Ils se retrouvèrent pratiquement nez à nez, et bien que la femme fût large et le jeune garçon plutôt freluquet, le valet du Maître ne montra aucun signe de peur. Tammy cligna des yeux, et pour la première fois depuis que Tassa était entré dans la cuisine d’un pas traînant — pour prendre une tasse de café, grand merci — une expression autre que l’irritation passa sur le visage de la gouvernante. Ç’aurait pu être de la nervosité ; peut-être même de la peur.
— Avez-vous donc les bras si mous, Tammy-de-je-ne-sais-pas-où, que vous ne puissiez rapporter un carton de boîtes de soupe des Magasins ?
Piquée, elle se redressa de toute sa hauteur. Ses bajoues (graisseuses et brillantes sous sa crème de nuit) tremblotèrent d’indignation.
— Rapporter des denrées a toujours fait partie des affectations du valet ! Et tu le sais parfaitement !
— La loi ne dit nulle part que vous ne pouvez pas donner un coup de main. Je tondais sa pelouse hier, comme vous devez le savoir, et je vous ai vue assise dans la cuisine avec un verre de thé glacé, pour sûr, aussi à l’aise que la Vieille Ellie, dans votre fauteuil préféré.
Elle se hérissa, abandonnant toute peur éventuelle, tant l’outrage était grand.
— J’ai autant le droit de me reposer que qui que ce soit d’autre ! Je venais de nettoyer par terre…
— Il m’a plutôt semblé que c’est Dobbie qui l’avait fait.
Dobbie était un robot domestique de la catégorie des « elfes de maison », modèle ancien mais toujours efficace[26].
Ce discours ne fit qu’échauffer Tammy plus encore.
— Et qu’est-ce que tu sais des tâches ménagères, espèce de petit pédé qui minaude ?
La couleur envahit les joues habituellement pâles de Tassa. Il prit conscience de ce qu’il avait machinalement serré les poings, en sentant ses ongles soigneusement entretenus entamer la chair de ses paumes. Il lui traversa l’esprit que ce genre de pinaillage puéril et mesquin était totalement ridicule, surtout en un moment pareil, quand toutes choses touchaient à leur fin. Ils se comportaient comme deux imbéciles se chamaillant tels des chiffonniers au bord même du gouffre, mais il s’en fichait. Cette vieille truie obèse le critiquait sournoisement depuis des années, et voilà que la vraie raison éclatait au grand jour. La vérité toute nue, enfin.
— C’est ce qui te dérange vraiment, me concernant, sai ? s’enquit-il d’une voix douce. Que j’astique le pieu au lieu de le planter, c’est tout ?
À présent c’étaient des torches et non plus des roses, qui flamboyaient aux joues de Tammy Kelly. Elle n’avait jamais eu l’intention d’aller si loin, mais maintenant qu’elle y était — qu’ils y étaient, parce que, si bataille il devait y avoir, c’était autant sa faute à lui que la sienne à elle — elle ne reculerait pas. Plutôt mourir.
— La Bible du Maître dit qu’être pédé, c’est un péché, lui dit-elle d’un ton pudibond. Je l’ai lu moi-même, pour sûr. Dans le Lévitoc, chapitre trois, verset…
— Et qu’est-ce qu’il dit du péché de gourmandise, le Lévitoc, au juste ? Qu’est-ce qu’il dit d’une femme avec des nichons gros comme des traversins et un cul large comme une table de cuis…
— Qu’est-ce que la taille de mon cul vient faire là-dedans, espèce de petit suceur de bites !
— Au moins, je peux me dégoter un homme, moi, dit-il d’une voix suave, je ne suis pas obligé de me coucher avec un lenge à poussière…
— Comment oses-tu ? hurla-t-elle d’une voix stridente. Ferme ta sale bouche de vipère, avant que je te la claque moi-même !
— … pour me débarrasser des toiles d’araignée dans mon minou, pour pouvoir…
— Je vais te faire sauter les dents si tu ne…
— … me fourrer le doigt dans ma vieille tarte aux maquereines fatiguée.
