Выбрать главу

L’odeur d’Andy — froide, mais huileuse et bien reconnaissable — remplissait tout le Dogan, sur l’autre rive de la Whye, car Slightman l’Aîné et lui s’y étaient retrouvés maintes et maintes fois, avant l’attaque des Loups, et l’accueil triomphal de Roland et de sa drôle d’équipe. L’odeur n’était pas exactement la même, mais elle ne manquait pas d’intérêt. C’était sans nul doute la seule odeur familière qu’Ote avait dénichée jusqu’ici, et il voulait la suivre.

— Attends une minute, attends une minute, fit Eddie. J’aperçois quelque chose qui pourrait nous être utile.

Il déposa Susannah, traversa la cuisine, et revint en poussant une table en acier sans doute utilisée pour transporter des piles d’assiettes fraîchement lavées ou des ustensiles volumineux.

— Saperlipopette, tu fais des vrilles, choupette, lança le jeune homme en hissant Susannah sur la table.

Elle se mit à l’aise, s’accrochant aux bords, tout en gardant un air dubitatif.

— Et quand on se retrouvera au pied d’un escalier ? Tu feras quoi, biquet ?

— Quand biquet arrivera devant un pont, biquet brûlera le pont, répondit le jeune homme en poussant la table vers le couloir. Allez, hue, Ote ! Bougez-vous, les huskies !

— Ote ! Ski !

Le bafouilleux ne se fit pas prier et se mit à trottiner, baissant la tête de temps à autre pour enfouir sa truffe dans l’odeur, mais surtout par acquit de conscience. La piste était trop fraîche et trop évidente pour qu’il ait le moindre doute. C’était l’odeur des Loups qu’il avait trouvée. Au bout d’une heure de marche, ils franchirent une porte de la largeur d’un hangar portant un panneau CHEVAUX. Derrière, la piste les mena jusqu’à une autre porte, cette fois indiquant AIRE DE RAVITAILLEMENT, et RÉSERVÉ AU PERSONNEL (aucun d’eux, pas même Jake — et ce, malgré son incontestable don de shining — n’eut conscience à quelque moment que ce soit d’être suivis par Walter o’Dim, pendant une partie de leur périple. Sur le garçon, cependant, le « bonnet de pensée » de l’homme à capuchon fonctionnait très bien. Lorsque Walter se serait assuré de l’endroit où les menait le bafouilleux, il ferait demi-tour et retournerait tenir palabre avec Mordred — ce qui se révélerait une grossière erreur, mais la bonne nouvelle, c’était que ce serait aussi pour lui la dernière).

Ote s’assit devant la porte close, le genre qui s’ouvrait dans les deux sens, sa petite queue de dessin animé collée à son arrière-train, et se mit à aboyer.

— Ake, ouv-ouv ! Ouve, Ake !

— Ouais, ouais, une minute, dit Jake. Garde ta salive.

— AIRE DE RAVITAILLEMENT, commenta Eddie, au moins il y a un peu d’espoir.

Ils poussaient toujours Susannah sur sa table en acier, ayant réussi à négocier sans trop de difficultés la descente du seul escalier qu’ils avaient croisé (de quelques marches seulement). Susannah était passée devant, sur les fesses (son mode de déplacement habituel), et Eddie et Roland avaient suivi en portant l’engin. Jake s’était intercalé entre Susannah et les hommes, le pistolet d’Eddie dégainé, le long canon de l’arme calé dans le creux de l’épaule, position connue sous le nom de « la garde ».

Roland dégaina à son tour, plaça son pistolet dans le creux de son épaule droite, et poussa la porte. Il la franchit en s’accroupissant légèrement, prêt à plonger dans une direction ou dans l’autre, ou à sauter en arrière, si la situation l’exigeait.

