toile franchi, des lumières nous assaillent. Bleues, rouges, jaunes ! Une vraie apothéose.
Nous pénétrons dans le cirque proprement dit, lequel se différencie des autres par le fait qu’il ne comporte qu’une piste et une immense loge tendue de velours rouge. On nous conduit à la loge. Ce luxe ! Un amoncellement de tapis, tous plus persans l’un que l’autre ! Des fauteuils somptueux, dont chacun est flanqué d’une petite table chargée de boissons et de cigares. Un homme est là. Seul. Farouche. C’est Von Dârtischau-Klamar. Chauve, le nez en bec d’aigle, le regard glacial. Un œil qui paraît de verre derrière son monocle. La pommette à angle aigu. Pas de lèvres. De grandes oreilles rougeoyantes et un cou aussi large que le haut du crâne. Il est vêtu d’un costume de velours noir dont la coupe rappelle un peu l’uniforme des bons SS de jadis. On dirait un oiseau de proie perché sur un sommet. À notre entrée il décrit une légère rotation, façon Eric Von Stroheim. Son œil écarquillé nous enregistre. Il se lève, exécute un salut rigide et se rassied.
Alors je m’approche, intimidé par l’étrange bonhomme.
— Monsieur Von Dârtischau-Klamar ?
— Exact.
— Je suis le commissaire San-Antonio, du Z.O.B.
Il a un bref acquiescement de menton.
— Charmé. Mais vous ne pouvez rien pour moi, et moi rien pour vous !
— Je suis persuadé du contraire.
Il se retourne de nouveau, à demi, me défrime sans aménité car il a oublié sa boîte d’aménité dans le tiroir de sa table de nuit.
— Vous m’étonnez ! dit-il.
— Pas encore, mais ça va venir, déclaré-je.
— Français, à ce qu’on m’a dit ?
— De père en fils, mein Herr. J’espère que vous n’avez rien contre ?
— Ach ! J’adore la France. J’y suis allé très souvent pendant la guerre, et même depuis. J’accompagnais notre Führer la première fois qu’il s’est rendu à Paris. Quel voyage ! Inoubliable !
— Je n’en doute pas, Herr Von Dârtischau-Klamar.
— Qui sont les gens qui vous accompagnent ?
— Mes collaborateurs.
— Des femmes ?
— Très efficaces.
— Parfait, prenez place. La présentation va commencer.
— Quelle représentation ?
— J’ai dit présentation, rectifie le constructeur dont le français est impeccable.
On se répand dans les fauteuils. Béru commence par déboucher un flacon de cristal dont il flaire le goulot avant de boire à même celui-ci.
Von Dârtischau-Klamar[21] frappe dans ses mains. Les lumières d’ambiance s’amenuisent. Des projos de couleur illuminent la piste. Au-dessus de nous, un orchestre attaque l’hymne allemand. Le maître des automobiles Dolorès-Gode se fout au garde-à-vous. Je me lève et fais signe à mes compagnons de m’imiter. La marquise refuse d’un farouche mouvement de tête. Béru s’est dressé, mais sa boutanche aux lèvres, il paraît sonner une charge muette.
Fin de l’hymne.
Un monsieur Loyal en habit blanc bondit sur la piste. Il fait vingt pas en direction de Von Dârtischau, se découvre et claque des talons.
— Nous avons le grand honneur de présenter à son inventeur et promoteur le dernier né des modèles Dolorès-Gode ! aboie-t-il d’une voix qui ressemble à une maladie de gorge mal soignée. J’ai nommé la 380 Sport à injection variable sur coussin thermostatique.
La musique enchaîne sur du Wagner. Un essaim de superbes filles, en comparaison desquelles les Blue-Bell Girls du Lido ressemblent à des rempailleuses de chaises négligées pénètre sur une double file. Chacune d’elles brandit un drapeau allemand et porte, en guise de cache-sexe, le sigle de la maison Dolorès-Gode qui est, comme chacun sait, un dos de main dont le médius est replié sur l’intérieur. Ces ravissantes demoiselles se rangent en cercle autour de la piste. Fait à noter : toutes sont blondes. Alors douze filles brunes paraissent à leur tour, qui halent une voiture décapotable peinte aux couleurs allemandes. Elles la tirent sur la piste au moyen de douze cordages gainés de velours bleu. Les blondes entonnent le grand air des Maîtres Chanteurs de Nuremberg en agitant leurs drapeaux. Du sommet du chapiteau, des ballons pleuvent, qui portent le nom de la marque. Moment extraordinaire ! C’est beau comme une messe de Te Deum à Notre-Dame.
— Ces bougres ne lésinent pas, soupire la marquise. Toujours ce sens du kolossal qui vous flanque des frissons. Ils s’imposent par la force. Je les hais ! Que pourrais-je faire, cher ami, pour moins les haïr ? La charité chrétienne ? Impossible ! À leur contact, je me sens devenir cruelle.
— Calmez-vous, supplié-je. Un jour tous les peuples malaxés dans une formidable fornication n’en formeront plus qu’un seul, ma bonne marquise. Un jour, l’homme ne sera enfin que l’homme.
Le chant s’arrête. Un silence solennel s’établit. Roulements de plusieurs tambours, amplifiés par la sono.
Une voix d’homme (peut-être celle de monsieur Loyal devenu invisible ?) déclare :
— Douze chevaux fiscaux !
Les choristes reprennent d’une grande gueulée mélodieuse :
— Douze chevaux fiscaux !
— Trois cents chevaux réels !
— Huit cylindres en « V » !
Chaque fois que l’homme annonce les caractéristiques du prototype, les chanteuses répètent en chœur.
— Direction assistée !
— Suspension abraco-cadabrante !
Et ça continue. À la fin, nouveau silence. Puis la voix masculine lance :
— Dolorès-Gode !
Alors les filles font le salut hitlérien et gueulent « Heil ! Sieg heil ! Heil ! Heil ! Heil ! »
Après quoi, Von Dârtischau se dresse dans un mouvement d’automate. Il pousse un portillon donnant accès à la piste et s’approche du prototype au pas de l’oie. Parvenu à la hauteur de la voiture, il lève le bras droit perpendiculairement à son corps.
21
Si vous voulez, à partir de là, on va laisser tomber le Klamar. Les noms composés sont quéquefois rigolards, mais c’est vite tartant de les écrire en entier.