Il désigne Von Dârtischau d’un geste impudent terminé par son couteau à poisson (dont il n’a pas encore découvert l’emploi).
— M’sieur, ici présent, je te concerne qu’il est bel homme, avec de l’allure et tout. Seulement oublie pas son avarie de machine, ma poule. Il flanche des réacteurs, Von ! Pas vrai, Von ? Il a les contrepoids en ballottage ! Tout ce qu’y peut t’interpréter c’t’une tyrolienne de broussaille. Et alors, ça t’avance à quoi un gus qui te chante le « Pâtre des Montagnes » sur gazon et qu’est pas foutu de te passer à l’estincteur ensuite ? Mmmm ?
— Nous allons remédier à cela ! roucoule la Baleine en rougissant.
Ah, la jolie pâquerette ! La douce infirmière ! Sœur Loloche ! Mam’zelle de Régalard au service de l’humanité en péril !
— Ma chère ! exclame la marquise en lui faisant les gros yeux ! Un peu de retenue, je vous en prie !
Notre solide virago donne immédiatement de la voix, de la hanche et du téton. Chez Berthe, la colère part toujours de la mamelle. Elle est illico en rogne du nichemard, Berthy. On lui aperçoit dare-dare des tempêtes vlaminckiennes sur les mamelons. Elle durcit de l’embout ! Se dilate la gorgette.
— Mande pardon ? Siouplait ? Vous sous-entendez quoi t’est-ce, marquise ? Je devrais pas prêter le concours de mon assistance à ce monsieur sous prétexque qu’il serait Allemand ! Vous causez sérieusement ou si c’est seulement un peu de boutade qui vous monte au nez ? J’ai le miraculage de pouvoir guérir ce malheureux et je refuserais de le sauver ! Mais vous me prenez pour une criminelle meurtrière ! Une femme dénaturalisée ! Un monstre, quoi ! Alexandre-Benoît, quoi, merde, dis quéque chose au lieu de t’empiffrer comme douze gorets !
Pris à partie, le mari se veut magnanime.
— Elle a raison, mâme la marquise, déclare-t-il. Elle peut pas se permet’ de faire des différences. Tout le principe est en jeu. C’est comme si sur un champ de bataille, le major n’opérerait que les mecs que leur tête lui revient ! Tu t’occuperas de Von, Berthe ! Que si demain, à notre duel, j’y décapsule le couvercle, il ait retrouvé sa faculté de mâle avant de clamser.
Jusqu’alors, l’Allemand a suivi le débat en silence. Comprenant mal son objet, il sollicite des explications.
Je les lui donne en termes concis. Alors c’est à son tour d’exploser. Il se fâche, et sa colère prend un chemin imprévisible.
— Me soigner ! hurle-t-il. Me guérir ! Mais il n’en est pas question ! Jamais ! Je vous l’ai dit : je suis bien trop heureux à présent. Et vous voudriez saccager cette félicité ? Vous voudriez me replonger dans la sinistre cohorte des martyrs du sexe ! Ah, non ! Surtout pas ! Au moment où je réalise pleinement ma vie ! Où je la contrôle ! Ce serait du vandalisme ! De la mutilation ! De l’agression contre la personne humaine ! Pendant des décades et des décades j’ai vécu sous la coupe des femmes : de la mienne et d’un tas d’autres ! Un sexe durci est une anse par laquelle ces chiennes nous saisissent et nous emportent ! Une manette, qui actionne non pas nos bourses, mais NOTRE bourse ! Vous avez déjà vu leurs regards goguenards lorsqu’elles nous ont convertis en obélisque ? Cet air triomphant qui les éclaire du dedans ! Cette sûreté dans la voix ! Cette préciosité du geste ? Ah, les félines ! Comme elles nous asservissent sûrement ! À présent elles n’ont plus de prise sur moi, je leur ai échappé. Je ne suis plus maniable ! On m’a rendu insaisissable ? Vu ? In-sai-sis-sable ! J’ignore qui et dans quel but, mais le résultat est là : miraculeux ! Von Dârtischau est devenu le führer de son destin ! Alors qu’on le laisse jouir de sa dévirilisation ! Je vous salue !
Et il quitte la table dans une colère blanche.