Mais la situation n’exigea rien de tel. Si Eddie était passé en premier, il aurait pu croire (ne serait-ce que quelques secondes) qu’il se faisait attaquer par des Loups volants, un peu du genre des singes volants dans Le Magicien d’Oz. Roland, pour sa part, ne débordait pas d’imagination, et bien que la plupart des rampes fluorescentes au plafond de cet énorme espace qui rappelait une grange aient rendu l’âme, il ne gaspilla pas son temps — ni son adrénaline — à se méprendre sur la nature des objets suspendus : il s’agissait de robots pilleurs cassés, en attente d’être réparés.

— Vous pouvez entrer, lança-t-il, et ses paroles lui revinrent en écho.

Quelque part, dans l’ombre de la charpente, des battements d’ailes résonnèrent. Des hirondelles, ou des rouilleaux d’étable qui avaient trouvé un passage, depuis l’extérieur.

— Je pense que tout va bien.

Ils entrèrent à leur tour, et restèrent plantés à un moment, contemplant le décor dans un silence fasciné. Seul l’ami à quatre pattes de Jake ne parut pas impressionné. Ote profitait de cette pause pour se faire un brin de toilette, d’abord le flanc gauche, puis le droit. Toujours assise sur sa table roulante en inox, Susannah finit par prendre la parole.

— Je vais vous dire, j’en ai vu, du pays, mais un truc pareil, jamais.

Les autres étaient dans le même cas. Cette pièce gigantesque était bondée de Loups qui semblaient suspendus en plein vol. Certains portaient leur cape verte à capuche à la Dr Doom[16], d’autres pendaient là, seulement vêtus de leur armure métallique. Certains étaient décapités, à d’autres il manquait un bras ou une des deux jambes. Leurs visages gris acier découvraient toujours les dents en un rictus plus ou moins hostile, selon l’éclairage. Un amas de capes vertes et de gants dépareillés jonchait le sol. Et à une quarantaine de mètres (la pièce dans sa totalité devait mesurer environ deux cents mètres de long) se trouvait un seul et unique cheval gris, allongé sur le dos, les jambes dressées à angle droit vers le plafond. Il n’avait plus de tête. De son cou émergeait un entrelacs de fils électriques gainés de jaune, de vert et de rouge.

C’est avec précaution qu’ils emboîtèrent le pas à Ote, qui traversait la pièce en trottinant, sans paraître s’inquiéter le moins du monde. En roulant, la table métallique faisait ici un vrai vacarme, qui résonnait comme un écho sinistre. Susannah gardait le nez en l’air. À cause du manque de lumière, dans ce lieu qui avait dû briller autrefois de mille feux, elle avait d’abord cru que les Loups flottaient, maintenus par un système d’apesanteur quelconque. Puis ils débouchèrent sur une zone mieux éclairée, et elle aperçut les câbles.

— C’est ici qu’ils devaient les réparer, dit-elle. Enfin, s’il restait quelqu’un pour s’en charger.

— Et c’est sans doute là-bas qu’ils rechargeaient leurs batteries, suggéra Eddie en désignant du doigt une série de renfoncements, le long du mur du fond, qu’ils commençaient à voir plus distinctement.

Dans certains se tenaient des Loups, droits comme des i. D’autres stalles étaient vides, et on apercevait des prises alignées.

Soudain, Jake éclata de rire.

— Quoi ? demanda Susannah. Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien. C’est juste que…

Son rire repartit de plus belle, un son fabuleusement jeune dans cette pièce macabre.

— C’est juste qu’on dirait des types dans le métro, alignés devant les cabines téléphoniques, en train d’appeler le bureau, ou leur petite femme.

Eddie et Susannah y réfléchirent quelques instants, puis éclatèrent de rire à leur tour — Roland en déduisit donc que Jake devait avoir raison. Après tout ce qu’ils avaient traversé, plus rien ne le surprenait. C’est d’entendre l’enfant rire qui lui réchauffa le cœur. Il était normal que Jake pleure la perte du Père, mais il était bon de constater qu’il savait encore rire. Très bon, assurément.

вернуться

16

En français : Dr Fatalis, ennemi juré des 4 Fantastiques, dans la série éponyme de bande dessinée publiée par les Éditions Marvel. (N.d.T.)