Puis il lui vint quelque chose qui l’offenserait peut-être même encore plus.
— Ma vieille tarte aux maquereines fatiguée et dégoûtante !
À son tour elle serra les poings, qui étaient trois fois plus volumineux que ceux du jeune garçon.
— Au moins, moi, je n’ai jamais…
— N’allez pas plus loin, sai, je vous prie.
— … je n’ai jamais laissé un homme avec son sale vieux… un sale… vieux…
L’air perplexe, elle laissa sa phrase en suspens et se mit à renifler. Il se mit lui aussi à renifler, et se rendit compte que l’odeur dans la pièce n’était pas récente. Elle lui emplissait les narines depuis le début de leur dispute. Mais elle était à présent plus forte.
Tammy dit :
— Est-ce que tu sens…
— … de la fumée ! lança-t-il.
Ils échangèrent un regard alarmé, oubliant leur dispute qui cinq secondes auparavant était sur le point de dégénérer. Les yeux de Tammy se fixèrent sur le cadre suspendu au-dessus du poêle. Il y en avait de pareils dans tout Algul Siento, car la majorité des bâtiments du complexe étaient en bois. En vieux bois. NOUS DEVONS TOUS TRAVAILLER À CRÉER UN ENVIRONNEMENT SANS FEU, disait l’inscription.
Tout près — dans le couloir de derrière — l’un des détecteurs de fumée encore en état de marche se déclencha en une sonnerie stridente et effrayante. Tammy se précipita dans l’office pour prendre l’extincteur qui s’y trouvait.
— Va chercher celui de la bibliothèque ! hurla-t-elle.
Tassa détala sans un mot de protestation. Le feu était la seule chose qu’ils craignaient tous.
Gaskie o’Tego, le Chef de la Sécurité Adjoint, se tenait dans le vestibule du Dortoir Feveral, celui situé directement derrière la Maison Damli, à papoter avec James Cagney. Cagney était un can-toi roux qui adorait les chemises western et les santiags, qui rajoutaient dix centimètres à son petit mètre soixante-cinq. Ils avaient tous deux un dossier à la main et ils discutaient des changements qu’il faudrait apporter à la sécurité de Damli, dans la semaine à venir. Six des gardes assignés à la deuxième équipe avaient été terrassés par ce que Gangli, le médecin du complexe, avait identifié comme une maladie hume du nom de « légionelle ». La maladie était chose courante à Tonnefoudre — c’était dans l’air, comme tout le monde le savait, et les restes empoisonnés des Grands Anciens — mais elle tombait toujours mal. Gangli disait qu’ils avaient de la chance de n’avoir jamais été soumis à un véritable fléau, comme la Mort Noire ou les Chauds Frissons.
Derrière eux, dans l’arrière-cour pavée de la Maison Damli, se jouait un match de basket matinal, plusieurs tahines et gardes can-toi (qui seraient officiellement en service dès que résonnerait la corne) contre une équipe de racaille recrutée parmi les Briseurs. Gaskie regarda Joey Rastosovich se prendre un panier monumental — swish. Trampas piégea la balle et l’emporta hors du terrain, soulevant brièvement son bonnet pour se gratter le crâne. Gaskie n’aimait pas trop Trampas, car il avait un goût tout à fait déraisonnable pour ces animaux surdoués dont il avait la charge. Non loin de là, assis sur le perron du dortoir et regardant lui aussi la partie, il vit Ted Brautigan. Comme toujours, il sirotait un Nozz-A-La.
— Ouais, pour résumer, fit James Cagney sur le ton du type qui veut en finir avec une discussion ennuyeuse, si ça ne te dérange pas de suspendre deux ou trois des humes de la clôture, pour un jour ou deux…
— Qu’est-ce que Brautigan fait debout de si bonne heure ? l’interrompit Gaskie. D’habitude on ne le voit jamais émerger avant midi. C’est comme ce gosse avec qui il a fait ami-ami. Comment il s’appelle ?
26
King fait ici un second clin d’œil à la saga