— Retenez votre souffle, puis relâchez tout. Et ensuite, conduisez-nous, au nom de votre père.
Elle prit une grande inspiration, comme il le lui avait recommandé, et soudain le jour lui parut plus éclatant — presque aveuglant. Et elle entendit vaguement des voix qui chantaient. Des voix charmantes. L’autoradio était-il allumé, et réglé sur une émission qui diffusait de l’opéra ? Pas le temps de vérifier. Mais quoi que ce fût, c’était agréable. Aussi apaisant que cette profonde inspiration.
Mme Tassenbaum appuya sur l’embrayage et redémarra le moteur. Cette fois-ci elle trouva la marche arrière du premier coup et recula avec une certaine fluidité jusque sur la route. Lorsqu’elle tenta la marche avant, elle enclencha par erreur la seconde au lieu de la première, et le véhicule faillit bien s’arrêter net lorsqu’elle relâcha l’embrayage, mais alors le moteur parut avoir pitié d’elle. Dans un sifflement de pistons en folie et un martèlement frénétique sous le capot, ils prirent enfin la direction du nord, vers la ligne Stoneham-Lovell.
— Vous savez où se trouve le Chemin du Dos de la Tortue ? lui demanda Roland.
Devant eux, près d’un panneau portant l’inscription CAMPING FANTASTIQUE, une camionnette bleue cabossée bifurqua sur la route.
— Oui, dit-elle.
— Vous en êtes sûre ?
La dernière chose que souhaitait le Pistolero, c’était se retrouver à perdre un temps précieux à chercher le chemin où vivait King.
— Oui. Nous avons des amis qui habitent là. Les Beckhardt.
Pendant un moment, Roland chercha à l’aveuglette, se rappelant avoir entendu ce nom quelque part, sans se rappeler où. Puis tout s’éclaira. Beckhardt était le nom du propriétaire du bungalow où Eddie et lui avaient tenu leur ultime palabre avec John Cullum. Il ressentit un grand coup dans le cœur en repensant à Eddie tel qu’il était lors de cet après-midi d’orage, encore tellement fort et plein de vie.
— D’accord, fit-il. Je vous crois.
Elle lui lança un regard, par-dessus le garçon assis entre eux.
— Vous m’avez l’air très pressé, monsieur — comme le Lapin Blanc dans Alice au Pays des Merveilles. Quel est donc ce rendez-vous important pour lequel vous êtes presque en retard ?
Roland secoua la tête.
— Ne vous en occupez pas. Contentez-vous de conduire.
Il jeta un œil à l’horloge du tableau de bord, mais elle ne marchait pas, elle s’était arrêtée il y avait bien bien long, ses aiguilles indiquant (bien sûr) 9 h 19.
— Peut-être n’est-il pas encore trop tard, dit-il, tandis que devant eux, incognito, la camionnette bleue s’engageait sur la route.
Elle fit un écart sur la ligne blanche, et Mme Tassenbaum retint de justesse un bon mot sur les gens qui se mettaient à boire avant cinq heures du soir, mais la camionnette bleue opta pour le nord, gravit le flanc de colline, et disparut en direction de Lovell.
Mme Tassenbaum oublia la camionnette bleue. Elle avait des préoccupations bien plus intéressantes. Par exemple…
— Vous n’êtes pas obligé de répondre à cette question si vous n’en avez pas envie. Mais j’avoue que je suis curieuse. Tous les deux… êtes-vous des entrants ?
