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— Je ne comprends pas pourquoi ils ne se mutinent pas.

— C’est quoi, votre quand, m’dame ? lui demanda Dinky.

— Mon… ?

Puis, comprenant la question :

— 1964.

Il soupira en secouant la tête.

— Alors vous n’avez pas entendu parler de Jim Jones et du Temple du Peuple[21]. Ça s’explique plus facilement, quand on est au courant de ça. Presque un millier de personnes se sont suicidées, dans ce complexe religieux qu’un gars-Jésus de San Francisco avait fondé à Guyana. Ils ont bu du jus de fruits empoisonné dans un baquet, pendant que lui les regardait depuis le perron de sa maison, en leur braillant des histoires sur sa mère, au porte-voix.

Susannah le fixait avec une expression incrédule et horrifiée, et Ted avec une impatience mal camouflée. Il devait pourtant trouver là-dedans quelque chose d’important, car il ne dit mot.

— Presque mille, répéta Dinky. Parce qu’ils étaient perdus, et seuls, et qu’ils croyaient que Jim Jones était leur ami. Parce que — vous pigez — ils n’avaient nulle part où retourner. Et c’est comme ça aussi, ici. Si les Briseurs s’unissaient, ils pourraient créer un marteau mental qui enverrait bouler Prentiss et la Fouine et les tahines et les can-toi à l’autre bout de la galaxie. Au lieu de ça, il n’y a que moi, Stanley, et le grand chouchou des Briseurs, j’ai nommé l’extraordinaire et incontournable Theodore Brautigan de Milford, dans le Connecticut. Diplômé de Harvard en 1920, Club Théâtre, Atelier Débats d’idées, rédacteur de L’Écarlate et — bien sûr ! — Grand Merdeux des Bêta Phi.

— Pouvons-nous nous fier à vous trois ? s’enquit Roland.

Dans sa bouche, cette question paraissait à tort vaine, presque glissée pour meubler la conversation.

— Il le faudra bien, suggéra Ted. Vous n’avez personne d’autre. Et nous non plus.

— Si on était de leur côté, fit remarquer Dinky, vous ne pensez pas qu’on aurait autre chose à se mettre aux pieds que des mocassins faits main, avec des foutus pneus en caoutchouc ? Au Paradis Bleu, on obtient tout ce qu’on veut, sauf quelques trucs de base. Des trucs qu’on ne voit pas forcément comme indispensables, mais qui… eh bien, disons qu’il est plus difficile de décamper quand on n’a rien d’autre que des pantoufles Algul Siento, on va dire ça comme ça.

— J’ai toujours du mal à le croire, dit Jake. Tous ces gens qui travaillent à briser les Rayons, je veux dire. Je ne veux pas vous offenser, mais…

Dinky lui tomba dessus, les poings serrés, un sourire crispé et furieux sur le visage. Ote s’interposa immédiatement, avec un grondement de gorge rauque, les babines retroussées. Ou bien Dinky ne le vit pas, ou bien il n’y prêta aucune attention.

— Ah ouais ? Tu sais quoi, gamin ? Ben ça m’offense. J’suis offensé comme un enculé. Comment tu pourrais savoir ce que ça fait, toi, de passer sa vie à l’extérieur de tout, d’être toujours la risée de tout le monde, d’être éternellement Carrie à ce foutu bal de fin d’année ?

— Qui ? demanda Eddie, mais Dinky était sur sa lancée, et ne lui prêta pas la moindre attention.

— Là, en bas, il y a des types qui ne peuvent ni marcher ni parler. Une nana sans bras. Plusieurs hydrocéphales, ce qui veut dire que leur foutu crâne va jusqu’au New Jersey.

Il tendait les mains de part et d’autre de sa tête, à cinquante centimètres au moins de chaque côté, ce que tous virent comme exagéré. Plus tard, ils devaient découvrir que tel n’était pas le cas.

— Et ce pauvre vieux Stanley, il fait partie de ceux qui ne peuvent pas parler.

Roland jeta un regard en direction du jeune homme, avec son visage blafard et mal rasé, et sa tignasse noire et bouclée. Et le Pistolero eut presque un sourire.