— Cet homme est un névropathe, assure la marquise de la Lune. J’ai connu un cas à peu près semblable dans les années 50. Un quadragénaire antipathique qui venait chez moi pour n’y rien faire. Il réclamait seulement un poste de guet. Des voyeurs, nous en recevons beaucoup. En général leur contemplation n’est qu’un prélude. Une mise en train (si je puis dire) au même titre que la lecture d’un ouvrage érotique. Mais l’homme dont je vous parle ne faisait rien d’autre que de regarder et de rire. L’idiot s’esclaffait comme à un film de Buster Keaton. Je déteste cela. L’amour n’est pas une chose drôle. Rire de l’acte sexuel, c’est se moquer de Dieu, voilà pourquoi je réprouve certains spectacles par trop dépouillés où le sexe est ravalé au rang d’accessoire de cotillon. On use du pénis comme d’un mirliton, d’un faux nez ou de confettis. C’est dégradant ! Donc, mon voyeur voyait, riait et partait. J’ai fini par le presser de questions malgré ma règle de discrétion. Il m’a déclaré qu’il était impuissant, fier de l’être, et qu’il venait regarder s’ébattre les autres pour se mieux convaincre de sa supériorité. Je l’ai chassé car si je comprends les vicieux et admets les pervers, je déteste en revanche les amoraux. Si m’en croyez, bon commissaire et ami, abandonnons ce cas allemand pour passer à un autre. On ne gagne rien à la fréquentation d’un fou. Notre visite ici sera négative. Il n’importe la manière dont on a traité cette brute délirante, elle est satisfaite de son inertie, laissons-la donc à sa mollesse pour voir des gens plus soucieux de leur devenir sexuel.
Elle finit de toaster son caviar, grignote la tartine craquante avec des minauderies d’incisives et s’enferme dans un mutisme qui ne lui sied pas.
— Moi, déclare Béru après un soupir que je soupçonne être un rot travesti, moi je vais vous dire : on peut se payer une expérience valabe avec Cézarin.
Il crachote quelques grains de caviar qui ponctuent la nappe immaculée de sous-préfectures inattendues.
— Quelle expérience, Gros ? encouragé-je gentiment.
— Suppose que ma Berthe lui redonnasse sa virilité, il fera un foin du diable. Les ceuss qu’ont décidé de lui débrancher le bigounot en auront des vents et remettront ça. Pour lors, si on resterait à l’affût de la mode, on risque de leur mettre la main dessus en plein fringant du lit !
Il y a toujours un germe de raison dans les démonstrations de Pépère. Pensez-y, mes adorables, vous admettrez que ce qu’il suppose n’est pas sot.
— Seulement voilà, soupiré-je, Von Dârtischau est résolument réfractaire à ce genre d’expérience. Tu l’as entendu ? Il est heureux comme ça et se fâche jusqu’à la moelle quand on lui propose de le guérir.
— Te caille pas la laitance, Mec. J’ai mon idée, affirme la Massue. T’as toujours sur toi les petites pilules qui font dormir les pas dormeurs ?
— Oui, mais…
— Donne-moi-z’en une !
Faut savoir laisser filer le câble, parfois. Un Bérurier déterminé est plus efficace qu’une séance à l’Académie.
Je cueille une sorte de petite graine incolore — ou presque, car exceptée votre personnalité, rien n’est vraiment incolore — dans le tiroir secret de mon revers de veston et la remets au Gravos. Il vide une boîte d’allumettes pour en faire un écrin à la menue capsule.
— Dès aussitôt après que j’aurai casse-grainé le rosbif, je m’occuperai de c’te question av’c ma Berthe. On est bien d’accord là-dessus, ma p’tite colombe ? demande l’Enflure en caressant les bajoues de son brancard.
— Ben alors, Alexandre-Benoît ! roucoule la « colombe ». Tu commandes et job-ton-père ; j’sus ta femme, non ?
La nuit allemande, tout illuminée par ses hauts-fourneaux, là-bas dans les confins, est sédative comme un bain de pieds de moutarde. Le Von Dârtischau-Circus dort. Je regarde l’immense caravane blottie en coquille d’escargot sous la lune, et j’attends.
Les Bérurier œuvrent.
Ils se sont fait indiquer la roulotte-chambre de ce grand pionnier de l’automobile et y ont pénétré après avoir quelque peu parlementé avec le valet de Von Dârtischau-Klamar[22].