Bryan Smith avait passé les deux ou trois dernières nuits — avec ses deux Rottweilers de la même portée, qu’il a appelés Mitraille et Pistolet — au Camping Fantastique, juste à la jonction entre Lovell et Stoneham. C’est joli, par là, près de la rivière (les gens du coin appellent la structure branlante en bois qui passe au-dessus le Pont Fantastique, et Bryan a bien compris qu’il s’agit d’une blague, et qu’elle est plutôt bonne, les gars). Parfois, aussi, des gens — genre hippies venus des bois de Svoeden, Harrison et Waterford, principalement — se pointent avec de la drogue à fourguer. Bryan aime bien se sentir cool, il aime bien se lâcher, si cela vous sied, et en ce dimanche après-midi, il se relâche, justement… pas complètement, pas comme il aime, mais assez pour que ça lui donne un petit creux. Ils ont des Mars, à l’épicerie de Lovell. Rien de mieux qu’un bon Mars quand on a un petit creux.
Il sort du camping et s’engage sur la Route 7, sans même jeter un œil à ce qui arrive dans l’autre sens, puis dit : « Oups, j’ai encore oublié ! » Pas de circulation, heureusement. Plus tard — surtout après la fête du 4 juillet, et jusqu’à Labor Day[27] — il y aura des voitures plus qu’il n’en veut, le bled en sera truffé, et alors il restera plus près de chez lui. Il sait qu’il n’est pas très bon conducteur ; encore une contravention pour excès de vitesse ou un pet en passant et on va lui retirer son permis pour six mois. Encore.
Mais cette fois-ci, aucun problème. Rien d’autre sur cette route qu’un vieux pick-up, et encore, il est à au moins cinq cents mètres.
— Essaie un peu d’me rattraper, pour voir, cow-boy, dit-il en gloussant.
Il ne sait pas pourquoi c’est « cow-boy » qui lui est venu, alors qu’il avait plutôt « enculé » en tête, comme dans « essaie un peu d’me rattraper pour voir, enculé », mais tel quel ça sonne bien. C’était le truc à dire. Il voit qu’il fait des zigzags et corrige un peu la trajectoire.
— C’est reparti pour un tour ! s’écrie-t-il, et il part d’un autre gloussement haut perché.
C’est reparti pour un tour, elle est bien, celle-là, il s’en sert avec les filles. Une autre pas mal, c’est de faire tourner le volant à droite, à gauche, pour faire des loopings avec la caisse, et alors tu dis : Ah, bon Dieu, j’ai dû trop forcer sur le sirop pour la toux ! Des répliques comme ça, il en connaît un paquet, une fois il a même pensé écrire un bouquin qui s’appellerait Les Bonnes Blagues pour la Route, est-ce que ce serait pas génial, Bryan Smith qui écrit un livre comme ce King, là-bas, à Lovell !
Il allume la radio (le camion fait une embardée sur le bas-côté moelleux de la route, la poussière vole, mais il ne verse pas dans le fossé) et il dégote Steely Dan, qui chante Hey Nineteen. Elle est bonne, celle-là ! Pour sûr, elle est trop bonne celle-là, c’est le délire ! Il accélère un peu, pour coller à la musique. Il jette un œil dans le rétro central, et il voit ses chiens, Mitraille et Pistolet, qui regardent son siège, l’œil brillant. D’abord il croit que c’est lui qu’ils regardent, peut-être même qu’ils sont en train de se dire que c’est vraiment un gars super, et puis il se demande comment il peut être aussi bête. Il y a une glacière calée derrière le siège conducteur, avec une livre de viande hachée fraîche, à l’intérieur. Il a l’intention de la faire cuire plus tard, sur son feu de camp, au camping. Ouais, et avec deux trois Mars pour le dessert, nom de Dieu qu’est-ce que ça va être cool ! Les Mars, c’est trop bon, c’est le délire !
— Les gars, oubliez la glacière, dit Bryan Smith aux chiens, qui le regardent dans le rétro.
Cette fois-ci, la camionnette tangue carrément, il traverse la ligne blanche à une vitesse de quatre-vingts kilomètres heure. Heureusement — ou malheureusement, tout dépend du point de vue — il n’arrive rien en face. Rien ne vient entraver la remontée de Bryan Smith vers le nord.
27
Labor Day : aux États-Unis, Fête du Travail, qui a lieu le premier lundi de septembre.