— Moi je crois qu’il sait parler.

Puis, s’adressant directement à l’intéressé :

— Portes-tu le nom de ton père, Stanley ? Je crois que oui.

Stanley baissa la tête et le rouge lui monta aux joues, pourtant il souriait. Et en même temps, il se remit à pleurer.

Est-ce que quelqu’un peut me dire ce qui se passe ici, bon sang ? se demanda Eddie.

Ted se le demandait visiblement, lui aussi.

— Sai Deschain, je me demande si je pourrais vous poser une q…

— Non, non, j’implore votre pardon, l’interrompit Roland. Pour l’instant, votre temps est compté, vous nous l’avez dit et nous le sentons tous. Les Briseurs savent-ils comment on les nourrit ? Ce qu’on leur donne à manger, pour accroître leurs pouvoirs ?

Ted s’assit subitement sur un rocher, et se mit à contempler la toile d’araignée argentée des rails, en contrebas.

— C’est lié aux enfants qu’ils amènent à la Gare, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Ils ne le savent pas, et je ne le sais pas, affirma Ted de la même voix pesante. Pas vraiment. On nous donne des dizaines de cachets par jour. On en reçoit matin, midi et soir. Certains sont des vitamines. D’autres ont pour but évident de nous maintenir dans un état de docilité. J’ai eu de la chance, j’ai pu purger mon organisme sans séquelles, et celui de Dinky, et celui de Stanley. Seulement… pour que cette purge fonctionne, pistolero, il faut le vouloir, vous comprenez ?

Roland opina de la tête.

— Longtemps je me suis dit qu’ils devaient aussi nous donner une sorte de… je ne sais pas… de stimulant cérébral… mais avec toutes ces pilules, impossible de dire desquelles il s’agit. Celles qui font de nous des cannibales, ou des vampires, ou les deux.

Il marqua une pause, observant le rayon de soleil invraisemblable. Il tendit les mains sur le côté. Dinky prit l’une, Stanley l’autre.

— Regardez ça, conseilla Dinky. Ça vaut le détour.

Ted ferma les yeux. Les deux autres l’imitèrent. Pendant quelques secondes, il n’y eut rien d’autre à regarder que trois hommes surplombant le désert obscur, fixant le rayon de soleil à la Cecil B. DeMille… car ils le regardaient bel et bien, Roland le savait. Même les yeux fermés.

Le rayon clignota. Et pendant l’espace d’une dizaine de secondes, le Devar-Toi se trouva plongé dans les ténèbres ambiantes, ainsi que la Gare de Tonnefoudre, et les pentes de Steek-Tete. Puis cette absurde lueur dorée réapparut. Dinky émit un soupir rauque (mais pas mécontent) et recula, se détachant de Ted. Un instant plus tard, Ted lâcha la main de Stanley et se tourna vers Roland.

— C’est vous qui avez fait ça ? demanda le Pistolero.

— À nous trois, oui, répondit Ted. Mais c’est surtout Stanley. Il est extrêmement puissant, comme émissaire. Une des rares choses qui terrifient Prentiss et les ignobles et les tahines, c’est de perdre leur lumière artificielle. Ce qui arrive de plus en plus souvent, vous savez, et pas seulement parce que nous bidouillons le système. Le système est simplement en train…

Il haussa les épaules.

— … en train de lâcher.

— Comme tout le reste, fit remarquer Eddie.

Ted se tourna vers lui, le visage grave.

— Mais pas assez vite, monsieur Dean. Ce bricolage avec les deux derniers Rayons doit cesser, et vite, sinon il n’y aura plus rien à faire. Dinky, Stanley et moi, nous vous aiderons si nous le pouvons, même si cela signifie tuer tous les autres.

— Pour sûr, fit Dinky avec un sourire vide. Si le Révérend Jim Jones a su le faire, pourquoi pas nous ?

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21

En 1978, le Révérend fanatique Jim Jones conduit 914 de ses disciples, membres du Temple du Peuple, au suicide collectif par empoisonnement, à Guyana. (N.d.T.)